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L’effet cocooning d’Internet

Le Web renforce un phénomène ancien : nous vivons dans des bulles filtrantes qui privilégient ce que nous voulons entendre et écartent ce que nous voulons ignorer. La thèse est connue. Mais que vaut-elle vraiment ?


Dans un livre consacré aux conséquences sociales d’Internet, The Age of the Infovore (1), l’économiste et blogueur Tyler Cowen soutient que les nouvelles technologies nous permettent de choisir les infor­mations que nous consommons et, ainsi, de nous « refaire » à notre guise. Au lieu de lire le même journal ou de regarder les mêmes actualités télévisées, nous pouvons mitonner notre cocktail de sources et créer une micro-économie de l’information personnelle, qui non seulement reflète nos goûts mais nous aide à les remodeler en permanence. Eli Pariser examine les mêmes données que Cowen mais les interprète de manière bien différente. Là où celui-ci voyait un facteur favorable à l’autonomie individuelle, Pariser décèle une entrave à l’enrichissement personnel. Au lieu de construire une micro-économie individuelle qui nous aide à donner sens à la complexité, nous faisons des médias un miroir qui nous renvoie l’image de nos propres préjugés. Pis, des sites comme Google et Facebook déforment le miroir d’une manière qui exagère nos traits les plus saillants. À notre insu, ils remodèlent notre univers d’information selon leur interprétation de nos centres d’intérêt. Bien peu de personnes le savent, mais lorsqu’elles vont sur Google, leur recherche est personnalisée. De leurs demandes antérieures, le site déduit ce qu’ils veulent et biaise les résultats.

Les médias traditionnels font mieux

Nous commençons à vivre dans ce que Pariser appelle des bulles filtrantes, micro-univers personnalisés d’information qui privilégient ce que nous voulons entendre et écartent ce que nous préférons ignorer. Non seulement nous ne nous rendons pas compte de ce phénomène d’exclusion, mais nous n’avons pas conscience de ne pas nous en rendre compte. Notre information semble complète malgré ses déficiences. Google n’a encore qu’une connaissance grossière de nos goûts et de nos centres d’intérêt, mais cela suffit à influer sur le résultat de notre recherche. Et, parce que les messages auxquels nous sommes exposés remodèlent constamment notre curiosité, nous pouvons devenir prisonniers de boucles rétroactives : la perception qu’a Google de ce que nous voulons façonne l’information que nous recevons et celle-ci affecte à son tour nos centres d’intérêt et notre comportement d’internaute, fournissant au moteur de recherche de nouvelles données. Selon Pariser, le résultat serait une « version statique et toujours plus étroite de nous-mêmes ».

Quelles sont les conséquences pour la vie politique ? S’inspirant de la philosophie de John Dewey, Pariser fait valoir que, dans une démocratie qui fonctionne, les adversaires idéologiques doivent s’accorder sur les faits et comprendre le point de vue de l’autre (2). La connaissance du camp opposé permet la création d’un « espace public » sain, capable de s’organiser autour des grandes questions d’intérêt général. Les médias traditionnels, où la rédaction en chef choisit les sujets qui lui semblent les plus pertinents, font cela bien mieux que les nouveaux médias, obsédés par les futilités. En outre, ce cocooning intellectuel risque d’étouffer la créativité, stimulée par la collision entre différentes manières de penser le monde. Si nous ne nous heurtons pas régulièrement à des faits et des points de vue surprenants, nous sommes moins susceptibles d’imaginer des solutions innovantes.

The Filter Bubble est un excellent livre dans un domaine encombré par les pamphlets mal informés. Il s’appuie sur les meilleures recherches. L’argumentation est solide et l’auteur s’efforce de contrarier sa propre façon de filtrer le monde. Passionné de technologie, Pariser a été directeur exécutif de MoveOn, organisation en ligne qui, malgré ses nombreuses qualités, ne brille pas par une compréhension intellectuellement nuancée du point de vue adverse. Le livre va à l’encontre de l’esprit partisan et du présupposé habituel des geeks, selon lequel la technologie pourrait être la fois politiquement libératrice et politiquement neutre.

