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Layla et Majnûn: l’amour, le vrai

Huit siècles après avoir été composé, Layla et Majnûn, l’un grands chefs-d’œuvre de la poésie persane et de la littérature mondiale, est enfin disponible en français.


© DR

Aucun auteur n'a davantage inspiré les miniatures persanes que Nezâmi.

Il y a quelques semaines, les éditions Fayard ont publié Layla et Majnûn, du grand poète perse Nezâmi. Personne ou presque n’en a parlé. Difficile de savoir ce qui est le plus triste : qu’un tel chef-d’œuvre passe inaperçu ou bien qu’il ait mis si longtemps à être disponible en français. Car il ne s’agit ni d’une réédition, ni d’une nouvelle traduction. Avant 2017, Layla et Majnûn, de Nezâmi, était inédit dans notre pays. Sachant qu’il a été écrit en 1188, cela fait tout de même un peu plus de huit siècles d’attente.

Layla et Majnûn, aussi célèbres que Roméo et Juliette en Occident

Qualifier ce livre de chef-d’œuvre n’est pas une façon de dire qu’on a affaire à un très bon ouvrage, qui se démarque un peu de la médiocrité des autres. Layla et Majnûn est peut-être l’une des dix ou quinze œuvres majeures de la littérature mondiale, et rares sont celles qui ont exercé une influence plus grande et plus durable. Pour trouver un équivalent en Occident, il faudrait aller chercher du côté de L’Énéide ou de La Divine Comédie. Les héros éponymes de cette histoire forment un couple d’amoureux aussi célèbres au Moyen-Orient que Tristan et Iseult ou Roméo et Juliette dans les pays occidentaux. Il n’est pas exclu qu’ils aient réellement vécu. Au VIIe siècle de notre ère, dans la péninsule Arabique, un jeune homme nommé Qais s’éprend de la belle Layla. Une passion réciproque mais contrariée par le père de Layla, qui la donne à un autre. Qais perd la tête – d’où son surnom de Majnûn, « le fou » – et erre dans le désert en déclamant des vers à la gloire de son amante perdue. Ces vers, qu’ils aient été composés ou non par le véritable Majnûn, constituent l’un des sommets de la poésie arabe (1). Ils ont été recueillis, sans doute en bonne partie inventés ou enrichis, en tout cas abondamment commentés, par les érudits arabes. Mais Nezâmi fut le premier à tirer de ces fragments épars un ensemble cohérent, une épopée romanesque. Et il ne le fit pas en arabe, mais en persan. Une singulière revanche de l’histoire. On ne dira jamais assez, en effet, combien la conquête arabe de la Perse, au VIIe siècle, avait été violente et traumatisante – bien plus que celle des provinces orientales de l’Empire byzantin. Ce ne fut pas l’aimable promenade de santé qu’ont décrite certains : les cavaliers du désert ne furent pas accueillis à bras ouverts par une population immédiatement convertie à leur foi nouvelle. Certes, l’Empire sassanide, qui avait gouverné la Perse plus de quatre siècles, s’effondra en quelques batailles, mais la population résista longtemps aux envahisseurs musulmans. Humiliée, elle s’estimait – pas tout à fait à tort – l’héritière d’une civilisation millénaire bien plus brillante que celle de ses conquérants. Pendant le siècle qui suivit, la culture perse connut une éclipse, et l’arabe s’imposa comme la seule langue de culture du Moyen-Orient musulman. Les choses ne commencèrent à changer qu’avec la chute de la dynastie omeyyade et la prise de pouvoir, en 749, des Abbassides. Beaucoup ont voulu voir là – bien que cette dynastie restât arabe – « un Empire sassanide ressuscité », pour reprendre l’expression du grand spécialiste de l’Asie centrale Michael Barry (2). De fait, le centre de gravité du monde musulman bascula, la capitale du califat passant de Damas, en Syrie, à Bagdad, ville nouvelle édifiée le long du Tigre, tout près de l’ancienne capitale sassanide Ctésiphon. Par ailleurs, comme le rappelle Barry, les premiers Abbassides « abolirent la discrimination entre musulmans arabes et non arabes ». Peu à peu, les Perses – désormais islamisés – purent reprendre l’ascendant qu’ils avaient longtemps exercé sur le