Layla et Majnûn: l’amour, le vrai
par Baptiste Touverey

Layla et Majnûn: l’amour, le vrai

Huit siècles après avoir été composé, Layla et Majnûn, l’un grands chefs-d’œuvre de la poésie persane et de la littérature mondiale, est enfin disponible en français.

Publié dans le magazine Books, septembre / octobre 2017. Par Baptiste Touverey

© DR

Aucun auteur n'a davantage inspiré les miniatures persanes que Nezâmi.

Il y a quelques semaines, les éditions Fayard ont publié Layla et Majnûn, du grand poète perse Nezâmi. Personne ou presque n’en a parlé. Difficile de savoir ce qui est le plus triste : qu’un tel chef-d’œuvre passe inaperçu ou bien qu’il ait mis si longtemps à être disponible en français. Car il ne s’agit ni d’une réédition, ni d’une nouvelle traduction. Avant 2017, Layla et Majnûn, de Nezâmi, était inédit dans notre pays. Sachant qu’il a été écrit en 1188, cela fait tout de même un peu plus de huit siècles d’attente. Layla et Majnûn, aussi célèbres que Roméo et Juliette en Occident Qualifier ce livre de chef-d’œuvre n’est pas une façon de dire qu’on a affaire à un très bon ouvrage, qui se démarque un peu de la médiocrité des autres. Layla et Majnûn est peut-être l’une des dix ou quinze œuvres majeures de la littérature mondiale, et rares sont celles qui ont exercé une influence plus grande et plus durable. Pour trouver un équivalent en Occident, il faudrait aller chercher du côté de L’Énéide ou de La Divine Comédie. Les héros éponymes de cette histoire forment un couple d’amoureux aussi célèbres au Moyen-Orient que Tristan et Iseult ou Roméo et Juliette dans les pays occidentaux. Il n’est pas exclu qu’ils aient réellement vécu. Au VIIe siècle de notre ère, dans la péninsule Arabique, un jeune homme nommé Qais s’éprend de la belle Layla. Une passion réciproque mais contrariée par le père de Layla, qui la donne à un autre. Qais perd la tête – d’où son surnom de Majnûn, « le fou » – et erre dans le désert en déclamant des vers à la gloire de son amante perdue. Ces vers, qu’ils aient été composés ou non par le véritable Majnûn, constituent l’un des sommets de la poésie arabe (1). Ils ont été recueillis, sans doute en bonne partie inventés ou enrichis, en tout cas abondamment commentés, par les érudits arabes. Mais Nezâmi fut le premier à tirer de ces fragments épars un ensemble cohérent, une épopée romanesque. Et il ne le fit pas en arabe, mais en persan. Une singulière revanche de l’histoire. On ne dira jamais assez, en effet, combien la conquête arabe de la Perse, au VIIe siècle, avait été violente et traumatisante – bien plus que celle des provinces orientales de l’Empire byzantin. Ce ne fut pas l’aimable promenade de santé qu’ont décrite certains : les cavaliers du désert ne furent pas accueillis à bras ouverts par une population immédiatement convertie à leur foi nouvelle. Certes, l’Empire sassanide, qui avait gouverné la Perse plus de quatre siècles, s’effondra en quelques batailles, mais la population résista longtemps aux envahisseurs musulmans. Humiliée, elle s’estimait – pas tout à fait à tort – l’héritière d’une civilisation millénaire bien plus brillante que celle de ses conquérants. Pendant le siècle qui suivit, la culture perse connut une éclipse, et l’arabe s’imposa comme la seule langue de culture du Moyen-Orient musulman. Les choses ne commencèrent à changer qu’avec la chute de la dynastie omeyyade et la prise de pouvoir, en 749, des Abbassides. Beaucoup ont voulu voir là – bien que cette dynastie restât arabe – « un Empire sassanide ressuscité », pour reprendre l’expression du grand spécialiste de l’Asie centrale Michael Barry (2). De fait, le centre de gravité du monde musulman bascula, la capitale du califat passant de Damas, en Syrie, à Bagdad, ville nouvelle édifiée le long du Tigre, tout près de l’ancienne capitale sassanide Ctésiphon. Par ailleurs, comme le rappelle Barry, les premiers Abbassides « abolirent la discrimination entre musulmans arabes et non arabes ». Peu à peu, les Perses – désormais islamisés – purent reprendre l’ascendant qu’ils avaient longtemps exercé sur le Moyen-Orient, et des dynasties purement iraniennes – les Buyides en particulier – ne tardèrent pas à s’affranchir de la tutelle abbasside, jusqu’à réduire les califes au rang de simples figurants. Cette lente résurgence aurait pu tourner court avec l’irruption d’un troisième élément qui vint perturber le face-à-face arabo-perse : au Xe siècle, les nomades turcs s’implantent en Asie centrale, puis au Moyen-Orient et, en 1055, les plus audacieux d’entre eux, les Seldjoukides, entrent dans Bagdad, s’imposant comme les maîtres réels de l’Empire abbasside. Mais, loin de perturber la renaissance de la culture perse, ils vont l’encourager et c’est même sous leur direction que, aux XIe et XIIe siècles, elle va connaître son plein épanouissement. On ne sait pas grand-chose de Nezâmi. Il serait né en 1140 ou 1141 et mort en 1204, 1209 (le plus probable) ou 1213. Il n’aurait jamais quitté sa ville de Gandjeh (aujourd’hui Gandja, en Azerbaïdjan). On ignore s’il était turc ou perse. Au début de Layla et Majnûn, il nous apprend simplement que sa mère était kurde, ce qui en fait, pour Barry, « l’un des deux plus illustres Kurdes de l’histoire, avec son contemporain exact le sultan Saladin ». Ce qui est sûr, c’est qu’il écrivait en persan et qu’avec lui la poésie dans cette langue atteignit son parfait point d’équilibre. Mais l’essentiel de sa vaste œuvre lyrique est perdu ; seules ont survécu ses cinq épopées, connues sous le nom persan de Pandj Gandj, les « Cinq Trésors ». Nezâmi n’est bien entendu pas le premier grand poète persan. Il avait notamment eu pour prédécesseur, un siècle plus tôt, Ferdowsi, qui composa le fameux Shah Nameh ou « livre des rois », grande épopée du peuple perse, depuis la création du monde jusqu’à la conquête arabe. Nezâmi a souvent exprimé sa dette envers cette œuvre fondatrice. Mais il s’en est aussi largement affranchi. Dans son Anthologie persane, Henri Massé note : « de même que Ferdowsi…
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