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La vraie cause de la Terreur

La Terreur fut-elle rendue nécessaire par la menace aux frontières ? Ou faut-il y voir un sous-produit inévitable de la Révolution ? Ces deux interprétations minorent un élément fondamental : le simple effet de la peur.

Rappelez-vous ce dessin de Gary Larson où l’on voit une famille qui regarde dans le vide. Le titre précise que la scène se passe à une époque reculée, « avant la télévision ». Nous pourrions donc aussi imaginer des millions de Français du XVIIIe siècle scrutant le vide, avec cette légende : « Avant 1789 ». Mais que faisait-on en France avant la Révolution ? Avant qu’un sang impur n’abreuve les sillons, que les tyrans ne tremblent, que les bataillons ne se forment et qu’il n’y ait de hauts faits à graver sur les tombes. Y a-t-il vraiment une histoire qui mérite d’être relatée avant l’événement qui poussa Rouget de Lisle à composer son remarquable (et remarquablement sanglant et brutal) hymne national ?

Bien entendu : il y a des tas de choses à raconter. Néanmoins, une certaine conception de l’histoire, sinon l’histoire elle-même, commence avec la Révolution française. En un jaillissement prophétique de ce feu d’artifice verbal dont il est coutumier, George Steiner déclare que les dates révolutionnaires comme 1789 sont bien plus que des « points dans le temps ». Elles représentent des « ouragans de l’être, des métamorphoses du paysage historique si brutales qu’elles se chargent, presque instantanément, de la sobre grandeur de la légende ». Le temps, proclame Steiner, a « gagn[é] en densité ». (1) Sans doute, et d’abord parce que des millions d’hommes et de femmes, sur lesquels l’histoire avait agi jusque-là, devinrent les acteurs d’une histoire qu’ils croyaient écrire.

Le récit de la Révolution fut d’ailleurs écrit alors même qu’elle se déroulait encore. Dans le cas des Réflexions sur la Révolution de France d’Edmund Burke, l’histoire fut même racontée avant les événements. Publié en 1790, le chef-d’œuvre de Burke mettait ses lecteurs en garde : s’il est facile d’accorder la liberté à un peuple, il l’est hélas beaucoup moins pour le peuple en question de former un gouvernement libre. Peu de formules évoquent mieux l’effondrement de la monarchie des Bourbons, la décapitation du roi et la naissance d’une république qui galvanisa la nation contre les armées étrangères mais orchestra aussi la Terreur, cette terrifiante guerre contre ses propres citoyens.

Les événements sanglants des années 1793-1794 sont le sujet de ce livre captivant et profondément instructif. Timothy Tackett a consacré sa carrière à la Révolution. Ce n’est pas une tâche facile : contrairement à leurs collègues qui passent leur vie avec les Carolingiens ou les Parisiens de la Belle Époque, par exemple, les spécialistes de la Révolution forment une troupe endurcie au combat. Pour beaucoup d’entre eux, l’histoire n’est pas une simple profession ; c’est un sacerdoce. Comprendre la vraie nature du passé révolutionnaire de la France, c’est être capable de saisir ce que l’avenir pourrait réserver à ce pays et au monde. En substance, les événements qui se sont déroulés entre 1789 et 1815 offrent une carte du futur, menant, c’est selon, à des lendemains qui chantent ou qui déchantent.

Comme le remarque Tackett, deux écoles d’historiens s’opposent depuis longtemps sur le sens de la Révolution. Certains justifient la Terreur en y voyant la conséquence d’événements contingents : alors que des armées hostiles se massaient aux frontières et que les forces contre-révolutionnaires se développaient au sein de la nation, les révolutionnaires de 1793 n’eurent d’autre choix que de mettre la terreur à l’ordre du jour. Ce fut une réaction temporaire, malheureuse mais inéluctable, pour répondre aux exigences inédites du moment. On ne s’en étonnera pas, la grande majorité des historiens de cette école appartiennent à la gauche, qu’ils soient socialistes ou communistes. Les conservateurs (et leurs descendants néoconservateurs) voient au contraire la Terreur comme l’apogée inévitable de la logique révolutionnaire. Formés par les écrits politiques de Jean-Jacques Rousseau, en particulier par sa notion de « volonté générale », et par l’insistance des Lumières sur le pouvoir de la raison et l’impératif de progrès, les révolutionnaires étaient allergiques à nos idéaux de pluralisme et de modération.

