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Les musulmans dans les pas des chrétiens

L’antijudaïsme a-t-il joué un rôle aussi important dans la formation des idées islamiques que pour les premiers chrétiens ? Une chose est sûre, Mahomet a établi son autorité religieuse et politique en triomphant des Juifs ennemis. Et si l’histoire recense moins de persécutions en terre d’islam qu’en terre chrétienne, les exemples abondent malgré tout. Mais il faut attendre l’époque contemporaine pour voir se répandre l’antijudaïsme islamique.

Par son ampleur et son ambition, le livre de David Nirenberg sur l’antijudaïsme rappelle L’Orientalisme d’Edward Said. (1) L’un et l’autre formulent une critique virulente de la civilisation occidentale. Pour Said, la représentation que l’Occident se fait de l’Orient est une distorsion idéologique au service de l’impérialisme. L’Oriental est l’Autre par rapport auquel il se définit et qu’il tente de dominer. Nirenberg, lui, s’intéresse aux conflits et aux inquiétudes internes à la civilisation occidentale, depuis une perspective inattendue : quand les Occidentaux découvrent un défaut dans un pan de la société ou de la culture, soutient-il, ils y voient toujours quelque aberration juive. Pour lui, cet antijudaïsme omniprésent n’a pas pour cible, le plus souvent, des Juifs réels, mais des Juifs que l’on s’imagine – Pères de l’Église et athées, révolutionnaires et conservateurs, capitalistes et communistes, empiristes et idéalistes.

Selon Nirenberg, les gens qui ont un compte à régler accusent leurs adversaires de « judaïser », c’est-à-dire de présenter des traits typiques du judaïsme, que méprise celui qui porte la charge. Nirenberg ouvre une boîte de Pandore d’où tous les maux de la terre s’échappent comme autant de « figures du judaïsme ». Mais à ses yeux, ces figures ne relèvent pas du préjugé individuel ou de la déviance extrémiste. Même si elles servent des objectifs différents selon les époques, elles sont au cœur de la façon qu’ont les Occidentaux d’appréhender le monde et de se comprendre eux-mêmes. Le portrait brossé par Nirenberg de notre civilisation n’est pas plus reluisant que celui de Said, mais il est beaucoup plus compliqué : le Juif est l’Autre en nous, le punching-ball sur lequel frappent tous ceux qui sont engagés dans les luttes intestines de la culture occidentale. Et si l’on peut discuter des détails, les éléments fournis par Nirenberg à l’appui de sa thèse sont accablants.

Plus de la moitié du livre est un musée des horreurs des clichés antijuifs des chrétiens : le Juif charnel (2), le Juif hypocrite, le Juif vicieux, et ainsi de suite. Le Nouveau Testament pose les fondations, en racontant le passage de la chrétienté du statut de secte juive à celui de communauté à part entière. À certains égards, voici l’histoire d’un amour déçu : le Christ vient pour sauver les Juifs, mais peu d’entre eux le reconnaissent comme leur sauveur. Et l’identité chrétienne finit par se définir par opposition au judaïsme. Les chrétiens reprochent aux Juifs de rester embourbés dans les valeurs matérielles ; raison pour laquelle ils ne peuvent percevoir la signification spirituelle cachée derrière la lettre de leur loi, qui est en réalité une allégorie du Christ. Aveugles à la vérité, ils livrent le Sauveur à la croix. De façon infantile, les Juifs attendent que Dieu récompense une bonne action, tandis que les chrétiens attendent leur salut de la foi.

La piété des pharisiens incarne l’hypocrisie juive : ils sont comme « des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au-dehors, et qui, au-dedans, sont pleins d’ossements de morts et de toute espèce d’impuretés » (Matthieu 23, 27). À mesure que le fossé s’élargit, la rhétorique se durcit ; elle culmine dans l’Évangile selon saint Jean, où les Juifs sont présentés comme les descendants du diable et les meurtriers du Christ. (3) Comme l’écrit Érasme, « si être chrétien signifie haïr les Juifs, alors nous sommes tous de remarquables chrétiens ». (4)

