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Le cerveau de l’électeur

Les neurosciences commencent à s’intéresser aux comportements politiques. Structure de la personnalité et cerveau émotionnel sont passés au scanner. Mais la tentation de simplifier est forte. Le risque est de reléguer au second plan la réflexion sur l’amélioration du fonctionnement des démocraties.

Les hommes politiques ont recours à de nombreuses techniques pour garder leurs électeurs traditionnels, comme pour élargir leur audience. On ne s’étonnera donc pas de constater que les responsables des campagnes tentent de tirer profit de notre connaissance de plus en plus approfondie du fonctionnement du cerveau.

The Political Brain, de Drew Westen, spécialiste de psychologie clinique et politique, s’appuie sur l’analyse du scanner cérébral de quinze militants démocrates et de quinze militants républicains, réalisé au cours du dernier mois, particulièrement passionné, de la campagne présidentielle de 2004. Le test consistait à projeter devant chacun d’entre eux des images de leur candidat favori, John Kerry et George W. Bush respectivement, en train de contredire son adversaire. Les sujets détectèrent les erreurs du représentant du parti opposé et celles d’intervenants neutres, mais furent incapables de repérer quand leur propre protégé mentait ou déformait les faits.

La conclusion de l’auteur est, essentiellement, que « le cerveau politique est un cerveau émotionnel. Ce n’est pas une froide machine à calculer, en quête de décisions rationnelles fondées sur la justesse des faits, des chiffres et des mesures à prendre ». Il illustre son propos en analysant les spots de publicité politique à la télévision : interdite en Grande-Bretagne ou en France, cette forme de communication est très utilisée aux États-Unis. Elle constitue même le premier poste des budgets de campagne, pour lequel les candidats dépensent des millions de dollars (1). Et Westen en conclut que « les républicains comprennent ce que le philosophe David Hume a reconnu il y a trois siècles : la raison est l’esclave des émotions, et non l’inverse. Au cours des trente dernières années, si l’on excepte l’ère Clinton, les stratèges démocrates se sont au contraire obstinément accrochés à une conception froide de l’esprit humain et ont conçu en conséquence des campagnes fondées sur les faits, les chiffres, les déclarations de principe, les coûts et bénéfices, l’appel à l’intellect et à l’expertise ».

Westen expose clairement l’apport des neurosciences. Cela ne représente qu’une partie assez brève de l’ouvrage, mais sera d’un grand intérêt pour ceux que le cerveau intéresse. L’essentiel du livre est un récit vivant et bien écrit de la manière dont les hommes politiques américains tentent d’influencer l’électorat. Il est l’œuvre d’un démocrate convaincu, qui a officié comme consultant lors de nombreuses campagnes. On a parfois l’impression de lire un texte polémique incitant le Parti démocrate à cesser de traiter les électeurs comme des êtres rationnels et objectifs, à s’éveiller aux réalités du comportement des votants, mais ce n’est pas plus mal (2).

Science et politique

Les neuroscientifiques connaissent déjà bien cette vérité établie par plus d’un demi-siècle de recherche : les différences d’opinion sont liées aux variables de la personnalité, on le sait depuis Adorno (3). Les travaux menés par les politologues et les psychologues ont surtout porté sur les responsables conservateurs, dont le style cognitif est plus structuré et persistant, alors que les politiciens de gauche sont plus sensibles à la complexité de l’information. Une étude récente, exploitant des électroencéphalogrammes, a conclu qu’un comportement progressiste était associé à une plus forte activité du cortex cingulaire antérieur, impliqué dans le traitement des conflits. Ce travail se présente comme le premier à « établir un lien entre les différences individuelles d’idéologie politique et un mécanisme neurocognitif d’autorégulation élémentaire ».

En 2007, dans la perspective des élections de 2008, un autre groupe de chercheurs a publié dans le New York Times une étude par imagerie cérébrale d’électeurs indécis (4). Deux zones du cerveau associées à l’anxiété et au dégoût – l’amygdale et l’insula – se sont particulièrement activées chez les hommes quand s’est affiché le mot « républicain ». Le cortex cingulaire antérieur des sujets peu favorables à Hillary Clinton s’est fortement activé quand on leur a présenté des photos de la candidate : signe d’un conflit intérieur, que les chercheurs n’ont observé pour aucun autre candidat. Quelques mois plus tard, Hillary Clinton battait Barack Obama lors de la primaire du New Hampshire, où ses larmes d’émotion ont fait basculer le vote en sa faveur.

