Brillez dans les salons ! Avec les 500 faits & idées sélectionnés par la rédaction. Un livre Books Éditions.

Le printemps malgré tout

À l’heure du Brexit, de la montée du nationalisme et de la crise migratoire, la romancière Ali Smith laisse entrevoir une embellie possible. Troisième volet d’un cycle consacré aux saisons.

« Les saisons se moquent de l’actualité politique. Quoi qu’il advienne du Brexit, le printemps viendra et de jeunes pousses surgiront de la terre froide et dure », écrit le quotidien Evening Standard. Il ne s’agit pas là d’une chronique de jardinage mais d’une critique de livre. Car, après « Automne », paru en 2016 au lendemain du référendum sur le Brexit, puis « Hiver », publié fin 2017, la romancière Ali Smith livre le troisième volet de sa tétralogie des saisons.

Et si les saisons ne suivent pas les aléas du calendrier politique, Spring (« Printemps ») est pourtant, à l’évidence, un livre politique. Ce qui explique en partie son succès : en pleine confusion, les Britanniques ressentent le besoin d’un récit collectif que peinent à leur offrir leurs élus. D’autant que, dans ce roman « lumineux, généreux et plein d’espoir », l’auteure écossaise « indique un chemin pour sortir de notre présent cauchemar­desque », apprécie le journaliste et romancier Alex Preston dans le quotidien The Guardian.

De prime abord, l’accent mis sur la crise des migrants et la montée du nationalisme ne laisse pas présager d’issue très heureuse. Smith connaît bien la question : ces dernières années, rappelle Alex Preston, la romancière s’est beaucoup investie dans le projet « Refugees Tales » (« récits de réfu­giés »), destiné à sensibiliser la population britannique au sort des demandeurs d’asile et des ­migrants placés dans des centres de rétention.

Roman choral, Spring compte parmi ses protagonistes Brittany Hall, jeune femme issue d’un ­milieu modeste qui a dû se rabattre sur un emploi d’« ADS dans un CRA », c’est-à-dire d’auxiliaire de sécurité dans un centre de rétention admi­nistratif géré par une agence de sécurité privée. Ces centres, « dont les violations des droits humains sont bien établies, séparent les familles et emprisonnent des personnes qui n’ont commis aucun délit », souligne la critique Ceri Radford dans The Independent. Brittany elle-même le reconnaît : « Il y avait dans cet endroit conçu pour des rétentions de soixante-douze heures maximum des gens qui se trouvaient là depuis des ­années et des années. » Ali Smith distille par l’intermédiaire de son personnage « l’horreur glaçante et la déshumanisation d’un système » dans lequel le « retenu » atteint d’un cancer se voit administrer du paracétamol, « sauf si c’est le week-end et qu’il n’y a pas de médecin, auquel cas il doit attendre lundi comme tout le monde ».

Brittany n’est évidemment pas un prénom choisi au hasard. La question qui traverse ce cycle ­romanesque atteint en effet dans Spring une intensité particulière, estime Ceri Radford : « Qu’est-il arrivé à la Grande-Bretagne ? » La déchéance politique et morale ne touche pas seulement Albion, suggère l’auteure, mais, plus largement, notre monde globalisé. « Les enfants au fond de la mine, à cet instant précis […]. On sait qu’ils y sont, fait dire Ali Smith à un autre de ses personnages. Ils extraient du cobalt pour toutes ces voitures électriques respectueuses de l’environnement […] Sans oublier les centaines de milliers d’enfants qui sont nés ici et qui survivent Dieu sait comment, dans une nouvelle variante de la vieille pauvreté britannique. »

Si cette dénonciation « bien-pensante » agace parfois The Sunday Times, le journal conservateur fait dans l’ensemble une critique élogieuse du livre : Smith donne à entendre « un pays dérangé » et fait surgir « une écolière prénommée Florence, qui a le pouvoir miraculeux de changer les choses en mieux ». « Personnage de sauveur asexué, de trublion quasi magique », cette gamine de 12 ans empêche Richard, réalisateur désespéré, de se suicider, et sort Brittany de sa résignation cynique.

La réalité n’est pas si loin de la fiction puisqu’une adolescente charismatique, la militante pour le climat Greta Thunberg, aimante effectivement les espoirs contemporains. Que le personnage de la lycéenne suédoise (et celui, fictif, de Florence) procède ou non d’une construction ne change rien à l’affaire : au Royaume-Uni comme ailleurs, des adultes rêvent que les ados sauvent le monde.

LE LIVRE
LE LIVRE

Spring de Ali Smith, Hamish Hamilton, 2019

SUR LE MÊME THÈME

Bestsellers L’homme, cet imprévu
Bestsellers Le jour de la honte
Bestsellers Une ombre à Oslo

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.