Malgré tout, le dossier de Pariser n’est pas aussi solide qu’il y paraît. Sans nul doute, certains éléments laissent penser qu’Internet renforce notre tendance à sélectionner des sources d’information qui nous sont politiquement sympathiques. Mon propre travail avec Eric Lawrence et John Sides montre que le lecteur de blogs politiques, en fonction de son appartenance, a tendance à suivre les chro­niques de gauche ou les chroniques de droite ; il a, en outre, des opinions particulièrement fortes et structurées idéologiquement (3).

Ces lecteurs forment cependant un groupe autosélectionné qui avait sans doute déjà des vues affirmées avant même de savoir ce qu’est un blog. Les recherches des économistes Matthew Gentzkow et Jesse Shapiro suggèrent que le grand public consulte en ligne un éventail de sources idéologiquement diversifié (4). Gentzkow et Shapiro estiment même que cette population est plus exposée aux différences de points de vue grâce aux nouveaux médias qu’elle ne l’est par ses interactions personnelles avec amis, famille et collègues de travail. Cela ne signifie pas que l’information en ligne compense nécessairement les préjugés hors ligne. Les gens ont tendance à croire ceux qui pensent comme eux plutôt que des sources neutres ou contraires. Mais l’affaire est plus compliquée que ne le dit Pariser.

Choisir entre civisme et qualité du débat

Son propre engagement montre en outre que Dewey aurait pu plaider la cause des nouveaux supports aussi bien que les dénoncer. MoveOn est né afin de lutter contre l’obsession des médias traditionnels pour les scandales sexuels de la présidence Clinton. Le groupe est ensuite devenu un phénomène de masse en contribuant à organiser l’opposition à la guerre du Golfe, à une époque où les vieux médias se faisaient l’écho des craintes infondées de l’administration Bush sur le programme nucléaire irakien et nous offraient les reportages de journalistes embarqués avec les troupes. Bien sûr, MoveOn était partisan et peu enclin à la subtilité, mais il ne serait pas devenu un mouvement de masse s’il avait consacré l’essentiel de son énergie au dialogue avec le camp adverse. Les recherches de politologues comme Diana Mutz indiquent que la prise en compte des différents aspects d’un problème est inversement proportionnelle à l’engagement (5). Plus on essaie d’envisager le point de vue de l’autre, moins on a tendance à être actif. Si l’on veut un électorat politiquement engagé, il faut sans doute renoncer en partie à la qualité du débat.

Quand Pariser soutient que la dissémination de l’information a des conséquences politiques, il a raison. Il a aussi raison d’affirmer que le problème des bulles filtrantes ne peut être aisément résolu par l’action individuelle. Le jour où il a lui-même voulu élargir son horizon idéologique en devenant l’« ami » de conservateurs sur Facebook, il a réalisé que le réseau social était incapable de lui signaler les dernières interventions sur leur page. Comme Pariser cliquait moins souvent sur ces liens, Facebook en avait déduit qu’il ne s’intéressait pas à eux et calibrait en conséquence son régime informatif. Tant que les firmes dominantes ont intérêt à nous donner ce qu’elles croient correspondre à nos souhaits, les individus auront du mal à percer eux-mêmes leur bulle. Ces entreprises n’ont pas tort : la plupart des gens n’aiment pas que l’on conteste régulièrement leurs présupposés de base. Ils aiment leur bulle.

Même Google ignore comment ses algorithmes fonctionnent

Clairement, le monde idéal de Cowen – où le vice privé de l’information égocentrique conduit à la vertu publique d’une culture interactive vivante – ne risque guère de s’imposer. Il est également difficile de voir comment la réglementation pourrait faire éclater ces bulles. Pariser suggère que l’État introduise des « pratiques d’information équitable » pour donner aux individus un peu plus de contrôle sur l’usage qu’ils font des sources. De tels principes ont été pour la première fois formulés dans un monde très différent, celui des années 1970, où les défenseurs de la vie privée s’inquiétaient du mauvais usage possible des bases de données contenant des informations personnelles. Mais, dans un univers où chacun est heureux d’habiter sa propre bulle, quel dispositif concevoir ? Comme l’admet Pariser, même Google ne comprend pas exactement comment ses algorithmes fonctionnent, et peut encore moins l’expliquer à des personnes dénuées de compétences techniques.