Moyen-Orient, et des dynasties purement iraniennes – les Buyides en particulier – ne tardèrent pas à s’affranchir de la tutelle abbasside, jusqu’à réduire les califes au rang de simples figurants. Cette lente résurgence aurait pu tourner court avec l’irruption d’un troisième élément qui vint perturber le face-à-face arabo-perse : au Xe siècle, les nomades turcs s’implantent en Asie centrale, puis au Moyen-Orient et, en 1055, les plus audacieux d’entre eux, les Seldjoukides, entrent dans Bagdad, s’imposant comme les maîtres réels de l’Empire abbasside. Mais, loin de perturber la renaissance de la culture perse, ils vont l’encourager et c’est même sous leur direction que, aux XIe et XIIe siècles, elle va connaître son plein épanouissement. On ne sait pas grand-chose de Nezâmi. Il serait né en 1140 ou 1141 et mort en 1204, 1209 (le plus probable) ou 1213. Il n’aurait jamais quitté sa ville de Gandjeh (aujourd’hui Gandja, en Azerbaïdjan). On ignore s’il était turc ou perse. Au début de Layla et Majnûn, il nous apprend simplement que sa mère était kurde, ce qui en fait, pour Barry, « l’un des deux plus illustres Kurdes de l’histoire, avec son contemporain exact le sultan Saladin ». Ce qui est s
r, c’est qu’il écrivait en persan et qu’avec lui la poésie dans cette langue atteignit son parfait point d’équilibre. Mais l’essentiel de sa vaste œuvre lyrique est perdu ; seules ont survécu ses cinq épopées, connues sous le nom persan de Pandj Gandj, les « Cinq Trésors ». Nezâmi n’est bien entendu pas le premier grand poète persan. Il avait notamment eu pour prédécesseur, un siècle plus tôt, Ferdowsi, qui composa le fameux Shah Nameh ou « livre des rois », grande épopée du peuple perse, depuis la création du monde jusqu’à la conquête arabe. Nezâmi a souvent exprimé sa dette envers cette œuvre fondatrice. Mais il s’en est aussi largement affranchi. Dans son Anthologie persane, Henri Massé note : « de même que Ferdowsi est le maître de l’épopée héroïque, Nezâmi est le maître de l’épopée romanesque – autrement dit, du roman versifié. C’est le Chrétien de Troyes de la littérature persane. » Il est vrai que l’auteur du Chevalier à la charrette et de Perceval le Gallois fut son contemporain et que les deux poètes partagent, à en croire Barry, « un même esprit courtois ». Mais le vrai point de comparaison, ce n’est sans doute pas Chrétien de Troyes. Ce serait plutôt Virgile. Nezâmi est à Ferdowsi ce que Virgile fut à Homère : un imitateur qui a poli, embelli et dans une large mesure dépassé le maître. Le Shah Nameh est une œuvre rude et encore mal dégrossie. Les « Cinq Trésors » de Nezâmi semblent, à côté, des merveilles de complexité et de raffinement. Le Shah Nameh est, en outre, ouvertement « national ». Ferdowsi n’y cache pas sa nostalgie de la Perse préislamique et il tente de purger sa langue des emprunts faits à l’arabe. Rien de tel chez Nezâmi, dont Barry nous apprend que le vocabulaire est « plus qu’à moitié arabe » et qui tente, lui, au contraire, d’unir les deux cultures. La reprise de l’histoire arabe de Layla et Majnûn s’inscrit tout naturellement dans cet effort de synthèse. Ce sujet, Nezâmi ne l’a néanmoins pas choisi lui-même. C’est un roitelet de sa région – le Shirvân à qui est dédié le livre – qui lui en a passé commande. Le poète reconnaît l’embarras dans lequel il s’est d’abord trouvé. Son précédent ouvrage, Chosroès et Shîrîn, décrivait les amours d’un des derniers souverains sassanides et de la reine d’Arménie. C’était là une matière riche avec des personnages grandioses : le monarque le plus puissant de son époque, une reine sage (sans doute le plus beau personnage féminin de la poésie perse) qui lui apprend non seulement à aimer mais à gouverner, un artiste de génie, Farhâd, lui aussi épris de Shîrîn et qui se jette du haut des gigantesques falaises qu’il a sculptées quand il apprend la fausse mort de sa bien-aimée… Avec la geste bédouine de Layla et Majnûn, Nezâmi en a bien conscience, le décor change du tout au tout :

