Légaliser les drogues : vraiment ?
par Anthony Daniels

Légaliser les drogues : vraiment ?

C’est une idée à la mode : autoriser les stupéfiants, comme l’alcool, permettrait d’en finir avec la criminalité engendrée par le trafic. Ah oui ? C’est méconnaître les ressorts de la délinquance. Al Capone n’a pas attendu la prohibition pour sévir. Et la Colombie a connu la violence bien avant la cocaïne. L’argument passe aussi sous silence les effets pervers des formes actuelles du soutien sanitaire des toxicomanes.

Publié dans le magazine Books, juin 2012. Par Anthony Daniels
Alors que je travaillais comme médecin sur un archipel reculé du Pacifique, qu’un visiteur de passage aurait assimilé au paradis sur terre, j’eus la surprise de voir les jeunes se démener pour se procurer des bouteilles d’essence – sachant qu’aucun véhicule motorisé ne circulait sur ces îles – pour en renifler les vapeurs. Quand je leur ai demandé quel effet cela leur faisait, ils m’ont répondu que l’essence leur donnait des maux de tête, des palpitations, la nausée et le vertige ; parfois, s’ils allaient trop loin, ils pouvaient même perdre connaissance. Ne voyant vraiment pas ce qu’il y avait là d’agréable, je leur ai demandé pourquoi ils s’adonnaient à cette pratique. « Pour se sentir autrement », m’ont-ils répondu. Notez bien : autrement, pas mieux. L’idée me traversa l’esprit qu’on aurait décidément du mal à dissuader un être comme l’homme, capable de vouloir changer d’état de conscience par pur plaisir, de prendre des psychotropes. La justesse de ce pronostic m’a été récemment confirmée sur la ligne B du RER entre Roissy et Saint-Michel. Quelqu’un dans le wagon fumait ostensiblement du cannabis, brisant pour ainsi dire deux tabous d’un seul joint. J’ai jugé sage de ne pas pousser l’enquête plus loin. L’incapacité on ne peut plus prévisible de la prohibition à éradiquer l’usage des drogues dans tous les pays où elle a été expérimentée est souvent brandie comme l’un des principaux arguments contre la répression ; arguments qui, avec un peu de retard sur d’autres nations d’Europe, trouvent de plus en plus d’écho en France. L’échec de la pénalisation est ainsi dûment rappelé dans le livre de Michel Henry, mais aussi dans le numéro 57 de la revue Vacarme intitulé « Drogues : on légalise (1) ». Or la thèse est moins imparable qu’on le croit souvent : aucune politique de prohibition de quoi que ce soit n’a jamais pleinement réussi depuis que l’humanité a inventé les lois. Le meurtre, le viol, l’inceste, le vol, le cambriolage et la fraude sont interdits depuis la nuit des temps, sans que cela empêche ces crimes d’être commis régulièrement, et sans que la nécessité de l’interdiction ne soit pourtant remise en cause. La question n’est pas de savoir si la proscription élimine le vice, mais si le fait de légaliser ce qui est interdit serait bénéfique ou néfaste.   L’individu est souverain La question de la politique à adopter en matière de stupéfiants, a fortiori dans ce monde interconnecté, est terriblement difficile à résoudre. La consommation de drogues illicites étant aujourd’hui toujours aussi répandue, malgré l’intensité de la répression, il se trouve presque partout un courant de pensée prônant un assouplissement. Ce mouvement est encore relativement faible en France, même s’il prend de l’ampleur, comme en témoigne la présence du terme « inévitable » dans le titre du livre de Henry. Les arguments en faveur d’une libéralisation relèvent de deux grandes catégories : philosophique et pratique. La première s’inspire du livre de John Stuart Mill, De la liberté (1859), qui, depuis la mort du marxisme, est considéré dans le monde anglophone comme l’œuvre ou le pamphlet de philosophie politique le plus influent jamais écrit. Tout le monde ou presque tient pour acquis son principe directeur : « La seule fin pour laquelle les hommes soient justifiés, individuellement ou collectivement, à interférer avec la liberté d’action de n’importe lequel d’entre eux est l’autoprotection. La