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Les fausses griffes de Maman tigre

Si les enfants d’origine chinoise réussissent mieux à l’école que ceux de la bonne société blanche et envahissent les universités, c’est qu’ils ont été élevés à la dure, dans la plus pure tradition. Le vibrant plaidoyer d’une Américaine d’origine chinoise pour ce mode d’éducation a déclenché un tsunami. Mais ce débat en cache un autre.

Nous autres, Chinois, serions-nous le pire peuple au monde ? Les êtres les plus déplaisants, les plus bornés, capables d’une compétitivité de robots et d’une excellence scolaire terrifiante ? La tempête médiatique déclenchée par le livre d’Amy Chua incite à le penser. « Pourquoi les mères chinoises sont les meilleures », a titré le Wall Street Journal en publiant un extrait de l’ouvrage. Au cas où vous ne l’auriez pas encore lue, je livre la recette de Chua pour avoir des enfants qui réussissent :

« Voici un certain nombre de choses que mes filles, Sophia et Louisa, n’ont jamais eu le droit de faire :
– passer la nuit chez une copine ;
– aller jouer chez une amie ;
– tenir un rôle dans un spectacle scolaire ;
– se plaindre de n’avoir aucun rôle dans un spectacle scolaire ;
– regarder la télévision ou jouer à des jeux vidéo ;
– choisir elles-mêmes leurs activités extrascolaires ;
– obtenir une appréciation inférieure à “très bien” ;
– ne pas être les premières en classe, dans une discipline autre que le sport ou le théâtre ;
– jouer d’un instrument autre que le piano ou le violon ;
– ne pas jouer du piano ou du violon. »

Des millions d’internautes ont poussé de hauts cris, hurlant à la maltraitance. De mon point de vue, tant les défenseurs que les détracteurs de Chua se trompent sur Tiger Mother. Mais, d’abord, reconnaissons que ce livre n’aurait évidemment pas suscité pareilles réactions si, dans leur for intérieur, les lecteurs ne soupçonnaient pas Chua d’avoir raison – à une époque où les enfants de la classe moyenne jouent si gros.

Même avant que l’ouragan Amy frappe, il fallait être aveugle pour ne pas remarquer qu’au jeu de la vie – de la vie scolaire, en tout cas – les jeunes Asiatiques semblent vainqueurs. Dans mon petit coin du sud de la Californie, tous les lycées publics de certaines villes (Arcadia, Cerritos, San Marino, Temple City) accueillent une écrasante majorité d’Asiatiques. Et dans plusieurs d’entre eux, ce sont les gosses de riches blancs qui font baisser le taux de réussite aux examens. À Lowell High School, établissement d’élite de San Francisco, près de 70 % des inscrits sont asiatiques ; alors que cette minorité représente environ 13 % de la population californienne, ses enfants constituent près de 40 % des étudiants à l’université. Et, le plus irritant, c’est que cette réussite repose parfois sur des manières totalement dénuées de charme. Témoin ce délire d’une tiger mother du nom de Hei Liu, sur Amazon.com : « Tous mes enfants finir ce qu’ils doivent faire dans les temps. Sinon, ils automatiquement faire 30 pompes, s’ils résistent, les 30 pompes deviennent 60, et finalement va jusqu’à 90. Je crois vraiment que la discipline stricte est la base pour tous ceux qui veulent réussir. »

Commentaire sarcastique de mon ami Todd, père nonchalant : « C’est les parents étudier la grammaire… et après faire 30 pompes, ou même 90 ! » Bien sûr, il est facile de se moquer de ce manque de maîtrise linguistique. Mais, alors que j’étais tentée de prendre la défense de mes congénères, étant moi-même la fille d’un père chinois de la même trempe que celui d’Amy Chua, je me suis rappelé une récente visite familiale à Shanghai. Certains aspects de la culture locale m’ont retourné l’estomac, surtout vus avec les yeux de mes filles occidentales (elles ont seulement un quart de sang chinois) et de leurs cousines, qui ont également grandi en Californie. Ce qui les a achevées, c’est le spectacle des crapauds-buffles auxquels on arrachait allègrement les pattes avec des pinces, au marché… Traumatisées par le sang qui jaillissait de ces malheureux amphibiens se débattant, les enfants déclarèrent que les Chinois étaient le peuple le plus cruel de la terre.