« Pas de jardin, pas de royal banquet ; Pas de fleuve, pas de vin, pas de réjouissances. »

Quant à l’intrigue, elle semble aussi aride que le désert où elle est censée se dérouler. Le tour de force du poète a consisté à transfigurer cette matière plutôt ingrate. Il l’a fait en dynamitant le cadre étriqué de son modèle arabe et en lui conférant un sens complètement nouveau. Une histoire d’amour charmante mais anecdotique est devenue, sous sa plume, la manifestation de l’amour le plus absolu. D’une certaine façon, il a su, avec son sens consommé du symbole, transformer les handicaps de départ en atouts : le désert, en particulier, en image d’une passion qui, de destructrice, s’élève à une dimension mystique.  

Des phrases à double ou triples sens

Il ne faut pas se mentir : même si Layla et Majnûn (du fait même de sa grande simplicité) constitue la plus accessible des épopées romanesques de Nezâmi, elle reste d’une lecture difficile. Comme l’écrit Barry, « les contes de Nezâmi réfléchissent un univers aujourd’hui éteint. Son œuvre est contemporaine de Chartres à plus d’un titre, du splendide à l’énigmatique. Elle est aussi complexe qu’une baie gothique […] Sans la lueur de ses symboles, [elle] chatoie d’un éblouissement incompréhensible. » Même pour un Iranien d’aujourd’hui,les phrases à double, à triple, à quadruple sens de Nezâmi sont devenues largement opaques (alors même que la langue de Nezâmi est beaucoup plus proche du persan moderne que celle de Chrétien de Troyes de la nôtre). Aucune traduction ne saurait restituer une telle polysémie. Mais c’est précisément ce qui est fascinant avec ce genre de chef-d’œuvre. Il est évident que le lecteur français ne perçoit qu’une infime partie de ses beautés, peut-être 20 %. Mais ces 20 % suffisent à vous éblouir. La traduction que propose Isabelle de Gastines entend, comme elle l’explique dans une note liminaire, « aller vers le persan, en restant au plus près du texte pour éviter tout délayage » et tente « de rendre en français la notation pittoresque des faits et des détails, la description de la nature et des saisons ». Le résultat est un texte en vers libres dont l’étrangeté se fait immédiatement sentir, qui parfois malmène un peu la syntaxe française, mais qui réserve aussi de vrais moments de grâce. Nezâmi est un grand maître des métaphores. Et Gastines a su admirablement restituer leur enchaînement parfois torrentiel, la façon dont peu à peu elles prennent leur autonomie par rapport à leur signifié. Voici, par exemple, un (minuscule) aperçu de la manière dont le poète décrit Layla :

« Sa fossette, ce puits béant ouvert, plus de cent cœurs en vain, dedans étaient tombés. De ses boucles elle avait fait une corde Afin, quiconque y tombât, l’en faire remonter. »