Tackett est conscient des apports des deux camps, mais souligne aussi leurs limites. Il préfère emprunter une troisième voie pour répondre à cette question centrale : comment les idéaux de 1789, exprimés par la trinité Liberté-Egalité-Fraternité, ont-ils pu aboutir aux horreurs de 1793, à ce bain de sang, de violence et de paranoïa ?

Selon Tackett, c’est dans l’histoire des émotions et des sentiments – l’histoire de la peur, en particulier – qu’il faut se plonger si l’on veut comprendre pourquoi les événements prirent un tour aussi épouvantable, moins de trois ans après des débuts si prometteurs. Certains historiens ont regardé la peur en face, en examinant comment, au fil des âges, l’angoisse et la crainte servirent à la fois de causes et d’effets. Feu Jean Delumeau, en particulier, dans son magistral ouvrage, La Peur en Occident, avait étudié les nombreuses manifestations de la crainte en Europe occidentale. Alimentée par les attentes millénaristes et les mouvements hérétiques, les épidémies et les disettes, la peur fut une présence constante dans la société du Moyen Âge et du début de l’époque moderne.

Tackett reprend l’histoire de la peur à peu près là où Delumeau terminait son récit. En 1793, l’une des choses que les Français avaient à craindre était la peur elle-même. Mais ils avaient d’autres bonnes raisons de courir à travers Paris et la province les cheveux dressés sur la tête (à l’exception étrange de Robespierre, la plupart d’entre eux avaient renoncé au port de la perruque). Ils se trouvaient dans une situation sans précédent. À peine quatre ans auparavant, ils s’étaient lancés dans une extraordinaire expérience d’autogouvernement, pour laquelle il n’existait aucun modèle ni guide, malgré les nombreuses invocations à l’antique République romaine. De plus, c’était une expérience qu’ils n’avaient eux-mêmes nullement prévue durant les mois qui précédèrent la chute de la Bastille à l’été 1789.

Lorsqu’il parcourt la correspondance échangée à ce moment-là, par des hommes ou des femmes, Tackett ne discerne aucun pressentiment : nul ne semblait imaginer que son monde, fondé sur une hiérarchie stricte, sur les privilèges aristocratiques et sur l’autorité royale, était sur le point d’imploser. Comment aurait-il pu en être autrement ? Quand l’Assemblée nationale, invention démocratique totalement nouvelle, fit table rase des institutions féodales du pays durant la fameuse nuit du 4 août, l’un des épistoliers que cite Tackett, un libraire nommé Nicolas Ruault, laissa échapper qu’il avait l’impression de s’être éveillé pour découvrir que « des bûcherons […] ont mis à bas une forêt entière en peu d’heures ». Cette forêt de droits et de devoirs était considérée comme existant depuis toujours, éternelle et immuable comme les Alpes. Pourtant, elle fut bientôt remplacée par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, cette grande moisson de droits qui, loin d’être les fruits du temps et de la tradition, résultaient d’une adhésion à la raison abstraite et sans entraves. Ruault n’était pas le seul à penser que « tout va changer […]. Nous serons dans peu de temps des hommes nouveaux ».