 

Comment aller à Carnegie Hall ?

En vraie citoyenne du monde, je me suis penchée et j’ai pris ma voix la plus suave pour leur donner une leçon de tolérance : « En Amérique, vous avez la chance de déguster tellement de bonnes choses, des fruits, des légumes, du pain, des yaourts, de la viande si bien préparée que vous ne la reconnaissez pas. Mais, dans certaines régions reculées de Chine, les gens sont tellement pauvres qu’ils n’ont à manger que des souris, des criquets ou… ou… des crapauds-buffles, sinon ils meurent de faim. » À ce moment-là, un ami peintre de Shanghai, un Chinois de Chine, se permit de me contredire poliment : « Mais non ! Voilà ce que je déteste chez les Chinois. Ils veulent que les animaux soient tués sous leurs yeux pour être sûrs que la viande est fraîche. Ils ont besoin de voir briller l’œil de l’animal pour être certains que le marchand ne les escroque pas. »

Oui, lecteur éberlué, je partage le dégoût qu’inspirent certaines mœurs chinoises. Mais le livre de Chua réserve bien des surprises. Même si, dans les familles de la classe moyenne instruite, son ouvrage a incontestablement mis le feu aux poudres chez ceux qu’obsède l’entrée à l’université, le sujet n’y est que succinctement évoqué. Sans doute est-ce en partie parce que l’admission des filles d’Amy Chua dans les meilleurs établissements n’a jamais fait de doute – étant donné le vaste réseau de relations dont disposent des parents tous deux professeurs de droit à Yale. Mais c’est surtout parce que le véritable propos du livre est le désir forcené de Chua de faire de ses enfants de grands musiciens classiques : « C’est l’histoire d’une mère, de deux filles et de deux chiens. J’y parle aussi de Mozart et de Mendelssohn, du piano et du violon, et je raconte comment nous sommes allées jusqu’à Carnegie Hall. » Bref, le message est aussi simple que la vieille boutade : « Comment fait-on pour aller à Carnegie Hall ? Le travail, rien que le travail. » C’est là que réside à mes yeux le nœud de l’affaire – et peut-être n’est-ce pas si chinois.

Je me souviens d’un dîner offert aux généreux mécènes d’un théâtre new-yorkais réputé. Mon voisin de table, un élégant septuagénaire, avait de hautes responsabilités au Crédit suisse. Il m’a montré avec amour la photo de ses trois enfants, qui sont tous passés par Harvard – université dont il m’a assuré qu’elle était pleine de jeunes tout à fait ordinaires, qui n’appartiennent pas à l’élite. À quoi attribuait-il la réussite de ses enfants ? Il frappa du poing sur la table, faisant s’entrechoquer nos verres, et se lança dans ce qui était de toute évidence son refrain préféré : « Parce que je leur faisais la lecture ! Je rentrais à la maison aussi tard et aussi fatigué qu’un portier portoricain, mais je prenais bien soin de leur LIRE UNE HISTOIRE CHAQUE SOIR. » Je n’ai pu m’empêcher de lui faire remarquer que, de son propre aveu, il n’avait pas non plus regardé à la dépense pour envoyer ses enfants dans les écoles privées les plus sélectives de Manhattan, et engager toute une écurie de nounous et de professeurs particuliers afin de leur dispenser les meilleurs cours possible en tête à tête pendant dix-huit ans. La théorie du banquier aurait peut-être pu se vérifier s’il avait inscrit ses enfants dans n’importe quelle école publique, avec ceux du portier portoricain, et s’il les avait laissés s’ébattre dans la cour de récré après les heures de classe dans le cadre des mêmes programmes d’activités nulles… sans oublier évidemment de leur faire la sacro-sainte LECTURE DU SOIR.

