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Les influences d’Atatürk

Il a fondé la Turquie moderne en éradiquant des traditions multiséculaires. Mais le révolutionnaire apparent était un héritier, le pur produit des débats intellectuels de la fin de l’Empire ottoman.


©Antoine Lorgnier/Onlyworld

Kemal a emprunté à l'Allemand Colmar von der Goltz le concept de « nation en armes » guidée par une élite militaire.

Comment Mustafa Kemal a-t-il pu transformer de fond en comble et en moins de vingt ans (de 1922 à 1938) les institutions, la religion, le droit, les mœurs, la langue et même l’histoire du peuple turc ? Sükrü Hanioglu, professeur à Princeton, cherche la réponse en proposant une « biographie intellectuelle » du personnage. Il en ressort que Kemal n’a pas fait table rase du passé. Sa trajectoire idéologique s’inscrit dans un continuum, qui va des Lumières au nationalisme Jeune-Turc en passant par les réformes ottomanes du XIXe siècle (« Tanzimat »), quand l’empire aux abois cherche dans l’Europe un modèle. « Le fétichisme scientiste des premières années de la république est un héritage direct de courants d’idées ottomans », souligne William Armstrong dans Hürriyet Daily News. Originaire de Salonique, la ville la plus cosmopolite et la plus moderne de l’empire, Mustapha Kemal est exposé très tôt aux idées occidentales. Sa formation dans des écol
es militaires à l’européenne fera le reste. Il s’y imprègne de l’idéologie nationaliste et anti-islamique des officiers Jeunes-Turcs. Rien ne l’influencera davantage, dans ce domaine, que le concept de « nation en armes » guidée par une élite militaire, cher à l’Allemand Colmar von der Goltz, en charge de la réorganisation des écoles militaires ottomanes. Sur ce fond éclectique, Kemal se construit une idéologie simple et percutante : 1) « Pas d’autre guide que la Science » ; 2) l’islam traditionnel, entièrement issu du cerveau de Mahomet (Coran compris), n’est que le véhicule de la domination arabe ; 3) il faut adopter les préceptes de la pensée occidentale mais obliger les Occidentaux à rester chez eux. Dans la foulée de ses victoires militaires (les Dardanelles, la guerre gréco-turque), il conquiert le pouvoir et instaure une république laïque qui pulvérise les deux piliers du système ottoman – le pouvoir temporel (le sultanat) et le pouvoir spirituel sunnite (le califat). Pour légitimer la nouvelle nation, il construit presque de toutes pièces un récit national « touranien » faisant de la Turquie (mot apparu en 1924) le berceau d’une civilisation mono-ethnique de brachycéphales blonds, à l’origine des civilisations occidentales et même des langues indo-européennes. Enfin, pour assurer la solidité de cet édifice d’une rare violence culturelle, il se dote du statut quasi divin de « Turc père » (Atatürk), avec miracles, reliques et statuaire omniprésente. Car, au nom de la modernisation, il élimine les confréries soufies, l’alphabet arabopersan, le fez, le calendrier ottoman, la musique monophonique, la charia, la polygamie et expurge la langue turque de ses termes arabes et persans... Un radicalisme qui ne doit pas faire oublier le pragmatisme dont a fait preuve Atatürk en toute circonstance : il ira notamment jusqu’à se réclamer d’un « communisme musulman » pour contrer les visées russes sur l’Anatolie.
LE LIVRE
LE LIVRE

Atatürk de Sükrü Hanioglu, Fayard, 2016

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