Ce parti pris d’une traduction au plus près du texte original est l’exact opposé de celui d’un Rudolf Gelpke dont la traduction en allemand de Layla et Majnûn remonte à 1963 et fut pendant longtemps la seule disponible dans une langue occidentale. Gelpke avait choisi la clarté, quitte à paraphraser plutôt que de traduire, et il faut reconnaître que son texte est d’une lecture bien plus plaisante et accessible que celui de Gastines. D’ailleurs, il a servi de base à la première traduction anglaise de Layla et Majnûn. Dans une postface, Gelpke donnait d’intéressantes clés de lecture. Il mettait notamment en garde contre la tentation de voir dans Layla et Majnûn une histoire tragique : « La souffrance des deux amants n’est pas à proprement parler tragique – et ne doit pas être abordée à l’aune déformante de notre ‘’morale bourgeoise’’ (les poètes mystiques perses n’ont jamais été des puritains !). Elle doit plutôt être envisagée comme le moyen nécessaire pour dépasser les frontières de la nature humaine et s’affranchir du “moi’’, se délivrer des apparences transitoires. » Un peu plus haut, nous avons comparé Layla et Majnûn à Roméo et Juliette et à Tristan et Iseult. C’était céder à la facilité et évacuer toute la singularité de leur histoire, dont le sens est très différent. Outre le fait que – contrairement à leurs faux équivalents occidentaux – ils ne consommeront jamais leur amour, dans la version arabe originale, ils sont cousins : loin d’être impossible, leur union devrait donc être favorisée selon les règles endogames prévalant parmi les tribus bédouines. Dans la version de Nezâmi, ils appartiennent à des tribus différentes, mais rien ne s’oppose a priori à leur mariage. Leurs tribus respectives ne sont pas ennemies, elles jouissent d’un statut équivalent. Le seul obstacle, c’est l’amour lui-même. C’est parce qu’il est excessif que le père de Layla va refuser la main de sa fille à Majnûn. Cela peut sembler étrange. Mais c’est tout l’intérêt, toute la beauté de la chose : cet amour est rendu impossible par l’amour même. Dès le moment où il commence à s’exprimer, du simple fait qu’il s’exprime trop fort, qu’il dépasse les bornes, que Majnûn n’est pas assez discret, il choque. Mais le surgissement de ces obstacles extérieurs (l’inflexibilité du père de Layla) est un leurre : il est de la nature même de cet amour de ne pouvoir s’accomplir sur terre, d’être contraint de se transcender. Vers la fin du roman, un certain Salâm de Bagdad rencontre Majnûn et lui affirme que lui aussi a connu une grande, une douloureuse passion et qu’il s’en remettra, quand les ardeurs de la jeunesse lui seront passées. Majnûn lui répond : « Crois-tu donc que je sois ivre ; Ou que, égaré, je sois entraîné par la passion ? Je suis, de majesté, Roi des rois au royaume de l’Amour : Point n’ai de honte de ma propre condition. De l’appétit charnel des tentations terrestres Je suis préservé par l’ablution de pureté. Des souillures de l’âme je suis délivré ; Au commerce du désir capricieux j’ai cassé le cours. Amour est la quintessence de mon être ; Amour s’est changé en feu : je suis le bois d’aloès. Amour vint et consacra la demeure : Moi je n’eus plus qu’à me retirer. De mon être ce qui est seul en compte, – moi je n’y suis plus –, tout ce qui est, c’est l’Amie. » Un peu plus tard, l’époux de Layla décède. (Notons qu'ils n’avaient pas consommé leur mariage – une innovation de Nezâmi qui, bien entendu, contribue à conférer un sens inédit à son histoire par rapport au modèle arabe.) Layla, donc, se retrouve veuve. Or elle passe les derniers moments qui lui restent à vivre seule, et Majnûn ne la retrouvera que morte. Comme le remarque Gelpke, on ne pouvait mieux signifier l’inconsistance fondamentale des obstacles extérieurs. L’ouvrage s’achève par une scène des plus pathétiques : Majnûn meurt à son tour en enlaçant la tombe de son amante. Les animaux qu’il avait rassemblés autour de lui pendant son long séjour dans le désert veillent sur son cadavre, dont bientôt ne restent plus que les os blanchis. L’amour a enfin fini de le consumer.   — Ce texte a été écrit pour Books.
LE LIVRE
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Layla et Majnûn de Nezâmi, Fayard, 2017

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