seule raison légitime que puisse avoir une communauté civilisée d’user de la force contre un de ses membres, contre sa propre volonté, est d’empêcher que du mal ne soit fait à autrui. Le contraindre pour son propre bien, physique ou moral, ne fournit pas une justification suffisante. On ne peut l’obliger ni à agir ni à s’abstenir d’agir, sous prétexte que cela serait meilleur pour lui ou le rendrait plus heureux ; parce que, dans l’opinion des autres, il serait sage ou même juste d’agir ainsi. Ce sont là de bonnes raisons pour lui faire des remontrances, ou le raisonner, ou le persuader, ou le supplier, mais ni pour le contraindre, ni pour le punir, au cas où il agirait autrement. La contrainte n’est justifiée que si l’on estime que la conduite dont on désire le détourner risque de nuire à quelqu’un d’autre… L’individu est souverain sur lui-même, son propre corps et son propre esprit. » L’avocat français Francis Caballero (2), cité par Henry, s’en réclame ainsi : « Le fait de punir en théorie d’un an de prison, comme le fait aujourd’hui la loi, un individu majeur et solitaire qui consomme chez lui une substance pour se procurer des sensations est une honte au pays des droits de l’homme. Ces actes ne nuisent pas à autrui, mais uniquement à soi-même. » Mais le principe de Mill, naïvement qualifié de « simple » par Henry, comporte un problème : hormis peut-être chez les anachorètes du désert de Syrie qui se nourrissent de miel et de sauterelles, rares sont les actions humaines qui affectent seulement leur auteur. Nous sommes des êtres foncièrement sociaux, non de simples particules prises dans un mouvement brownien. En outre – et on l’oublie souvent –, la liberté personnelle entretenait aux yeux de Mill une relation dialectique avec la responsabilité personnelle, celle-ci étant à la fois la condition préalable et le corollaire de celle-là ; et pour une raison facile à comprendre, le passage où Mill affirme que les pères qui abandonnent leurs enfants devraient être condamnés aux travaux forcés est un peu moins populaire, et moins fréquemment cité, que le premier. Le philosophe britannique aurait eu en abomination le principe de réduction des risques, l’une des idées clés de l’addictologie contemporaine, axée sur le traitement des consommateurs. Car il signifie : « Je demande le droit de faire ce qui me plaît et que vous me protégiez des conséquences (3). » Cela aurait constitué pour Mill la quintessence d’une infantilisation financée par l’État. Tout comme les banquiers ont été autorisés après la crise de 2008 à privatiser les profits mais à socialiser les dettes, les toxicomanes ont été autorisés à privatiser leurs comportements mais à socialiser les conséquences pour eux-mêmes et pour les autres. En tout état de cause, un autre principe que celui de Mill est nécessaire pour nous permettre de distinguer le tolérable de l’intolérable. Ma conviction est qu’aucun précepte, ni même ensemble de préceptes, ne peut convenir à tous les cas de figure ; ce dont nous avons besoin, c’est de jugement, cet échafaudage instable de considérations dont certaines l’emportent sur d’autres dans notre esprit – et inversement – selon la situation. L’incohérence – conséquence inévitable de l’exercice du jugement – est bien sûr l’un des arguments invoqués contre presque toutes les politiques concevables de lutte contre la drogue, sauf à envisager de légaliser absolument tout, ou absolument rien. Défenseur ardent et on ne peut plus cohérent de cette dernière solution, Mao Zedong se révéla incontestablement le thérapeute le plus efficace que le monde ait jamais connu en la matière. Il menaça de fusiller les consommateurs et, comme par miracle, au moins vingt millions d’entre eux renoncèrent à la drogue ; mais même les plus rigoristes des moralistes européens hésiteraient à recourir à pareille menace pour résoudre le problème. Ce serait pourtant une politique cohérente, si l’on était prêt à l’appliquer. Où…
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