En fait, tout changea mais resta identique. Tandis que les représentants de la nation s’efforçaient de transformer leurs idéaux éclairés en mesures concrètes, les peurs et les angoisses anciennes se réveillaient et remontaient à la surface. L’effondrement du trône et de l’autel, associé à la montée de la violence populaire, donna à réfléchir aux révolutionnaires les plus ardents. La Grande Peur de 1789, déclenchée par la rumeur selon laquelle des brigands ou des envoyés du roi allaient confisquer les récoltes, se répandit comme une traînée de poudre à travers les campagnes, poussant les paysans à lyncher les aristocrates locaux et à piller les bureaux des impôts. Dans les villes, ouvriers et soldats se mirent en grève, cependant que les femmes, marquées par la pénurie de denrées alimentaire, se radicalisaient. La fuite au compte-gouttes des aristocrates se transforma en hémorragie, et les nobles gonflèrent les rangs des armées étrangères qui allaient bientôt se mobiliser pour écraser la Révolution. Comme l’écrivit un autre des témoins convoqués par Tackett, « Je suis dévoré par l’anxiété […], entre l’espoir et la crainte. »

Vers le milieu de l’année 1792, la peur l’emporta sur l’espoir. Louis XVI avait vainement tenté de fuir la France, ce qui avait déclenché l’invasion par les forces prussiennes et autrichiennes ; de là naquit la rumeur d’un complot qui traversa Paris. Dénoncer les traîtres devint un devoir patriotique, les rues étaient maintenues éclairées toute la nuit pour déjouer les machinations des contre-révolutionnaires, le tocsin sonnait à toute heure et l’on battait le tambour constamment. La peur atteignit son paroxysme début septembre, quand la nouvelle des défaites militaires françaises rejoignit la rumeur selon laquelle les détenus des geôles parisiennes – nobles et ecclésiastiques suspectés d’activité contre-révolutionnaire – préparaient leur évasion. S’introduisant dans les prisons, la foule transforma les cours intérieures en abattoirs, massacrant les détenus à coups de sabres, de piques et de haches. Quand cette frénésie sanguinaire retomba, pas moins de 1 400 personnes avaient été tuées. Cette barbarie fut l’œuvre de quelques-uns, mais Tackett note que la plupart des Parisiens étaient persuadés de sa nécessité. Le sentiment exprimé par une épistolière, Rosalie Jullien, fait écho à l’opinion de beaucoup d’autres : « Le peuple, terrible dans sa fureur, venge les crimes de trois ans des plus lâches trahisons […] : la France est sauvée ! » (2)

Pourtant, la nature même de la théorie du complot adoptée par les révolutionnaires signifiait que la France ne pourrait jamais être vraiment sauvée. Dans leur esprit fiévreux, des forces obscures fomentaient toujours de nouvelles conspirations ; à peine la guillotine avait-elle tranché une excroissance maligne que plusieurs autres la remplaçaient. Quelle meilleure preuve auraient-ils pu trouver que les insurrections contre Paris, menées par des nobles et des ecclésiastiques, qui déferlèrent dans l’est et le sud de la France ? Lorsque l’on découvrit que des héros des premières heures de la Révolution, comme le comte de Mirabeau et le général Lafayette, négociaient avec les Prussiens, cela corrobora la rumeur et les fantasmes de complot. Comme le souligne Tackett, c’est cette vision des choses, partagée par presque toute la faction politique et idéologique, qui engendra l’ensemble des institutions dont surgirait la Terreur.

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Dans l’imaginaire populaire, la Terreur et Maximilien de Robespierre sont aussi inséparables que Hitler et la « solution finale ». Pourtant, comme Tackett le souligne, Robespierre fut autant la conséquence que la cause de la Terreur. Avec l’arrestation, le procès et l’exécution de Louis XVI, désormais appelé « Louis Capet », début 1793, la République nouvellement fondée avait créé un précédent. Selon un contemporain, c’est parce que les révolutionnaires « avaient coupé la tête de Louis XVI qu’ils s’enhardirent à couper celle de leurs collègues ». Alors que les populations récalcitrantes de Vendée, de Bretagne et de Provence intensifiaient leur résistance, alors que les armées révolutionnaires perdaient les batailles les unes après les autres, alors que les ouvriers et artisans radicalisés de Paris – les sans-culottes – criaient à la trahison et exigeaient des têtes, les représentants élus de la Convention ne furent pas longs à déclarer que « la terreur est à l’ordre du jour ».

