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L’aventure juive des plumes d’autruche

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, ce furent des atours du dernier chic. En Europe comme aux États-Unis, les dames en raffolaient. Cette industrie très lucrative, largement dominée par les Juifs d’Afrique du Sud, témoigne de l’ampleur du premier âge de la mondialisation.

« Il est de bon ton de recourir à une élégante plume d’autruche qui s’harmonisera avec votre tailleur, votre tenue d’après-midi ou de soirée […] Été comme hiver, rien n’est plus beau que les courbes majestueuses de la plume d’autruche. » Ou encore : « De nos jours, une femme qui sait s’habiller est aussi duveteuse qu’un oisillon tombé du nid […] Si vous voulez être à la mode cet hiver, vous serez emplumée. » Ces conseils d’élégance étaient prodigués avant 1914, date à laquelle les plumes passèrent de mode. Où sont-elles maintenant ? Disparues, sauf sur les chapeaux de nos arrière-grands-mères, dans les greniers, et sur les plumeaux utilisés pour faire la poussière.

J’ai adoré ce livre. J’ignorais tout du sujet, mais Sarah Stein, professeur d’histoire à l’université de Californie, à Los Angeles, m’a tenu en haleine jusqu’à la dernière page – y compris dans la plupart de ses notes de bas de page –, malgré son angoisse infondée de voir son histoire complète, méticuleuse et passionnante d’un commerce essentiellement juif susciter un certain antisémitisme.

Les plumes d’autruche, prélevées avec soin sur des oiseaux vivants élevés en Afrique du Sud, furent un objet de fascination croissante à partir du milieu du XIXe siècle, jusqu’à ce que leur mode et leur commerce s’effondrent brutalement en 1914. J’emploie à dessein le mot fascination : assez banales, les quelques photographies de femmes portant des chapeaux à plumes montrent pourtant à quel point la chose leur allait bien. Amarré en Afrique du Sud, ce commerce brassait presque autant d’argent que celui des diamants.

Avant la domestication des autruches, les plumes provenaient d’oiseaux abattus, dont la peau et le panache étaient transportés par caravanes à travers l’Afrique du Nord, les acheteurs et les fabricants étant depuis toujours à la recherche de la fameuse « plume de Barbarie », provenant du Sahara et sans doute en partie mythique. Même si, pendant un certain temps, ce commerce s’est épanoui autour de la Méditerranée, ce sont les marchands d’Afrique du Sud, plus précisément de la région du Cap, qui finirent par dominer le secteur. Durant la seule année 1912, la ville d’Oudtshoorn, traditionnellement dépourvue de tout titre de gloire, exporta des plumes d’autruches apprivoisées pour un montant de 2,6 millions de livres sterling, essentiellement vers Londres, mais aussi Paris et New York. Au Cap, plus de 90 % des marchands de plumes étaient des Juifs de Lituanie parlant le yiddish. En Afrique du Nord, ce sont des Juifs d’origines différentes qui dominaient le commerce dès que les plumes étaient sorties des caravanes. En résumé, écrit Sarah Stein, « en Afrique du Nord comme du Sud, en Europe comme aux États-Unis, les Juifs étaient les principaux intermédiaires dans ce commerce ».

 

L’Afrique du Sud, îlot de tolérance pour les Juifs

Stein a choisi un vaste sujet, qu’elle évoque admirablement dans une langue claire. Voici sa thèse : « Les Juifs jouaient un rôle clé dans le commerce mondial : non seulement par leur rôle dans les industries de la mode et du textile, ou à cause de leur surreprésentation bien connue dans les domaines du courtage et de la finance, mais aussi à travers le commerce des pierres et métaux précieux, de l’opium légal, des spiritueux et du pétrole, entre autres biens de consommation. »

Elle fait observer que les Juifs étaient des étrangers, en général immigrés ou bien enfants ou petits-enfants d’immigrés russes ou lituaniens, parlant des langues diverses allant du yiddish au dialecte judéo-arabe en passant par l’anglais ; des « citadins, instruits, voyageurs, dotés de contacts amicaux et familiaux par-delà les mers, les océans et les frontières politiques ». Bref, affirme-t-elle, « la judéité était un atout dans le commerce moderne des plumes ». Elle « fonctionnait comme le ciment de ce marché planétaire ». En 1913, on dénombrait dans la région du Cap 776 000 autruches apprivoisées, ce qui faisait d’Oudtshoorn « un centre industriel lié aux métropoles d’Europe et des États-Unis ». Certains Juifs, devenus très riches, y habitaient de somptueuses demeures. Le fils d’un marchand se souvient que les fermiers blancs d’Afrique du Sud étaient « très, très gentils avec les Juifs […] ils les appelaient le peuple de la Bible […] et ils avaient chez eux des chambres conçues spécialement pour les accueillir ».

Selon Sarah Stein, l’Afrique du Sud était le seul pays où les Juifs étaient à l’abri de la plupart des stéréotypes raciaux. C’était aussi le seul pays où la préparation des plumes, avant leur métamorphose à l’étranger, tâche ingrate, délicate et souvent pénible, était confiée à des non-Blancs, alors qu’à Londres et à New York les femmes et les jeunes filles qui travaillaient dans les ateliers nauséabonds et malsains étaient juives pour la plupart. Quand vint l’effondrement de 1914, les Juifs firent faillite, comme presque tout le monde à Oudtshoorn ; ils s’installèrent dans les mêmes taudis que le reste des Sud-Africains et, comme on pouvait s’y attendre, ils furent rendus responsables de la ruine de la région. Soixante ans plus tard, un éleveur d’autruches juif résumait le désastre par cette formule en yiddish : Alts vos is gebliben is di kleynkeit, « Aujourd’hui, il ne reste plus que la petitesse ».

Ce livre court nous en dit long sur le commerce juif à Londres et à New York, et sur la tentative avortée d’implanter des élevages d’autruches en Californie et en Arizona. Finalement, ce commerce mondial fut anéanti par l’évolution de la mode et de la législation, la dénonciation des conditions d’hygiène et de sécurité des ouvrières et le souci du bien-être des autruches.

Aussi brève fût-elle, c’est là une histoire formidable.

 

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Ce texte est paru dans la Literary Review de mars 2009. Il a été traduit par Laurent Bury.

LE LIVRE
LE LIVRE

Panaches. Les plumes d’autruche, les Juifs et la disparition d’un pan du commerce mondial de L’aventure juive des plumes d’autruche, Ylae University Press

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