Brillez dans les salons ! Avec les 500 faits & idées sélectionnés par la rédaction. Un livre Books Éditions.

Le journal de Polina

Partout ailleurs, on n’est pas sérieux, quand on a 14 ans. Mais dans la Grozny bombardée de la seconde guerre de Tchétchénie, où l’on pouvait revenir des courses avec des éclats d’obus fichés dans la jambe, on grandissait vite. Extrait de l’étonnant journal inédit d’une jeune Tchétchène, avant sa sortie chez Books éditions fin septembre.

(12 novembre 1999 – 13 h 10)

Je le jure ! Je ne pensais pas rester en vie. Ce que je vais raconter, c’est un vrai miracle !

Ce matin, nous sommes parties au petit marché de l’arrêt Beriozka. Nous espérions y acheter des pommes de terre, deux kilos au moins. Et du pain, si on en trouvait. Il nous reste peu de farine. Moins de la moitié d’un paquet. Nous la gardons en cas de besoin. Après avoir passé le premier jardin d’enfants, celui qui est blanc et vert, nous sommes entrées dans la malheureuse cour où nous en prenons à chaque fois pour notre grade. Et là, les bombardements ont commencé !

Nous avons couru nous abriter dans une entrée au rez-de-chaussée d’un grand immeuble de quatre étages. Il n’y avait personne dans le premier hall, on ne pouvait se réfugier nulle part. Nous avons donc couru vers une autre entrée, où nous sommes tombées sur une vieille Russe. Elle nous a dit qu’elle vivait seule dans cet immeuble. Mais elle avait les clés de tous les appartements : les habitants les lui avaient confiées en cas d’incendie. Elle avait, entre autres, celle d’un appartement du rez-de-chaussée. Nous y sommes entrées. Les bombardements se poursuivaient – l’avion tournait au-dessus de la cour.

Sous nos yeux, les vitres, puis les fenêtres, les chambranles ont volé en éclats dans la rue. Un trou béant s’est ouvert. Deux lits, larges et hauts, nous ont foncé dessus ! Une fumée blanche, pareille à de la vapeur ou du brouillard, s’est engouffrée par la fenêtre. On y voyait mal. On étouffait. Une odeur âcre désagréable a envahi l’atmosphère.

J’ai entendu des voix. Dans la cour, des gens parlaient fort. Je me suis approchée d’une fenêtre restée intacte. J’ai regardé en bas et j’ai vu deux garçons vêtus d’ensembles en jean. Ils étaient assis sur un banc recouvert de neige à moitié fondue. L’un se tenait la tête entre les mains et hurlait comme un fauve. Le second répétait : « Qu’est-ce qui te prend ? Tu es devenu fou ? » Il giflait le premier et lui mettait de la neige sur la tête. Les cris de personnes blessées résonnaient alentour. C’était horrible ! La vieille dame russe, toute ronde et vaillante, a dit : « Nous sommes en vie ! Il faut donc penser à la vie ! Mon appartement est au deuxième étage. Ma fille vient de mourir. Elle avait vingt-neuf ans. Je veux honorer sa mémoire ! Prenez son manteau pour la petite ! Il est neuf. »

Nous sommes montées au deuxième chez cette gentille femme. J’ai essayé le manteau, en laine bordeaux. Il était à ma taille. Nous avons rapidement emballé le cadeau dans un sac en plastique en remerciant la grand-mère. Maman a dit : « Nous habitons à côté. Si les bombardements reprennent, venez chez nous ! Vous passerez l’hiver avec nous. C’est tout près : vous traversez votre cour, le jardin d’enfants et la route. »

Maman a inscrit à la hâte notre adresse sur le papier peint du mur. C’est alors qu’une explosion assourdissante a retenti. C’était une bombe larguée par un avion ! L’immeuble de quatre étages a chancelé et s’est mis à pencher. Terrorisée, j’ai perdu toute faculté de réfléchir. Les vitres volaient avec des morceaux de balcon et s’effondraient au sol. L’onde de choc a soufflé la porte dans la cage d’escalier. Un nuage de fumée s’est engouffré derrière elle… Une idée m’a traversé l’esprit : « Surtout ne pas mourir ici, au deuxième étage… »