Dans un éditorial intitulé « Jeux d’esprit : comment ne pas mélanger science et politique », la revue scientifique Nature s’en est vivement prise à la rédaction en chef du New York Times pour avoir publié « les résultats d’un travail de recherche dont le caractère scientifique est pour le moins contestable (5) ». Nature identifiait « une vérité dérangeante qui ruine ces déductions : l’activité accrue d’une zone du cerveau est rarement exclusivement liée à une fonction précise ». La revue offrait ainsi une saine mise en garde contre ce genre de recherche médiatisée, portant sur des échantillons limités et où l’évaluation par les pairs n’a pas été sérieusement menée (6).

Reste que le livre de Westen offre des perspectives intéressantes sur les raisons pour lesquelles les démocrates sont incapables d’orchestrer des campagnes fortes sur le plan émotionnel. Son approche est influencée par sa formation en psychanalyse. Il se reconnaît trois grandes dettes intellectuelles, envers Freud, Marx et Durkheim. Selon lui, la résistance qu’opposent bien des démocrates éminents à l’idée d’exploiter l’émotion tient en partie à un parti pris intellectuel en faveur du débat factuel, combiné au sentiment que, pour atteindre l’électeur, le cerveau est une voie plus noble que le cœur. Ils croient aussi à tort, écrit-il, que la raison n’est pas seulement un moyen mais une fin, et se méfient du caractère manipulateur de l’émotion. En outre, il existe un style de personnalité propre à nombre de ceux qui accèdent au sommet du Parti démocrate, si l’on en croit l’expérience de Westen. Ils sont intrinsèquement mal à l’aise avec les émotions. L’auteur voit là « le principal obstacle récurrent à des campagnes plus efficaces, parce qu’il est à la fois institutionnel et psychologique ». Il décrit un style de personnalité obsessionnelle caractérisée par une forme de surdité aux affects ; quand un démocrate exprime une émotion, il s’agit en général d’indignation vertueuse. Ces quinze dernières années, les hommes politiques de gauche les plus affectifs ont été Bill Clinton et Tony Blair ; ceux qui ont paru les plus embarrassés par les émotions ont été Al Gore, John Kerry et Gordon Brown. Mais, par le passé, nombre de présidents démocrates, pas seulement Clinton, ont su jouer sur les élans des électeurs : il suffit de penser à Lyndon Johnson, Harry Truman et Franklin D. Roosevelt.

« Mariés sur Internet » et « Jeunes Tricoteurs »

Les études qui mettent les neuro­sciences au service de la politique ont beaucoup à nous apprendre, et aucun responsable ne devrait négliger leurs leçons sur l’art de motiver la base idéologique. Mais celle-ci me paraît de plus en plus réduite. Mark Penn, le sondeur attitré de Hillary Clinton, le montre très bien dans son livre Microtrends (7). Évoquant « la segmentation de l’Amérique en niches », il met en relief ces « petites forces inaperçues qui concernent parfois à peine 1 % de la population, mais modèlent puissamment » la société. Désormais, il faut s’attendre à voir les démocrates et les républicains dépenser beaucoup non seulement pour des publicités télévisées émotionnelles « généralistes », mais aussi pour des spots bien plus ciblés, destinés à ceux qui ne s’identifient à aucun parti, mais s’inscrivent dans l’une des soixante-quinze catégories de Penn, comme « Mariés sur Internet » ou « Jeunes Tricoteurs ». C’est la politique de désagrégation dont nous entendrons de plus en plus parler dans le cadre de la révolution de l’information en cours. Il est donc plus important que jamais d’exploiter les émotions de l’électorat flottant ou du sympathisant tiède.