Ces thèmes antijuifs ont nourri fondamentalement la culture occidentale depuis les Pères de l’Église jusqu’à l’époque moderne. Nirenberg a pour principal mérite d’ajouter à cette histoire bien connue une analyse des multiples façons dont le discours sur le judaïsme a pris son autonomie. Ainsi, dans les innombrables conflits internes au christianisme, les adversaires s’accusent toujours les uns les autres de judaïser. Les invectives antijuives de Luther sont intimement liées à sa critique de l’Église catholique : le commerce des indulgences – comme si le pardon de Dieu pouvait s’acheter – montrait la corruption juive d’une Église qui accordait plus de valeur à ses œuvres qu’à la foi. Les catholiques lui rendirent la monnaie de sa pièce : son plaidoyer pour une lecture littérale de la Bible révélait en lui le Juif, qui préfère la lettre à l’esprit. Mais le langage de l’opprobre s’est étendu bien au-delà de ses origines théologiques. Le Juif charnel qui recherche les biens terrestres plutôt que ceux du ciel a été invoqué pour critiquer tant les dirigeants, accusés de s’accrocher à leur pouvoir, que les rebelles, accusés de vouloir se l’approprier. Le Juif en est de même venu à incarner l’avidité : depuis Shakespeare, qui dans Le Marchand de Venise exprime très tôt le malaise moderne à l’égard de la marchandisation, jusqu’à Marx, pour qui le débat sur l’émancipation des Juifs est futile dans un monde où tout le monde est un Juif – un adorateur de l’argent. Pour Marx, renverser le capitalisme c’est « libérer l’humanité du judaïsme ».

 

L’amour déçu de Mahomet

Il peut paraître surprenant d’inclure un chapitre sur l’islam dans une histoire de l’antijudaïsme occidental. Cela fait sens, toutefois, dans la mesure où l’attitude de l’islam envers le judaïsme possède d’importants traits communs avec celle du christianisme, se fonde sur des textes chrétiens et produit des figures du judaïsme qui sont tout aussi détachées des Juifs réels. Là encore, l’histoire est celle d’un amour déçu. Dans sa lutte contre le paganisme, Mahomet espérait que les Juifs et les chrétiens de l’Arabie du VIIe siècle seraient ses alliés naturels. Ne se présentait-il pas en héritier de la prophétie hébraïque et chrétienne (l’islam considère Jésus comme un prophète majeur, mais non comme le fils de Dieu). Quand ils ont refusé de reconnaître sa mission prophétique, il s’est retourné contre eux, et plus farouchement contre les Juifs que les chrétiens. (5) Nirenberg illustre cette relation de proximité et de rupture en citant un verset coranique : « Et rappelez-vous, lorsque Nous avons pris l’engagement de vous, et brandi au-dessus de vous At-Tur (le mont Sinaï) en vous disant: “Tenez ferme à ce que Nous vous avons donné, et écoutez !” Ils dirent : “Nous avons écouté et désobéi”. » (Coran 2, 93).

Ce passage atteste la familiarité du Coran avec le langage et les thèmes de la Bible et de la littérature rabbinique. Il se réfère au nom araméen du mont Sinaï (tur) et détourne une histoire du Talmud babylonien dans lequel les rabbins se demandent ce que vaut l’obéissance si Dieu se l’assure en menaçant d’écraser son peuple sous une montagne. Le Coran, lui, souligne le refus obstiné des Juifs de se soumettre à Dieu. Même quand une montagne est suspendue au-dessus de leurs têtes, ils disent : « Nous entendons et nous désobéissons » ; allusion à l’assurance qu’ils donnent à Dieu dans le Deutéronome : « Nous entendons et nous obéissons. » Nirenberg énumère de nombreux passages du Coran présentant les Juifs comme indociles, infidèles, hypocrites et ainsi de suite. Ils s’opposent à Mahomet exactement comme ils se sont opposés à Jésus et à leurs propres prophètes. Ce qui permet au prophète de l’islam de se revendiquer comme l’héritier d’Abraham, de Moïse et de Jésus.