Le Comité de salut public, formé depuis peu, terrifié à l’idée que le peuple pourrait à nouveau imposer sa justice comme en 1792, chercha à en obtenir le monopole. Comme Danton le déclara en une formule célèbre : « Soyons terribles pour dispenser le peuple de l’être. » Galvanisé par Robespierre et Saint-Just, le Comité adopta une série de lois visant le moindre citoyen soupçonné d’être un « ennemi de la liberté » ou de manquer d’« esprit public », catégories aussi larges que trompeuses. En même temps, les tribunaux révolutionnaires passèrent à l’action, même s’il s’agissait moins de tribunaux que de chaînes de montage fournissant à la guillotine un flux continu de « contre-révolutionnaires ».

Comme l’écrivit Ruault, la Révolution « dévore ses propres enfants, elle tue ses frères, elle mange ses entrailles, elle est enfin le plus terrible et le plus cruel de tous les monstres ». En fait, la Terreur engloutit beaucoup des hommes qui, après l’avoir d’abord soutenue, tentèrent de la juguler. Exemple le plus notable, Danton et ses alliés furent tous expédiés à la guillotine en mars 1794, exécutions que la plupart des Parisiens accueillirent par un silence craintif. Peu de temps après, au mois de thermidor (juillet), ce fut le tour de Robespierre et de ses complices d’être détruits par la machine infernale qu’ils avaient contribué à créer. Après quoi la Terreur se dissipa, laissant dans sons sillage des centaines de milliers de cadavres. Aux 17 000 hommes et femmes jugés et exécutés par les tribunaux, les historiens ajoutent des dizaines de milliers d’autres qui moururent en prison. De plus, les armées révolutionnaires chargées de réprimer le soulèvement vendéen tuèrent entre 250 et 300 000 personnes, dont beaucoup sous les balles du peloton d’exécution ou par noyade collective.

Pourtant, bien avant cet ultime paroxysme sanglant, les armées révolutionnaires avaient, par leurs succès, fait oublier leurs premiers échecs aux frontières. La République avait été sauvée. Alors pourquoi les massacres ont-ils continué ? Comment expliquer que les mesures extrêmes de la Terreur aient survécu à la fin des événements qui les avaient justifiées – quand elles n’ont pas été introduites après ? Tel est le marteau avec lequel les historiens conservateurs frappent les historiens de gauche qui affirment depuis longtemps que la Terreur fut en effet terrible, mais nécessaire à la survie de la République. Comme Tackett le remarque avec diplomatie, les raisons de cette situation critique « n’ont rien d’évident ». Il soupçonne qu’elles tiennent moins aux idées qu’aux émotions, en particulier la crainte que les partisans de la Terreur partageaient avec leurs victimes : la peur des assassinats, la peur des revers militaires, la peur des complots. Sans oublier la haine pure et simple envers ceux qui les avaient jadis gouvernés. Tackett cite un passage inquiétant tiré d’une lettre de Rosalie Jullien, écrite alors que les têtes tombaient dans les paniers imbibés de sang, lettre où elle dénonce « les noirceurs des aristocrates, le fanatisme sanguinaire des prêtres, l’orgueil atroce des nobles […]. Tous ceux qui s’y opposent [au bien public] sont des ennemis et des monstres à mes yeux ». (3)

Certes, l’idéologie et les événements furent les ingrédients essentiels de cet épouvantable ragoût qu’on appelle la Terreur. Mais comme nous le rappelle Tackett, non moins cruciale fut la marmite dans laquelle ils mijotaient : la psychologie, le système émotionnel des révolutionnaires de 1793.
Cet article est paru dans la Los Angeles Review of Books le 12 janvier 2015. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1| George Steiner, Dans le château de Barbe-Bleue : notes pour une redéfinition de la culture, Gallimard, 1986.

2| Lettre du 2 septembre 1792, in Journal d’une bourgeoise pendant la Révolution, 1791-1793, Calmann-Lévy, 1881.

3| Lettre inédite du 27 mai 1794.

LE LIVRE
LE LIVRE

L’avènement de la Terreur dans la Révolution française de Timothy Tackett, Harvard University Press, 2015

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