Les milieux politiques ont sans doute raison de penser qu’il faut pour cela mettre en branle des rouages affectifs bien plus complexes. À mon avis, Westen est trop optimiste quant au degré d’identification des Américains avec un parti. Il affirme que 80 % des électeurs ont des convictions politiques. Dans une interview récemment accordée au Financial Times Magazine, il soutient que « 60 % de la population environ, répartie à peu près également de part et d’autre de l’échiquier politique », est dans une large mesure insensible aux données et que sa décision est prise. Je doute fort que le chiffre soit aussi élevé et qu’il y ait autant de démocrates ou de républicains convaincus. Même pour ceux qui revendiquent une appartenance politique, les liens sont parfois très lâches. C’est vrai aussi au Royaume-Uni. Dans les années 1950, une personne sur onze était membre d’un parti ; aujour­d’hui, le chiffre est d’une sur quatre-vingt-huit. En 1957, la moitié de l’électorat s’identifiait « très fortement » ou « assez fortement » à un parti ; aujour­d’hui, ce n’est plus vrai que d’un électeur sur trois.

Dépolitiser davantage de décisions

En 2000, le Comité national républicain pour George W. Bush a diffusé une publicité télévisée contre Al Gore et sa réforme des prescriptions de médicaments aux personnes âgées. Une voix disait : « Le plan de prescription Gore : ce sont les bureaucrates (bureaucrats) qui décident », avec le mot « RATS » visible à l’écran pendant quelques millisecondes. Quand la chose fut découverte, la défense prétendit que le mot bureaucrats avait été malencontreusement coupé par un trait d’union. Drew Westen a néanmoins montré que ce message subliminal avait affecté la perception des électeurs. La publicité fut retirée après avoir suscité un déluge de protestations. Mais cela illustre clairement pourquoi la manipulation permise par les nouvelles techniques de campagne inspire des craintes.

« Le mythe de l’électeur rationnel » est le titre d’un autre livre récent, de Bryan Caplan [lire « La démocratie malade de ses électeurs »]. Son message mérite qu’on y réfléchisse. Selon l’auteur, si la démocratie échoue, c’est parce que la volonté des citoyens y est respectée. L’idée de Caplan est celle-ci : « Les électeurs soutiennent les mesures politiques qu’ils perçoivent comme étant dans l’intérêt général de leur pays. » Mais ce n’est pas là un motif d’optimisme. Le mot clé est « perçoivent ». Les citoyens ne vont presque jamais jusqu’à l’étape suivante, qui consiste à prendre un recul critique pour se demander : « Les mesures que je soutiens sont-elles “un moyen efficace” de promouvoir l’intérêt général ? » En politique, on peut dire que, comme en religion, il suffit d’avoir la foi. À ceux qui pensent que l’électeur n’est pas assez intelligent, on pourrait cependant répondre que c’est la structure de la démocratie qui pèche. Le pouvoir politique est devenu trop centralisé pour que certaines personnes puissent appréhender tous les sujets dans leur complexité, beaucoup d’entre eux étant désormais trop éloignés du quotidien pour être compris par tous. Pour combler ce hiatus, il faudrait davantage décentraliser, et prendre davantage de décisions à l’échelon adéquat.

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Quand la démocratie même semble mise en cause, beaucoup se rabattent sur la célèbre phrase de Winston Churchill : « La démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres systèmes qui ont pu être essayés. » Mais cette déclaration n’a jamais été conçue comme une défense du statu quo. Une autre façon de promouvoir l’intérêt général est de dépolitiser davantage de décisions, en en confiant la responsabilité à des experts non élus. En Grande-Bretagne, jusqu’en 1997, on considérait essentiel pour la démocratie que les taux d’intérêt soient fixés par le chancelier de l’Échiquier. Il semble aujour­d’hui admis que ce pouvoir est mieux exercé par un comité d’experts présidé par le gouverneur de la Banque d’Angleterre, avec des objectifs d’inflation qui, eux, font l’objet de choix politiques. La prochaine réforme de ce genre pourrait consister à définir des normes législatives pour garantir un meilleur « équilibre des comptes ». En Grande-Bretagne, le gouvernement reste responsable de la gestion minutieuse du National Health Service anglais, alors que les services de santé ont récemment été confiés à des entités législatives beaucoup plus petites en Écosse, en Irlande du Nord et au pays de Galles, qui ont chacun leur Parlement.