Mais personne ne défend la « méritocratie » américaine avec plus de vigueur que ceux qui jouissent d’une fortune et de privilèges hors normes. Pour revenir à Chua, je ne veux pas être rabat-joie, mais que signifie vraiment Carnegie Hall pour une fille de 14 ans – une salle accessible à tous ceux qui ont les moyens de la louer, et honneur accordé, en l’occurrence, à la lauréate d’un concours de jeunes pianistes ? Nul doute que cette adolescente soit magnifiquement précoce, mais son exploit est-il uniquement dû aux pratiques désuètes du travail acharné et du sacrifice consenti ? Jugeons-en avec ce passage à couper le souffle où Chua décrit les efforts de Maman Tigre : « Ce soir-là, j’ai envoyé deux e-mails cruciaux. Le premier, à Kiwon Nahm, violoniste récemment diplômée de la Yale School of Music, à qui j’avais parfois fait appel pour aider Lulu à travailler. Le deuxième, au professeur Wei-Yi Yang, dernièrement embauché par l’illustre faculté de piano de Yale, que tout le monde décrit comme un prodige sensationnel… Kiwon, qui a débuté à 12 ans comme soliste au Lincoln Center, a parlé de Lulu en termes élogieux à un ancien professeur, Almita Vamos. Mme Vamos et son mari Roland comptent parmi les principaux professeurs de violon au monde. Ils ont été invités six fois à la Maison-Blanche… Ils n’enseignent qu’à des élèves très doués, dont la plupart sont asiatiques » (c’est moi qui souligne).

Je suis peut-être handicapée par le fait de n’être qu’à moitié chinoise (ma mère nous poussait sans cesse à travailler, mais elle était allemande), mais le chemin qui mène à des élèves « très doués » me paraît assez tortueux. Je dois le reconnaître, Chua ne cherche pas à dissimuler le travail de titan qu’elle a accompli pour faire jouer ses relations, stratégie inaccessible à ceux qui ne sont pas au sommet de la méritocratie. Et en termes financiers, l’investissement est vertigineux. Quand les leçons mensuelles souhaitées avaient lieu à cinq États de chez elle, Chua n’hésitait pas à prendre l’avion. Certains des personnages les plus mémorables de Tiger Mother figurent dans le défilé de professeurs particuliers, de piano et de violon, visiblement très motivés, que Chua recrute pour ses filles. Ils viennent leur donner des leçons non pas deux fois, mais jusqu’à trois fois par jour ; pour faire passer la pilule des voyages qu’impose l’audition des fillettes, Amy les loge dans des hôtels de luxe et les paie à des tarifs horaires qui étonnent même son mari (l’un d’eux empoche ainsi 3 000 dollars pour un week-end).

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Déclin générationnel

Je me suis interrogée en lisant la description sans vergogne que fait Chua de ses préparatifs extravagants pour les débuts de sa fille à la salle Weill de Carnegie Hall. Elle achète pour Sophia « une robe longue en satin anthracite » chez Barneys (pas question d’aller lui acheter un modèle quelconque dans une chaîne bas de gamme !), elle réserve la suite Fontainebleau de l’hôtel St. Regis, elle commande un somptueux festin : sushis, galettes de crabe, boulettes, quesadillas, huîtres à volonté, gambas, filet de bœuf, canard laqué, pâtes, gougères farcies, riz sicilien aux champignons sauvages et gigantesque buffet de desserts. Chua prétend que c’est l’attitude typique de la « mère chinoise », qui en fait des tonnes ; mais, moi qui ai été élevée par un grippe-sou de Shanghai (même quand j’achetais un livre à 1 dollar, il le balançait à travers la pièce, furieux), je trouve cette prodigalité moins spécifiquement chinoise que peut-être, si je puis me permettre, caractéristique de la classe supérieure juive des banlieues chics.

Chua affirme craindre le principe du « déclin générationnel » : la première génération d’immigrés travaille dur pour s’imposer dans le pays ; la deuxième, instruite (la sienne), se compose de cadres qui gagnent très bien leur vie ; et la troisième dépense la fortune ainsi acquise. Mais je ne sais pas trop laquelle des trois a l’habitude de dépenser un demi-million de dollars par musicien prodige.

