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L’animal raisonnable

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Du point de vue de l’évolution, la raison a une fonction sociale avant tout. Cela explique ses dérapages.

Pourquoi adhérons-nous à des croyances absurdes, fausses ou douteuses ? Ne sommes-nous pas « l’animal raisonnable », au sens où l’entendait Aristote, c’est-à-dire doué de raison ? Notre dernier numéro (« La Terre est plate ! ») présentait trois approches possibles du sujet. La psychologie comportementale a mis au jour et décortiqué les nombreux biais cognitifs qui affec­tent nos modes de pensée. Au premier rang desquels le biais de confirmation, qui nous incite à privilégier les indices venant renforcer nos convictions déjà établies. C’est l’école de Daniel Kahneman, Amos Tversky et d’autres. Croire à notre rationalité est une fausse croyance. Nous ne cessons les uns et les autres, experts compris, de nous penser plus ration­nels que nous le sommes et nous voilons la face en refusant d’admettre que nos raisons de croire ou d’argumenter dans tel ou tel sens ne valent pas forcément mieux que celles de notre voisin. Le sociologue Raymond Boudon mettait l’accent, lui, sur ces « raisons de croire » pour en souligner, au contraire, la rationalité. Si nous pensons quelque chose, c’est que nous avons de « bonnes » raisons de le faire. Avant l’avènement de la science, la croyance à la ­magie était légi­time. Si une reli­gion prospère, c’est qu’elle est utile à ceux qui y adhèrent. Si tant de gens jouent à des jeux de ­hasard, c’est qu’ils trouvent intérêt à surestimer les faibles probabilités. Si nous adhé­r
ons à une idéologie, grande (socialisme, libéralisme…) ou « petite » (en matière d’éducation, d’alimentation…), c’est que nous y trouvons notre compte. Boudon en tirait une « théorie de la ratio­nalité ordi­naire », reposant sur l’idée que les phénomènes collectifs sont le produit de l’agrégation de comportements individuels. Les approches de Kahneman et de Boudon sont en réalité complémentaires. Et elles sont ­solubles dans une troisième, si l’on envisage la question sous l’angle de la théorie de l’évolution. Dans notre numéro « La terre est plate ! », nous évoquions ainsi le point de vue du biologiste et anthropologue Joseph Henrich. Notre succès évolutif, selon lui, ne vient pas de notre propension à l’esprit critique mais au contraire de notre faculté à absorber ce que disent et font les autres. Les deux mamelles de notre succès sont l’imitation et la crédulité. C’est la faculté de croire aveuglément qui a accouché de la civilisation, c’est cette faculté qui a accouché de la crise financière de 2008, de Trump et du Brexit. Toute l’histoire d’Homo sapiens peut être pensée comme une tension entre les bonnes raisons du conformisme et celles du scepticisme et de la raison critique. Dans leur livre The Enigma of Reason (inédit en français), les cognitivistes français Hugo Mercier et Dan Sperber posent une question simple et nouvelle : pourquoi la sélection naturelle a-t-elle favorisé la raison ? Ce faisant, ils en viennent à mettre en cause la conception traditionnelle de cette faculté, conçue comme fondamentalement destinée à accéder à un savoir plus certain et à prendre des décisions plus sages. Si l’on songe aux groupes de chasseurs-cueilleurs dont nous sommes issus, les principales fonctions de la raison sont sociales et, plus spécialement, « dialogiques » : il s’agit de fournir des arguments à la fois pour se justifier (donner de « bonnes raisons » de penser ce que je pense, dirait Boudon) et pour évaluer les arguments d’autrui (plus facile que d’évaluer les siens propres). C’est ce qui explique les (relativement) plus grandes chances de succès des décisions prises à plusieurs. Nous sommes une ­espèce coopérative. La raison étant d’abord une fonction sociale, les biais cognitifs décrits par l’école de Kahneman ne doivent pas lui être opposés ; ils lui sont consub­stantiels. Mais on peut supposer qu’ils jouaient un rôle plus positif dans les communautés de chasseurs-cueilleurs qu’aujourd’hui : ils servaient un « but commun » clairement identifiable, ce qui n’est plus le cas dans notre monde hypercomplexe et diversifié. Un héritage de l’esprit de groupe de nos ancêtres est notre phobie des points de vue mettant en cause nos convictions les plus ­ancrées. Toutes sortes d’expériences amusantes en témoignent. C’est un facteur essentiel de consolidation des fausses croyances.
LE LIVRE
LE LIVRE

The Enigma of Reason de Hugo Mercier, Harvard University Press, 2017

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