La tradition islamique, à ses débuts, a recueilli les actions et les enseignements attribués à Mahomet pour bâtir une biographie du Prophète qui servirait de modèle de piété pour ses disciples. Il s’agit de la Sunna, second fondement de l’islam après le Coran. Là aussi, les Juifs jouent un rôle pivot, comme le montre Nirenberg : Mahomet a affirmé son autorité religieuse et politique en triomphant des ennemis juifs, incarnation de la vie impie que les croyants se doivent d’éviter. Quand, plus tard, l’islam connaîtra des conflits théologiques et politiques, les musulmans s’accuseront les uns les autres de s’être judaïsés, à l’image des chrétiens de l’Antiquité tardive. Chaque hérésie musulmane a été imputée, à un moment ou à un autre, à un fauteur de troubles juif. Autant d’éléments qui viennent étayer l’une des thèses les plus discutables de ce livre : que l’antijudaïsme a « joué un rôle tout aussi important dans la formation des idées islamiques » que « celui qu’il a tenu naguère pour les premiers chrétiens ».

Nirenberg sait bien que le sujet n’a jamais occupé dans le monde musulman une place aussi considérable que dans l’Europe chrétienne, et que l’antijudaïsme s’est rarement traduit par des persécutions [lire « Persécutions de Juifs en terre d’islam »]. Mais il pense que la pensée musulmane est aussi vicieuse que l’idéologie chrétienne à cet égard. Je ne suis pas convaincu. Certes, la vie des Juifs en terre d’islam n’était pas toujours aussi simple qu’on le prétend parfois. Mais la plupart du temps, les Juifs étaient protégés par un cadre légal stable fondé sur le verset 9.29 du Coran  : « Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui […] ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation [jizya] par leurs propres mains, après s’être humiliés. » Tant que les Juifs reconnaissaient leur statut subordonné en payant la jizya et en faisant profil bas, ils étaient en général libres de gérer leurs affaires communautaires et de prendre part à la vie culturelle, économique et même politique.

 

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Théories du complot

L’antijudaïsme est aujourd’hui omniprésent dans le monde islamique, et souvent délirant : les Juifs sont censés tirer les ficelles de tout ce que les musulmans voient d’un mauvais œil (un chauffeur de taxi d’Istanbul me disait récemment que les milliardaires juifs payaient non seulement les jeunes pour manifester sur la place Taksim, mais leur fournissaient aussi des cheeseburgers pour le déjeuner). Mais ces perceptions paraissent davantage empruntées à l’antisémitisme et aux théories du complot propres à l’histoire européenne qu’à la façon dont le Coran et la Sunna présentent les Juifs. Il y a deux ans de cela, à l’occasion d’une série de conférences en Indonésie, j’ai découvert dans plusieurs librairies un large choix d’ouvrages antisémites de tous les temps traduits en indonésien, toujours bien en évidence sur la table centrale. On trouvait parmi eux Mein Kampf, une histoire de la Waffen-SS, une version abrégée du Juif international d’Henry Ford (accompagné d’un exemplaire gratuit du Protocole des Sages de Sion) et un ouvrage intitulé : L’Holocauste, fait ou fiction ? C’est très ennuyeux, mais cela témoigne aussi d’un aspect plus positif : cet antijudaïsme contemporain semble se fonder en grande partie sur des sources non musulmanes. Cependant, même si l’antijudaïsme dans sa forme la plus outrancière était absent du monde islamique prémoderne pour des raisons plus substantielles que celles invoquées par Nirenberg, la thèse centrale de l’historien n’en demeure pas moins convaincante : l’hostilité envers les Juifs a beaucoup contribué à façonner l’identité musulmane à l’aube de l’islam.