Je ne pense pas que Chua cherche à nous snober en évoquant les dépenses colossales de sa famille pour la musique. Je pense qu’elle y voit sincèrement un exemple du bon usage des revenus dont disposent ceux auxquels ce livre est tout naturellement destiné, les parents des couches supérieures de la société. Quand elle assène que « les enfants occidentaux ne sont absolument pas plus heureux que les enfants chinois », il semble qu’elle parle moins de l’Amérique et de la Chine que des différents types d’éducation que l’on rencontre dans les très beaux et les moins beaux quartiers de New Haven, Connecticut. Dans un passage particulièrement acerbe, elle ironise ainsi : « Je ne suis pas comme mes amis occidentaux, à dire : “Ça me rend malade, mais je laisse mes enfants faire leurs propres choix et suivre leurs envies. C’est extrêmement difficile, mais je fais de mon mieux pour me retenir.” Puis à boire un verre de vin et se rendre à un cours de yoga. Je me dois de rester à la maison pour hurler et me faire détester par mes enfants. »

Mais, bien sûr, les enfants échouent parfois malgré toute la diligence de leurs parents. Dans le débat que le livre de Chua suscite parmi les mères d’élite, on oublie trop facilement que certaines choses échappent aux professions libérales. Évidemment, les professeurs de Yale qui écrivent des ouvrages d’économie sur les pays en voie de développement ne prennent pas souvent le bus dans les villes américaines, car ils pourraient y croiser, comme cela m’est arrivé, une serveuse guatémaltèque qui fait très sérieusement faire ses devoirs de mathématiques à son fils, et qui lui donne hélas les mauvaises réponses. (Mais, comme dirait mon voisin de table du Crédit suisse, il n’ira pas à Harvard parce qu’elle ne lui faisait pas LA LECTURE ! Elle ne lui faisait pas LA LECTURE !)

Cela dit, je resterai longtemps hantée par Tiger Mother, pour plusieurs raisons. Aux yeux de Chua, le violon symbolise depuis toujours non seulement « le respect de la hiérarchie, des normes et de la compétence » (on croirait entendre Edmund Burke, ce qui n’a rien de déshonorant (1)), mais aussi « l’excellence, le raffinement, la profondeur – tout le contraire des centres commerciaux, des Coca géants, de la mode adolescente et du consumérisme vulgaire ». Et, en effet, comment les parents qui réfléchissent un peu pourraient-ils ne pas être horrifiés par la culture américaine contemporaine ? J’admire le courage de Chua, moi qui suis une mère laxiste et pas fière d’elle-même, qui se reproche régulièrement d’exposer ses enfants à tous les maux de l’Occident. La semaine dernière encore, ma petite Suzi, 8 ans, a vu Yogi l’ours en 3D (avec Justin Timberlake prêtant sa voix à Booboo), elle a joué à un jeu sur ordinateur dans lequel elle coupait les ongles d’un chien, et elle a regardé en boucle des rediffusions d’une sitcom familiale assez peu édifiante, Ma famille d’abord, avec Damon Wayans. Tout en regardant la série et en gloussant, hilare, Suzy a terminé un devoir scolaire sur les chouettes. En voici un échantillon : « Les choses que je sais sur les chouettes, c’est qu’elles ont de grands yeux, une grosse tête, et qu’elles sont carnivores. Il y a des chouettes de toutes les couleurs, de toutes les formes, de toutes les tailles, et elles ont toutes un nom différent. Par exemple, il y a la Chouette des clochers, la Chouette des neiges, la Chouette cornue, la Chouette rayée, elles viennent toutes de la même famille, LES CHOUETTES ! Bon, c’est à peu près tout ce que je sais sur les CHOUETTES. »

Alors que je venais de terminer le livre de Chua, j’ai contemplé ce texte et je me suis dit : Elle n’a que 8 ans, mais quand même, c’est… nul ! Pourquoi nos enfants sont-ils si joyeusement paresseux ? Là encore, devrais-je m’en inquiéter ?

 

Caltech, et après ?