Repenser la structure de l’Etat

Si nous voulons préserver la faculté de s’identifier avec les processus de décision qui affectent notre vie, il faut rapprocher autant que possible des individus la responsabilité démocratique et les mécanismes de contrôle, dans les limites compatibles avec une gestion efficace. Si cette réforme n’a pas lieu, l’inefficacité et l’incompétence des politiques de santé et d’éducation entraîneront de nouvelles déceptions. Il ne suffit donc pas d’analyser isolément les aspects émotionnels et irrationnels du comportement des électeurs. Nous devons aussi examiner la structure de l’État pour que les choix des citoyens puissent favoriser la gestion efficace des services publics, dans l’intérêt général.

Cela étant dit, si je me retourne sur les années de ma propre carrière politique, qui a commencé en 1962, une chose me frappe. Malgré toutes les défaillances de l’électeur, ses passions irrationnelles, ses émotions, ses préjugés, sa prétendue ignorance, malgré tous les maux de la démocratie britannique, je ne vois pas une seule élection générale (1964, 1966, 1970, les deux de 1974, celles de 1979, 1983, 1987, 1992, 1997, 2001 ou de 2005) dont on puisse rétrospectivement contester la sagesse. Malgré toutes les bizarreries et les injustices de notre système électoral, je n’ai jamais eu l’impression que les citoyens dans leur ensemble étaient incapables d’évaluer les enjeux essentiels et, en gros, de voir juste. En dernière analyse, la valeur de la démocratie est la faculté de « chasser les politiciens en place » [selon la formule de Popper] ou, pour choisir une formule plus froide, d’assurer l’alternance du pouvoir.

 

Cet article est paru dans la revue scientifique Brain en 2008. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1| La majorité des spots télévisés payés par les candidats américains aux primaires en 2011-2012 ont été consacrés à critiquer
ou ridiculiser un adversaire.

2| Cet article a été écrit avant la campagne Obama de 2008.

3| Theodor Adorno et al., The Authoritarian Personality, Harper and Row, 1950 (traduit en français sous le titre Études sur la personnalité autoritaire, Allia, 2007).

4| M. Iacoboni et al., « This is your brain on politics », The New York Times, 11 novembre 2007.

5| Nature, 22 novembre 2007.

6| L’éditorial de Nature ne visait pas les deux études évoquées plus haut dans l’article, qui ont été publiées dans une revue scientifique respectant la procédure d’évaluation par les pairs.

7| Microtrends. The Small Forces Behind Tomorrow’s Big Changes, Twelve, 2007.

Pour aller plus loin

 

• Yves Déloye et Olivier Ihl, L’acte de vote, Presses de Sciences Po, 2008. Par deux professeurs de science politique, l’un à Paris, l’autre à Grenoble ; « N’en déplaise aux commentateurs de nos soirées électorales, l’élection n’est pas seulement un moyen de faire valoir une opinion, c’est aussi un rituel social. »

• Alain Garrigou, Manuel anti-sondages. La démocratie n’est pas à vendre !, La ville brûle, 2011. « Forme dominante de production de l’opinion publique, les sondages participent à la mise en condition des citoyens, et donc à la perversion de la démocratie. » Par l’auteur d’une Histoire sociale du suffrage universel en France, 1848-2000, Seuil, 2002.

• Daniel Gaxie, Explication du vote. Un bilan des études électorales en France,  Presses de Sciences Po 1985. Un classique.

• Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques, Armand Colin 2010. Un manuel bien informé, par une politologue  du CNRS et de Sciences Po (voir son interview dans Books, « L’ignorance de l’électeur », novembre 2010).

• Myriam Revault d’Allones, Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie, Seuil, 2010. Une philosophe s’interroge sur la complexité de notre rapport à cette institution.

• Pierre Rosanvallon,  Le peuple introuvable : histoire de la représentation démocratique en France, Gallimard, 2002. Nous vivons une « crise de la représentation ». Par un professeur au Collège de France.

LE LIVRE
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Le cerveau politique de Le cerveau de l’électeur, Public Affairs

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