Compte tenu de cette histoire chargée, il n’est pas étonnant que le nouveau livre de Nirenberg, consacré aux relations de voisinage entre les trois religions depuis le Moyen Âge, ne soit pas très rassurant sur notre capacité à nous entendre. Les identités juive, chrétienne et musulmane sont étroitement enchevêtrées : la façon dont un groupe se pense ne peut être séparée de la façon dont il pense les autres. Au cœur de cette « coproduction », pour reprendre l’expression de l’auteur, se trouve un « processus simultané d’identification et de désidentification » : malgré une profonde hostilité à son égard, ni le christianisme ni l’islam ne peuvent complètement rompre avec le judaïsme. Ainsi le Christ affirme-t-il à la fois réaliser les prophéties hébraïques et renouveler l’alliance entre Dieu et l’homme. La révélation juive, bien que supplantée, reste authentique. Saint Augustin y voyait une raison de ne pas massacrer les Juifs. Si, en tant qu’ennemis de Dieu, ils n’avaient pas le droit d’exister, ils témoignaient de la vérité des textes prophétiques. Et leur malheur prouvait éloquemment que Dieu avait remplacé la vieille alliance par une nouvelle. De ce point de vue, les Juifs sont des signes utiles, même s’ils ignorent le sens dont ils sont porteurs, semblables aux « bornes le long de la route » qui « informent le voyageur, bien que privées de sensibilité ». En ce qui concerne l’identification du christianisme au judaïsme, on peut difficilement faire mieux. Une tension similaire définit la relation de l’islam avec les deux autres monothéismes. Ce qui fait apparaître un schéma récurrent : les religions les plus jeunes acceptent l’authenticité des révélations antérieures mais nient que leurs adeptes en soient les gardiens légitimes. Les religions les plus anciennes, elles, rejettent les nouvelles comme des leurres.

 

Maîtresses juives de dirigeants chrétiens

L’essentiel du nouveau livre de Nirenberg est composé d’études de cas montrant cette dynamique à l’œuvre dans divers environnements sociaux et politiques au Moyen Âge. Un chapitre étudie la représentation chrétienne de l’islam. Cela commence comme un défi théologique : le succès éclatant des Arabes – y compris la preste conquête de Jérusalem, le site le plus saint de la chrétienté –, pose la question de savoir si Dieu a conclu une nouvelle alliance. Ce à quoi les chrétiens finissent par répondre que l’islam est une fausse religion, charnelle de surcroît, caractérisée par la luxure et la violence. Son succès est soit la punition infligée par Dieu aux chrétiens pour leurs péchés, soit le début de la guerre de l’Apocalypse entre le bien et le mal. Cette représentation n’a guère évolué au cours du Moyen Âge, soutient Nirenberg. Tout ce que les chrétiens apprenaient sur l’islam était intégré à leur cadre théologique figé. En même temps, l’idée qu’ils s’en faisaient servait différents usages. La rhétorique antimusulmane, par exemple, se renforçait à mesure que la menace militaire s’estompait. Selon Nirenberg, il faut rechercher l’explication de ce paradoxe apparent dans les évolutions de la chrétienté : le recours à un ennemi commun contribua à unifier et pacifier l’Europe, et à consolider les institutions politiques telles que la papauté.

Nirenberg s’intéresse particulièrement à la façon dont les idées influent sur le contexte sociopolitique et sont influencées par lui. Les histoires racontées sur les maîtresses juives des dirigeants chrétiens montrent comment la théologie politique vient étayer les prétentions au pouvoir. Si un roi a succombé aux charmes d’une maîtresse juive, se rebeller contre lui sert à restaurer l’ordre sous la houlette des bons chrétiens. En tant qu’ennemis de Dieu, les Juifs n’ont pas le droit de vivre, mais, aussi longtemps que le roi a besoin d’eux pour appliquer ses décisions, ils sont sous sa protection. Tuer des Juifs devient ainsi un moyen emblématique de contester la souveraineté du prince et d’exprimer le mécontentement à son égard. Le massacre de Valence en 1391 a été présenté comme l’accomplissement de la volonté de Dieu : le pouvoir divin l’emporte sur celui du roi, lequel a été corrompu par les Juifs. (6)

 

temps forts antijudaisme

 

Nirenberg n’est pas de ces hégéliens pour qui seules les idées font l’histoire, ni de ces marxistes pour qui les idées sont un simple produit des conditions socioéconomiques. L’Holocauste ne saurait être expliqué uniquement par l’antijudaïsme occidental. Mais nous ne pouvons ignorer les « habitudes de pensée » profondément ancrées qui ont permis à l’antisémitisme moderne d’avoir tant de sens pour tant de gens.

