L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

La radieuse cuisine stalinienne

Une nouvelle traduction d’un livre de recettes publié en 1939, suivant 
le souhait de Staline, illustre la schizophrénie du régime soviétique.

Khartcho : soupe épicée du Caucase. « Se prépare généralement avec de la poitrine de veau, ou à défaut, de la poitrine de mouton […]. Laisser bouillir une heure à une heure et demie, puis ajouter l’oignon haché, l’ail écrasé, le riz, les prunes acides, le sel, le poivre et cuire le tout pendant encore trente minutes. Faire revenir légèrement les tomates dans le beurre… » Cette recette, et bien d’autres tout aussi appétissantes – du plov au pilaf à l’ouzbek, en passant par les blinis à l’ukrainienne –, ne figurent pas dans un livre de cuisine banal, mais dans un texte « révolutionnaire », « Le livre de la bonne et saine nourriture », publié pour la première fois à Moscou en 1939 et réimprimé à maintes reprises, agrémenté de riches illustrations, par l’Académie des sciences médicales de l’Union soviétique. L’ouvrage devait, conformément à la volonté de Staline, attester « la Révolution en marche en cuisine » et témoigner de « l’éclatante affirmation du progrès des conditions matérielles et culturelles de la société » promu par le Parti communiste. « Le bien-être, le bonheur et la joie de vivre » ainsi procurés aux travailleurs en général, et aux femmes en particulier, venaient couronner « l’heureuse réalisation des plans quinquennaux ». Précieux opuscule, pour nous qui pouvons aujourd’hui remplir nos assiettes du fruit de ses juteuses recettes, mais tragique pied de nez aux millions de citoyens soviétiques affamés et malnutris d’alors. L’excellente Ljiljana Avirovic, à qui l’on doit la traduction en italien d’auteurs tels que Pasternak ou Boulgakov, propose aujourd’hui une nouvelle traduction de l’ouvrage, le resituant dans la terrible histoire soviétique de ces années-là.   Caviar et cognac pour les « ingénieurs des âmes » Des spécialistes de diverses disciplines avaient à l’époque collaboré à c
e « Livre de la bonne et saine nourriture ». Les « ingénieurs des âmes » – ainsi que Staline appelait les écrivains et les intellectuels censés produire l’homme nouveau – ne négligeaient pas les plaisirs de la table, où se régénèrent non seulement le corps, mais aussi l’esprit et le savoir-vivre. « L’homme renaît en vivant sa vie jusqu’au bout », affirme Staline en trinquant abondamment lors d’un somptueux dîner chez l’écrivain Maxime Gorki, le 26 octobre 1932, devant une assemblée de lettrés. À Gorki est confiée la tâche de les former, les éduquer, les façonner et les enrégimenter selon les directives du Chef suprême. Ce dernier, fin gourmet jovial ce soir-là, est satisfait de constater que la fabrique des intellectuels du régime fonctionne comme il se doit. Les bons repas ont toujours aidé les seigneurs et leurs favoris à dominer ceux qui ont le ventre vide. C’est justement à l’occasion de ce succulent dîner que fut organisé un voyage collectif destiné à instruire cent vingt écrivains choisis par Gorki. À bord de quatre wagons de La Flèche rouge, ils allaient partir visiter le Goulag et les pénitenciers de « rééducation par le travail physique » disséminés le long du canal de Belomor. Ce canal, construit grâce à l’épouvantable travail forcé de masses de prisonniers, fut à l’origine d’une hécatombe [1]. Le livre « Belomor », rédigé par trente-six auteurs sous la direction de Gorki, paraît en 1934. Au milieu de cette apologie de l’esclavage se trouve décrit le menu quotidien des détenus : « Un demi-litre de bouillon de choux frais, 300 g de polenta garnie de viande, 75 g de poisson, 100 g de pâte feuilletée au chou blanc. » Très improbable, juge Ljiljana Avirovic. Mais les agapes étaient au programme de ce voyage d’étude ; le jeune Sacha Avdeenko, à l’appétit robuste, raconte : « Nous avons mangé et bu ce que nous avons voulu et autant que nous avons pu : saucisses fumées, fromages, caviar, fruits, chocolat, vin, cognac, sans rien payer. » Dans son introduction à la fois savoureuse et douloureuse, Ljiljana Avirovic fait de la lecture du « Livre de la bonne et saine nourriture » un cruel contrepoint de « Belomor ». Ce petit livre de cuisine a des allures de note de bas de page dans l’histoire de l’Union soviétique et de la tragique perversion et/ou de l’échec de ses valeurs proclamées. Il est vrai que l’on « renaît en vivant la vie jusqu’au bout », et un bon verre pour accompagner le tout est même le bienvenu ; mais l’évidence vire au tragique quand celui qui prononce ces mots, ce soir d’octobre 1932, devant une tablée d’esclaves déguisés en « ingénieurs des âmes », n’est autre que le camarade Staline, qui opprime, affame et extermine des hommes par millions. Quand les temps sont durs, les puissants ne cessent pas de bien se nourrir. Le « Livre de la bonne et saine nourriture » rapporte ainsi le dîner offert par Staline à Tito, le 21 septembre 1944. Au menu : caviar rouge, esturgeon et murène marinés, cornichons, goulasch au vin à la géorgienne servi avec des gnocchetti, poulet à la russe à la broche, champignons, beignets, myrtilles. La gloutonnerie des puissants, qui se partagent le gâteau comme s’ils débitaient le monde, fait du pain et du vin qui parent la table fraternelle une orgie indécente. Comme lorsque Churchill et Staline se partagent à Moscou un superbe esturgeon, et avec lui les malheureuses nations balkaniques : 75 % de la Roumanie aux Soviétiques, 25 % aux Anglais ; l’inverse pour la Grèce, et ainsi de suite… Churchill, se préparant une exquise bouchée, cède des territoires comme la Bessarabie, dont il confessera plus tard ne pas savoir exactement où ils se situaient.   Ce texte est paru dans Il Corriere della Sera, le 4 mai 2009. Il a été traduit par Maïra Muchnik.
LE LIVRE
LE LIVRE

Révolution en cuisine. À table avec Staline : “ Le livre de la bonne et saine nourriture ”, Excelsior 1881, non traduit

SUR LE MÊME THÈME

Histoire La forêt, une passion allemande
Histoire Le Femeiche, histoire d’un chêne millénaire
Histoire La deuxième vie de la forêt de Kočevski Rog

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.