J’ai murmuré en m’asseyant par terre : « Maman ! » C’est alors que j’ai compris que j’avais perdu la voix… La grand-mère s’est mise à prier, à se prosterner. Maman a dit sur le ton d’une condamnée à mort : « Je crois que notre heure a sonné. Embrassons-nous ! »

À ce moment-là, nous avons entendu un cri dans le hall de l’immeuble. Un homme que ni moi ni maman ne connaissions (nous l’avions seulement croisé dans notre rue) est accouru vers nous en montant l’escalier quatre à quatre. Il agitait les mains et hurlait à tue-tête : « L’immeuble est en train de brûler ! Le mur va s’effondrer d’un instant à l’autre ! Vite ! Courez ! Allez ! Plus vite ! Dans la cave ! De l’autre côté de la rue ! »

Il était accompagné par l’un des deux garçons que j’avais aperçus dans la cour. L’autre avait disparu. Nous nous sommes précipitées en bas. Les éclats d’obus lacéraient la chair de ma jambe droite… La douleur était infernale. Sous le hurlement des avions, nous avons filé dans la cour que nous connaissions par cœur, où se trouvait une petite cave. Quelque part, des tirs de mitraillettes crépitaient ; les avions dans le ciel étaient sûrement dans leur ligne de mire.

La cave était fermée ! Un énorme verrou était accroché à la porte ! Alors, tous les quatre, nous nous sommes précipités vers le jardin d’enfants en briques rouges. Je suis tombée par terre, terrassée par ma terrible douleur à la jambe, et on m’a traînée par la capuche.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Réfugiés dans le jardin d’enfants, nous avons laissé passer plusieurs bombes. Le bâtiment n’avait plus de fenêtres ni de portes. Les avions ont fait demi-tour. Nous sommes sortis. À la surprise de maman, je tenais encore ma canne-balai dans les mains, elle avait tenu le choc ! Je m’y étais tellement cramponnée que mes doigts étaient tout noirs ! Nous avons eu le temps de traverser la route et de pénétrer dans la cour suivante.

Nous avons entendu le grincement familier et annonciateur du lance-roquettes Grad. Maman et moi sommes aussitôt entrées dans le hall d’un immeuble qui se trouvait à gauche. Nous avons frappé au petit bonheur la chance. On nous a fait entrer dans un appartement du rez-de-chaussée. Une femme tchétchène et son fils, un homme d’une trentaine d’années. Soudain, on a entendu une déflagration infernale ! « Un jour, nous nous étions réfugiés chez vous, nous aussi ! » a aussitôt dit le jeune maître de maison.

J’ai eu un malaise cardiaque, on m’a donné du Validol. J’ai mis un morceau de cachet de côté pour maman. La maîtresse de maison nous a donné de l’eau avec de la valériane. Maman s’est assise sur un tabouret et, moi, je suis restée assise dans le couloir. Tout le monde était transi de froid dans l’attente de l’explosion suivante.

– Nous avons perdu les hommes en route…, a dit maman. Ils essayaient de nous aider.

– Et la grand-mère russe ! me suis-je écriée comme pour lui faire écho. Maman ! Je crois que j’ai semé son cadeau, le manteau !

Maman a fait un geste de la main signifiant que cela n’avait aucune importance. Les murs se sont mis à trembler. Une explosion d’une intensité redoublée a détruit une partie du plafond. Nous nous sommes blottis les uns contre les autres. Des morceaux de crépi et des copeaux de bois nous tombaient dessus. Il faisait tellement chaud que nous avions l’impression d’être traversés par le feu.

Une autre explosion puissante, venant d’en bas, a curieusement ébranlé le sol. Elle a fait tomber maman de son tabouret, et l’homme accroupi s’est retrouvé à quatre pattes. Les tirs du lance-roquettes Grad ont vite cessé. Il n’était plus chargé. Nous guettions le grincement qui précède l’envoi d’une nouvelle série d’obus, mais nous n’avons rien entendu. Tout le monde est sorti dans la rue. Nous n’avons pas revu les hommes et la grand-mère. Nous avons aperçu un appartement incendié à côté, au premier étage. Un trou, semblable à une fenêtre supplémentaire, laissait apparaître les meubles d’une chambre à coucher. C’est là que l’obus était tombé. Le plancher fumait encore…

Nous avons remercié nos sauveurs deux fois, en tchétchène et en russe. Après avoir pris congé, nous avons pris la rue en direction du marché. Il était désert. Le magasin qui se trouve à côté était fermé. Une chaîne avec un verrou. Si les tirs reprennent, nous n’aurons aucun endroit où nous réfugier. « Vite ! À la maison ! » a ordonné maman en me traînant de toutes ses forces.

