L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

La solitude du gardien de but

Sauvegarder cet article

Nabokov, Jean-Paul II et Camus ont en commun d’avoir occupé et aimé le poste de goal. En supportant le sort redoutable réservé à ces joueurs habitués à endosser le rôle du bouc émissaire.

Le moment le plus honteux de ma piètre carrière footballistique s’est produit à la fin d’une rencontre du défunt championnat de Fleet Street (1). J’étais capitaine de l’équipe de mon journal et nous avions été écrasés par celle d’un concurrent. Après cette défaite, j’avais déversé toute ma frustration sur le gardien de but. Les mots exacts se sont heureusement perdus dans les brumes de ma mémoire mais je lui ai dit, en substance, que nous aurions mieux fait de mettre à sa place un plot en plastique devant nos buts. Cela aurait au moins permis d’arrêter un ou deux tirs… Depuis vingt ans, chaque fois que je vois cet ex-gardien, devenu depuis un spécialiste renommé des médias, intervenir dans l’émission Newsnight, je sens mon estomac se nouer de honte. Tel est hélas le lot commun des gardiens, comme le raconte Jonathan Wilson dans le livre splendide qu’il consacre à cette congrégation. Le gardien est le joueur le plus exposé sur le terrain, celui dont les erreurs sont les plus remarquées. On lui fait facilement des reproches qui devraient être partagés collectivement. Comme l’écrit Wilson, « les faiseurs d’opinion les plus influents ont toujours trouvé des boucs émissaires : Marx a accusé le système capitaliste, Freud le sexe, Dawkins la religion, Larkin ses parents et le Dr Atkins la pomme de terre. Les footballeurs s’en prennent au gardien de but ». Ce que Wilson cherche à savoir, c’est si le fait d’être différent exige du gardien un caractère particulier. Étant donné ce qu’il doit endurer, on peut le supposer. Il a en tout cas besoin d’un blindage à toute épreuve pour essuyer les torrents de reproches infondés que déversent sur lui les entraîneurs, les spectateurs et ses imbéciles de coéquipiers. Et il y a bien pire que les mots. L’histoire racont
ée par Wilson est d’une grande violence. Aux débuts du foot, les gardiens n’étaient pas vraiment protégés par le règlement. On pouvait les frapper, les mettre à terre ou les piétiner en toute impunité. Et on ne se gênait pas. Avant la Seconde Guerre mondiale, certains goals y laissèrent la vie. Même lors d’un match prestigieux comme la finale de la Coupe d’Angleterre, il était fréquent qu’ils reçoivent des coups. En 1956, Bert Trautmann était le gardien de Manchester City lors de la finale qui l’opposa à Birmingham. Au cours du match, cet ancien parachutiste allemand, qui avait traversé des épreuves cauchemardesques sur le front de l’Est avant d’être fait prisonnier, s’est cassé le nez en plongeant dans les pieds d’un adversaire. Il a cependant disputé la fin de la rencontre. Quand on occupait son poste, il valait mieux ne pas trop se plaindre. Vêtu d’un maillot différent de ceux de ses coéquipiers, chargé d’un rôle particulier et investi d’une responsabilité unique, le gardien est le paria de l’équipe, un homme seul. Il se montre souvent excentrique ou obsessionnel. Wilson raconte ainsi l’histoire de John Burridge (2) : sa femme lui lançait un fruit quand il ne s’y attendait pas. C’était la meilleure manière d’entraîner ses réflexes. Et celle du Colombien extraverti René Higuita, surnommé « El Loco » (« le fou »), qui a enflammé le stade de Wembley avec son coup du scorpion (3). Il a ensuite fait de la prison dans son pays pour avoir collaboré avec des trafiquants de drogue. Peter Shilton, illustre représentant de la lignée des gardiens, avait l’habitude de s’accrocher par les pieds à la transversale afin de gagner un ou deux centimètres pour pouvoir intercepter les centres les plus hauts. Cela n’a jamais marché. Chaque nation a ses gardiens cinglés. Certaines les considèrent plus comme un avantage qu’un handicap. Alors que les Italiens et les Anglais s’enorgueillissent depuis longtemps de la fiabilité de leurs goals, les Brésiliens ou les Écossais ont souvent eu des soucis avec les leurs. Wilson rappelle cette scène tirée d’Une fille pour Gregory, un magnifique film de Bill Forsyth sur une équipe de football dans un établissement scolaire écossais. Le héros se voit obligé de garder les buts car il est jugé trop faible en attaque. Une scène très brésilienne… Là-bas, tout le monde veut marquer des buts, pas les arrêter. Wilson cite un vieux Brésilien : « Pour être gardien, il faut être soit un fou, soit une pédale. » L’auteur refuse à juste titre de se livrer à une telle généralisation. Des gardiens comme le Russe Lev Yachine, l’Italien Gianluigi Buffon ou notre propre Joe Hart ne rentrent pas dans la catégorie des idiots ou celle des solitaires. Ils ne correspondent pas non plus à l’analyse romantique faite par ceux qui intellectualisent le sport. Ayant peu de choses à faire pendant une grande partie de la rencontre, les gardiens ont peut-être plus de temps pour penser. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils appartiennent à la lignée des intellectuels qui ont occupé ce poste, comme Vladimir Nabokov, le pape Jean-Paul II ou Albert Camus, l’homme qui a le plus mythifié l’art du gardien de but. « Ce n’est pas parce que Camus jouait à ce poste que les gardiens sont enclins à des attaques d’introspection maladive », écrit Wilson. On peut pourtant comprendre que le fait d’être moins bien traité qu’un plot en plastique puisse les plonger dans d’amères méditations.   Cet article est paru dans le Telegraph, le 12 décembre 2012. Il a été traduit par Olivier Bras.
LE LIVRE
LE LIVRE

L’outsider : histoire des gardiens de but de Le sportif le plus riche de tous les temps, Orion

SUR LE MÊME THÈME

Sport Comment faire du sport sans bouger un orteil
Sport Le sportif le plus riche de tous les temps

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.