Car j’ai beau ricaner sur les craintes de Chua en matière de déclin générationnel, j’avoue que mes propres désirs obscurs pour mes enfants sont encore plus discutables. À vrai dire, je ne sais pas trop ce que je souhaite pour eux. Chapitrée par mon propre Papa Tigre, je croyais qu’il me fallait surtout être bonne en maths et, au départ du moins, je me suis conformée au stéréotype du bon élève chinois ; j’ai intégré la plus prestigieuse université scientifique au monde, Caltech (avec un an d’avance, en plus) ; j’ai réussi dans la discipline la plus exigeante, la plus austère, la physique… Et après ? J’ai presque 50 ans, j’ai obtenu mon diplôme il y a 30 ans, et quand je regarde mes anciens camarades, j’en conclus que le monde n’appartient pas aux as des maths. Les vrais génies, les artistes du monde scientifique, élucident peut-être les mystères de l’Univers, mais les étudiants simplement brillants comme moi ? Ils risquent de finir dans un boulot monotone de cadre sup, à mettre au point des économiseurs d’écran en forme de grilles de mots croisés ou peut-être à pirater le système informatique qui contrôle le débit de la bière à la pression chez Applebee’s. Comme nous le savons, dans cette nouvelle économie mondialisée, même les diplômes en médecine, et surtout les diplômes en droit se traduisent parfois par 250 000 dollars de dettes impossibles à rembourser et n’apportent aucune perspective d’emploi, malgré les efforts accomplis et toute la discipline qu’on s’est imposée (« 60 pompes ! 90 pompes ! »).

Toute cette polémique sur les différents types de mère me paraît, en fin de compte, absurde (dans le Westside, une mère en colère m’a dit : « Je pense que Chua a fait du mal à ses enfants. Elle leur a fait du mal ! »). Une « mauvaise mère », la romancière Ayelet Waldman, a réagi de manière amusante dans le Wall Street Journal, faisant mine de déplorer ses maigres performances de mère juive paresseuse [sur Ayelet Waldman, lire « J’aime mon mari plus que mes enfants »]. Mais personne ne peut vraiment s’inquiéter pour le sort de ses enfants, qui sont aussi ceux de Michael Chabon (2). Ou pour le sort des miens, d’ailleurs. Si mes gosses ratent leurs études (cf. le devoir sur les CHOUETTES), ils pourront toujours vivre à la maison avec leur mère, ce qui ne me déplairait pas. Nous qui parlons tant d’éducation, nous sommes des privilégiés : nos enfants ont un vaste filet de sécurité, et tout ce raffut à propos des mères paraît bien dérisoire.

Et pourtant… Mon secret inavouable, c’est que, moi aussi, j’enseigne le piano à mes filles. Certes, nos leçons se limitent à lire le premier volume de la méthode de John Thompson pour les tout-petits, où les doigts sont figurés par des numéros. Contrairement à Chua, je force mes enfants ordinaires à jouer en leur susurrant des phrases comme « Tu peux jouer avec tes gros sabots » ou « Tu n’es pas obligé de bien jouer ». Nous autres mères, nous enseignons ce que nous savons, et, comme auteur, je rédige mes textes selon la même méthode brouillonne, sans trop m’angoisser (en appliquant cette règle d’or : « Quand tu es en panne d’inspiration, revois tes exigences à la baisse et continue à écrire. ») Mais je mentirais si je prétendais que, malgré nos après-midi charmants, je n’ai pas un petit pincement au cœur quand je songe que mes filles ne sont pas près de jouer à Carnegie Hall. J’aimerais qu’elles aient au moins la possibilité d’apprécier la musique plus tard, qu’elles continuent de jouer, passé l’âge de 18 ans, au moins pour leur plaisir. Mais, assise au clavier, j’ai quand même le sentiment de n’avoir pas tenu toutes les promesses de mon enfance (comme mes frères et sœurs, j’ai reçu une formation rigoureuse, à la chinoise ; j’ai étudié le piano pendant quinze ans). Je ne sais plus faire mes gammes à toute vitesse comme quand j’avais 16 ans. J’ai l’impression, comme le Gollum de Tolkien, de ne cesser de déchoir.

Il semble que, de manière plus ou moins consciente, Chua exprime elle aussi le regret de n’avoir pas été à la hauteur de son aspiration à l’extrême beauté artistique. Selon moi, cette mélancolie est plus foncièrement chinoise que tous les exercices répétitifs infligés à ses enfants. Car, quelle que soit son admirable éthique du travail, même Chua avoue : « Les Chinois n’ont jamais atteint les sommets de la musique classique occidentale – il n’y a pas d’équivalent chinois de la 9e Symphonie de Beethoven – mais la grande musique traditionnelle est profondément enracinée dans la culture chinoise. »

 