Nirenberg le souligne, son livre ne relève pas seulement d’une démarche historique ; il vise aussi à éveiller l’« esprit critique » de ses lecteurs pour influencer à son tour « notre manière d’agir dans le monde ». Comment le projet historique et l’agenda politique s’articulent-ils ? Selon une vision répandue, le conflit entre l’Occident et l’islam se nourrit des différences religieuses et culturelles et non, comme la Guerre froide, d’une rivalité politique et économique. On évoque aussi une évolution en cours dans la sociologie de la religion. Des penseurs comme Max Weber avaient annoncé la sécularisation progressive de la société : plus nous savons expliquer le monde par la science et le contrôler par la technologie, moins nous avons besoin de Dieu, de prêtres et de miracles. Mais Dieu, les prêtres et les miracles ont fait de la résistance, et certains affirment que nous vivons à présent dans un « âge postséculier ». Le judaïsme, le christianisme et l’islam sont là pour longtemps et nous ne pouvons pas gager qu’ils vont se traiter correctement. Voilà pourquoi Nirenberg exhorte Juifs, chrétiens et musulmans à développer une attitude critique envers leur propre religion. Ils conçoivent trop souvent leur croyance comme stable et capable de tolérance au lieu de la percevoir telle qu’elle est : mouvante, parcourue de polémiques et souvent profondément fanatique.

Les apologistes religieux aiment à souligner la tolérance de leur foi. L’argument a fait florès, par exemple, chez ceux qui ont approuvé la récente déclaration de David Cameron, pour qui la Grande-Bretagne est un pays chrétien et les chrétiens ne doivent pas hésiter à défendre leur religion. Mais si les Juifs de l’Occident chrétien peuvent pour la plupart vivre sans crainte, ils ne le doivent pas au christianisme. C’est davantage le choc moral de l’Holocauste qui a invalidé l’antisémitisme, et plus généralement la xénophobie. À la fin de son livre sur l’antijudaïsme, Nirenberg s’inquiète des « dangers à venir », sans plus de précision. Je pense qu’il n’est pas tout à fait sûr que les idées antijuives sur lesquelles il a écrit soient réellement mortes. Si nous nous félicitons trop de l’ouverture d’esprit de l’Occident, elles pourraient bien revenir nous hanter.

Les musulmans soutiennent que la vraie tolérance ne se trouve que dans l’islam. Nirenberg cite un passage de la charte du Hamas de 1988 : la Palestine doit devenir un État musulman parce que c’est seulement « sous l’aile de l’islam » que les croyants des religions du Livre peuvent « coexister en paix ». Pour Nirenberg, cette vision idyllique est une fiction – comme elle l’est pour la chrétienté. Qu’elle trouve en partie ses racines dans ce que les Juifs eux-mêmes ont dit de l’islam est une ironie de l’Histoire qui n’échappe pas à l’auteur. En insistant sur la bonne qualité des conditions de vie des Juifs en terre d’islam, les intellectuels juifs issus des Lumières entendaient jeter l’opprobre sur l’antisémitisme de l’Europe censément civilisée. Au XXe siècle, les lettrés musulmans se sont emparés de ce récit et lui ont donné un tour antisioniste : puisque les musulmans avaient tellement bien traité les Juifs, pourquoi devraient-ils payer pour les crimes commis par l’Europe chrétienne ?

 

Foi hébraïque et raison grecque

Si Nirenberg a raison de penser que les idées comptent, en particulier quand elles se figent dans ce qu’il appelle des « habitudes de pensée » ; nos craintes concernant l’avenir des relations entre Juifs, chrétiens et musulmans devraient nous amener à étudier les idées que les uns et les autres ont entretenu sur eux-mêmes par le passé. Mais dans « Religions de voisinage », savoir historique et préoccupations actuelles se croisent d’une autre manière encore. L’idée que le conflit géopolitique est généré par la différence de religion a suscité un vif débat public sur la question des rapports entre l’Occident judéo-chrétien et l’islam. Les uns soutiennent que des positions irréconciliables les séparent, voire les conduisent à l’affrontement. Les autres affirment que les séparer n’a guère de sens, en raison des nombreuses traditions religieuses et intellectuelles qu’ils partagent en réalité. Les deux camps font assaut d’exemples pour étayer leur thèse, faisant leur marché dans une histoire complexe de traits communs, de différences et de conflits.