Près du jardin d’enfants en briques rouges, nous avons trouvé le sac en plastique contenant le manteau. En traversant la cour, nous avons aperçu notre petite grand-mère à une fenêtre du premier étage. Elle nous a fait un signe de la main. Une partie du mur et du toit de son immeuble avait disparu. Une fumée noire et épaisse sortait des deuxième et troisième étages. Nous n’avons pas revu l’homme et le jeune garçon en jean. Celui qui hurlait gisait à côté du banc. Il n’était pas… entier, il ne restait que son buste. Sous lui, une énorme mare de sang faisait une tache sombre. Effrayées, nous n’avons pas osé nous approcher.

Dans le quartier privé, il ne restait pas une brique debout ! Le sol était couvert de gravats. Des marques subsistaient à l’endroit où se dressaient les palissades. Des trous énormes ! Les maisons et les jardins avaient disparu. La rue entière était réduite en cendres…

Soudain, nous avons vu nos voisins revenir du marché Beriozka : Nikolaï, le grand-père aux cheveux gris et le papa de Khava. Ils avaient tellement eu peur de l’attaque aérienne qu’ils étaient restés tout le temps enfouis sous la neige sans bouger. De la fumée sortait de sous la porte de notre appartement ! La fenêtre, le store, les pieds de la table vernie et le plancher brûlaient en même temps. Il a fallu tout inonder d’eau. Transvaser de la neige fondue et de la boue dans la pièce. « Bon, tout est imbibé d’eau ! Les flammes faiblissent », répétions-nous toutes contentes.

Après avoir réglé nos problèmes, nous nous sommes aperçues que nous avions de nouveaux voisins. La famille de la femme du troisième étage avait quitté les lieux, à pied ou en voiture. Comme nous l’avait dit Maryam, l’amie de maman, des gens de l’immeuble d’en face s’étaient installés dans l’appartement : une grand-mère prénommée Nina, âgée de soixante-treize ans, ses trois petits-fils et sa fille, une jeune femme prénommée Valia. Maman et moi étions ravies : c’était justement la famille avec laquelle nous avions vécu la première guerre (1) !

Nous nous étions fâchés. Puis nous avions fait la paix et étions redevenus amis. Nous nous étions entraidés. Ils avaient vécu chez nous en tant que réfugiés. En ce temps-là, ma ville de Grozny était bombardée sur l’ordre du président Eltsine. À l’époque, nous les enfants étions encore tout petits : nous dormions tandis que les adultes fêtaient la nouvelle année 1995 sous les tirs ! Un obus avait explosé sous la fenêtre, et le souffle avait fait tomber la grille en fer sur eux. Une fête du Nouvel An bien guillerette…

Notre porte ouvre mal. Le sol de l’entrée et du couloir est gondolé, ce qui prouve que notre immeuble a été fortement ébranlé. Des jeunes gens du premier étage nous aident en rabotant le plancher.

Il neige.


 

20 h 45

De nouveau, le lance-roquettes Grad donne de la voix. Si je ne péris pas, Journal, nous nous retrouverons demain !

Polina.

 

Ce texte est extrait du Journal de Polina. Une adolescence tchétchène, de Polina Jerebtsova, à paraître le 24 septembre chez Books éditions. Il a été traduit du russe par Véronique Patte.

Notes

1| En 1994, la Russie attaqua la République tchétchène, dont le président Djokhar Doudaïev avait proclamé l’indépendance en 1991. La première guerre de Tchétchénie dura de 1994 à 1996. Officiellement, la seconde guerre de Tchétchénie, commencée le 1er octobre 1999, prit fin le 1er février 2000, jour de la prise de Grozny par les Russes. En réalité, les combats se sont poursuivis bien au-delà.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Journal de Polina de Le journal de Polina, Books éditions

SUR LE MÊME THÈME

Extraits - Non fiction Brexit: les « Partout » contre les « Quelque Part »
Extraits - Non fiction Aux sources du wahhabisme
Extraits - Non fiction « Mon nom est Charles Manson »

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.