Les élections libres et la démocratie offrent au moins un antidote partiel à cette évolution. Les bulles ne sont pas nouvelles, même si elles prennent aujourd’hui des formes inédites. Les partis politiques en créent depuis longtemps. L’Amérique du xixe siècle avait ses journaux partisans. Au xxe siècle, dans de nombreux pays européens, les sociaux-démocrates lisaient les quotidiens sociaux-démocrates, fréquentaient les clubs sociaux-démocrates, étaient membres de syndicats sociaux-démocrates, épousaient des sociaux-démocrates et avaient des enfants sociaux-démocrates. Les chrétiens-démocrates et les communistes avaient leurs propres mondes distincts. Et la démocratie fonctionnait tant bien que mal. Comme l’affirme Nancy Rosenblum, politologue à l’université Harvard, l’esprit partisan génère ses propres systèmes de contre-pouvoir (6). Tant que les militants se battent pour le soutien de la majorité, ils doivent mettre de l’eau dans le vin de leurs croyances pour les rendre attirantes au plus grand nombre et mieux faire face aux arguments potentiellement persuasifs de leurs adversaires. C’est loin d’être parfait. Néanmoins, comme l’admettait John Stuart Mill, cela peut parfois nous rapprocher de la vérité.

La rivalité démocratique n’est pas une solution absolue. Elle ne protège pas les individus contre un rétrécissement de leur horizon. Il serait bon que Google et Facebook injectent délibérément des connexions « inefficaces » dans les réseaux sociaux et les moteurs de recherche pour encourager les internautes à suivre de nouvelles pistes, mais cela a peu de chances de se produire. Il demeure que, face aux bulles d’information, les démocraties sont bien plus robustes que ne le croit Pariser. Après tout, elles survivent à ce genre de choses depuis des siècles.

 

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Cet article est paru dans The American Prospect, en septembre 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1| The Age of the Infovore. Succeeding in the Information Economy, Plume, 2010.

2| Pour John Dewey (mort en 1952), la démocratie ne saurait se résumer au droit de vote. Elle implique une opinion publique bien formée et bien informée. On peut notamment lire en français : Démocratie et éducation, Armand Colin, 2011.

3| Publié en ligne sur Social Science Research Network, 1er juillet 2008.

4| « Ideological segregation online and offline », The Quarterly Journal of Economics, n° 4, vol. 126, novembre 2011, p. 1799-1839.

5| Diana Mutz, Hearing the Other Side. Deliberative Versus Participatory Democracy, Cambride University Press, 2006.

6| On the Side of the Angels. An Appreciation of Parties and Partisanship, Princeton University Press, 2008.

Pour aller plus loin

 

• Yves Déloye et Olivier Ihl, L’acte de vote, Presses de Sciences Po, 2008. Par deux professeurs de science politique, l’un à Paris, l’autre à Grenoble ; « N’en déplaise aux commentateurs de nos soirées électorales, l’élection n’est pas seulement un moyen de faire valoir une opinion, c’est aussi un rituel social. »

• Alain Garrigou, Manuel anti-sondages. La démocratie n’est pas à vendre !, La ville brûle, 2011. « Forme dominante de production de l’opinion publique, les sondages participent à la mise en condition des citoyens, et donc à la perversion de la démocratie. » Par l’auteur d’une Histoire sociale du suffrage universel en France, 1848-2000, Seuil, 2002.

• Daniel Gaxie, Explication du vote. Un bilan des études électorales en France,  Presses de Sciences Po 1985. Un classique.

• Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques, Armand Colin 2010. Un manuel bien informé, par une politologue  du CNRS et de Sciences Po (voir son interview dans Books, « L’ignorance de l’électeur », novembre 2010).

• Myriam Revault d’Allones, Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie, Seuil, 2010. Une philosophe s’interroge sur la complexité de notre rapport à cette institution.

• Pierre Rosanvallon,  Le peuple introuvable : histoire de la représentation démocratique en France, Gallimard, 2002. Nous vivons une « crise de la représentation ». Par un professeur au Collège de France.

LE LIVRE
LE LIVRE

La bulle filtrante de L’effet cocooning d’Internet, Viking

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