Les notes, sans la magie

Pourquoi les enfants asiatiques précoces ne jouent-ils pas les œuvres de compositeurs asiatiques légendaires ? Eh bien, parce qu’il n’y en a pas. Je repense aux instructions de maniaque que Chua laissait chaque jour à ses filles (après avoir assisté à leur cours particulier), comme :

« a) Appuie moitié moins sur l’archet et glisse plus vite sur les accords. Baisse le coude. Garde ton violon immobile ! b) Travaille les petites notes (ta ta tam) pour qu’elles soient plus nettes, relâche plus vite les doigts et détends-les plus vite

« [Mesure] 21 : a) triolets sur la corde – 25 fois chaque ! b) Fais des croches plus nettes, entraîne-toi ! DÉTENDS tes doigts après avoir appuyé sur la chanterelle ! »

Je repense à Chua tentant de démontrer les qualités artistiques de sa fille en citant fièrement un extrait d’un devoir rédigé par celle-ci ; ce texte exprime en fait des idées qui pourraient aisément être dispensées dans le plus médiocre des cours de théâtre occidental (rien d’étonnant de la part d’une adolescente). Je repense à Chua avouant, à propos de l’un des concerts de Sophia : « Quand le grand jour est enfin arrivé, j’ai tout à coup été paralysée ; je ne pourrais jamais être pianiste de concert moi-même… Je l’ai regardée jouer son morceau… Elle semblait minuscule et courageuse au clavier, mon cœur s’est serré et j’ai éprouvé une douleur indescriptible. »

J’ai lu Tiger Mother comme une sorte d’Amadeus (3), l’histoire d’un amour non payé de retour pour la musique classique, racontée par une narratrice quelque peu monstrueuse qui ne comprend Mozart qu’en termes de notes et de concours. Les parents qui poussent leurs enfants comme des fous ressemblent à Salieri, le musicien jaloux de Mozart : ils connaissent les notes, mais ils ne maîtrisent pas la magie. Et je repense à mon propre père chinois qui a tant poussé ses enfants ; aujourd’hui âgé de 89 ans, il participe à des cours de chant pour personnes âgées. Apparemment, tous les autres Américains chantent sans effort de manière agréable, pour leur plaisir, des airs tirés de comédies musicales comme Cabaret ou des classiques du jazz comme Misty. De son côté, mon père insiste pour chanter des airs d’opéra, avec six bémols à la clef, qui ne sont ni dans son registre, ni dans sa langue. Le livret est en russe, en cyrillique. Il pense que n’importe qui peut chanter en anglais, alors il chante en russe. Mais mon père est incapable d’interpréter un air dans aucune langue. Il chante comme une casserole.

L’une des choses les plus douloureuses pour nous simples mortels est que nous aimerions être adulés comme Mozart, en vain. Quand je pense aux parents chinois, je les compare à tous les gens qui pleurent en écoutant Beethoven, mais qui ne parviennent pas pour autant à transmettre cette joie à d’autres. Nous y arrivons parfois, de manière fugace, tant que nos enfants sont encore jeunes, plusieurs décennies avant qu’eux-mêmes ne deviennent comme moi, quadragénaires, prodiges déchus, assis à leur piano au milieu des cris de leurs propres enfants et des aboiements de leurs chiens. Les parfaits pantins que nous étions se fustigent pour avoir perdu la technique qu’ils maîtrisaient autrefois.

Au bout du compte, l’art n’est pas une affaire de chiffres. Au bout du compte, il n’y a eu qu’un Mozart, et il n’était pas chinois. Alors, ne nous détestez pas parce que nous sommes travailleurs et que nous réussissons : dans un siècle, personne ne fredonnera nos mélodies.

Cet article est paru dans The Atlantic en avril 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1| Philosophe et politologue anglo-irlandais du siècle des Lumières, Burke soutint la Révolution américaine et combattit la Révolution française.

2| Le romancier Michael Chabon est le mari d’Ayelet Waldman. Son dernier livre paru en français est Le Club des policiers yiddish, coll. « 10/18 », 2010.

3| Référence à la pièce de Peter Schaffer (1979) dont Milos Forman a tiré un film du même nom (1984). Le principal personnage d’Amadeus est Salieri, un musicien laborieux jaloux du génie de Mozart.

LE LIVRE
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Hymne de bataille d’une mère tigre de Les fausses griffes de Maman tigre, Penguin

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