Le pape Benoît XVI a opposé l’Europe chrétienne à l’islam dans son discours de Ratisbonne en 2006 : le fondement culturel de l’Europe, a-t-il affirmé, est l’union réussie de la foi hébraïque et de la raison grecque, incarnée dans l’Église catholique. Cette union permet aux Européens d’engager un dialogue rationnel avec les autres – afin de plaider en faveur du christianisme plutôt que de chercher à l’imposer par le glaive. À l’inverse, l’islam n’est que foi, il ne connaît pas la raison. Pour étayer son propos, le pape n’a cité qu’une source musulmane et une polémique chrétienne datant du Moyen Âge. Fermer les portes du dialogue civilisé à l’islam (incidemment, Benoît s’est opposé à l’entrée de la Turquie dans l’Europe) rappelle fâcheusement l’orientalisme qui a justifié l’entreprise coloniale.

De nombreux spécialistes sont intervenus alors en faveur de l’islam : non seulement les musulmans ont fait place à la raison, mais c’est grâce à l’islam que les tribus germaniques ont pu accéder à la philosophie grecque. Certains sont allés jusqu’à soutenir que l’Europe médiévale se serait mieux portée si les musulmans avaient gagné la bataille de Poitiers en 732 et lui avaient apporté la culture de tolérance ainsi que les acquis scientifiques et littéraires de l’Espagne musulmane. Dans ce combat idéologique, remarque Nirenberg, les deux camps utilisent la même norme culturelle, les uns pour exclure l’islam, les autres pour l’intégrer dans une sorte de civilisation anhistorique.
Juifs, chrétiens et musulmans peuvent-ils à la fois vivre leur foi, y compris dans ses aspects les plus difficiles à accepter par les autres, et espérer de meilleures relations de voisinage ? Nirenberg est d’un optimisme prudent. Avoir conscience du passé ne signifie pas en être prisonnier. La Bible hébraïque, le Nouveau Testament et le Coran n’offrent pas d’instructions claires sur la façon de composer avec les autres religions. Comme l’écrit Nirenberg, ils peuvent « donner lieu à toutes les interprétations possibles, depuis l’amour et la tolérance jusqu’à l’extermination complète ». Le Nouveau Testament, par exemple, ordonne d’aimer son voisin, l’étranger et même l’adversaire. Mais le Christ dit aussi : « Au reste, amenez ici mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je régnasse sur eux, et tuez-les en ma présence » (Luc 19, 27). Même le commandement d’aimer son prochain a reçu une nouvelle interprétation : les théologiens médiévaux ont présenté les croisades comme un acte d’amour envers l’ennemi musulman, pour qui il valait mieux être mort que de vivre dans le péché mortel. En reconstituant les circonstances contingentes (intellectuelles, sociales et politiques) à l’origine de telles interprétations, les historiens peuvent ouvrir l’espace à de nouvelles interprétations qui ne soient pas seulement des fictions permettant de fuir la réalité, mais des alternatives sérieuses aux vieilles habitudes de pensée.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 21 mai 2015. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1| L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, préface de Tzvetan Todorov, Points Seuil, 2013.

2| « Charnel » au sens d’incapable de s’élever au-dessus des valeurs matérielles.

3| L’Évangile dit « selon saint Jean » est le quatrième et dernier Évangile du Nouveau Testament. On ignore qui l’a rédigé. On le date habituellement de la fin du Ier siècle.

4| Dans le texte d’Érasme, cette phrase vient après celle-ci : « Se trouve-t-il quelqu’un parmi nous qui n’exècre pas suffisamment cette race ? » Lettre du 11 août 1519.

5| Mahomet engage le fer avec deux des trois tribus juives de Médine, qui sont obligées de fuir. Il fait décapiter 600 à 700 hommes de la troisième tribu. Ils sont ensevelis dans une grande fosse de la place du marché de Médine. Les musulmans se partagent les biens, les femmes et les enfants.

6| Une vague de massacres de Juifs a été déclenchée dans l’Espagne troublée de 1391, à l’instigation de l’archidiacre Ferrand Martínez, confesseur de la reine.

LE LIVRE
LE LIVRE

Religions de voisinage : christianisme, islam et judaïsme au Moyen Âge et aujourd’hui de David Nirenberg, Chicago University Press, 2014

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