Les musulmans dans les pas des chrétiens
par Carlos Fraenkel

Les musulmans dans les pas des chrétiens

L’antijudaïsme a-t-il joué un rôle aussi important dans la formation des idées islamiques que pour les premiers chrétiens ? Une chose est sûre, Mahomet a établi son autorité religieuse et politique en triomphant des Juifs ennemis. Et si l’histoire recense moins de persécutions en terre d’islam qu’en terre chrétienne, les exemples abondent malgré tout. Mais il faut attendre l’époque contemporaine pour voir se répandre l’antijudaïsme islamique.

Publié dans le magazine Books, octobre 2015. Par Carlos Fraenkel
Par son ampleur et son ambition, le livre de David Nirenberg sur l’antijudaïsme rappelle L’Orientalisme d’Edward Said. (1) L’un et l’autre formulent une critique virulente de la civilisation occidentale. Pour Said, la représentation que l’Occident se fait de l’Orient est une distorsion idéologique au service de l’impérialisme. L’Oriental est l’Autre par rapport auquel il se définit et qu’il tente de dominer. Nirenberg, lui, s’intéresse aux conflits et aux inquiétudes internes à la civilisation occidentale, depuis une perspective inattendue : quand les Occidentaux découvrent un défaut dans un pan de la société ou de la culture, soutient-il, ils y voient toujours quelque aberration juive. Pour lui, cet antijudaïsme omniprésent n’a pas pour cible, le plus souvent, des Juifs réels, mais des Juifs que l’on s’imagine – Pères de l’Église et athées, révolutionnaires et conservateurs, capitalistes et communistes, empiristes et idéalistes. Selon Nirenberg, les gens qui ont un compte à régler accusent leurs adversaires de « judaïser », c’est-à-dire de présenter des traits typiques du judaïsme, que méprise celui qui porte la charge. Nirenberg ouvre une boîte de Pandore d’où tous les maux de la terre s’échappent comme autant de « figures du judaïsme ». Mais à ses yeux, ces figures ne relèvent pas du préjugé individuel ou de la déviance extrémiste. Même si elles servent des objectifs différents selon les époques, elles sont au cœur de la façon qu’ont les Occidentaux d’appréhender le monde et de se comprendre eux-mêmes. Le portrait brossé par Nirenberg de notre civilisation n’est pas plus reluisant que celui de Said, mais il est beaucoup plus compliqué : le Juif est l’Autre en nous, le punching-ball sur lequel frappent tous ceux qui sont engagés dans les luttes intestines de la culture occidentale. Et si l’on peut discuter des détails, les éléments fournis par Nirenberg à l’appui de sa thèse sont accablants. Plus de la moitié du livre est un musée des horreurs des clichés antijuifs des chrétiens : le Juif charnel (2), le Juif hypocrite, le Juif vicieux, et ainsi de suite. Le Nouveau Testament pose les fondations, en racontant le passage de la chrétienté du statut de secte juive à celui de communauté à part entière. À certains égards, voici l’histoire d’un amour déçu : le Christ vient pour sauver les Juifs, mais peu d’entre eux le reconnaissent comme leur sauveur. Et l’identité chrétienne finit par se définir par opposition au judaïsme. Les chrétiens reprochent aux Juifs de rester embourbés dans les valeurs matérielles ; raison pour laquelle ils ne peuvent percevoir la signification spirituelle cachée derrière la lettre de leur loi, qui est en réalité une allégorie du Christ. Aveugles à la vérité, ils livrent le Sauveur à la croix. De façon infantile, les Juifs attendent que Dieu récompense une bonne action, tandis que les chrétiens attendent leur salut de la foi. La piété des pharisiens incarne l’hypocrisie juive : ils sont comme « des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au-dehors, et qui, au-dedans, sont pleins d’ossements de morts et de toute espèce d’impuretés » (Matthieu 23, 27). À mesure que le fossé s’élargit, la rhétorique se durcit ; elle culmine dans l’Évangile selon saint Jean, où les Juifs sont présentés comme les descendants du diable et les meurtriers du Christ. (3) Comme l’écrit Érasme, « si être chrétien signifie haïr les Juifs, alors nous sommes tous de remarquables chrétiens ». (4) Ces thèmes antijuifs ont nourri fondamentalement la culture occidentale depuis les Pères de l’Église jusqu’à l’époque moderne. Nirenberg a pour principal mérite d’ajouter à cette histoire bien connue une analyse des multiples façons dont le discours sur le judaïsme a pris son autonomie. Ainsi, dans les innombrables conflits internes au christianisme, les adversaires s’accusent toujours les uns les autres de judaïser. Les invectives antijuives de Luther sont intimement liées à sa critique de l’Église catholique : le commerce des indulgences – comme si le pardon de Dieu pouvait s’acheter – montrait la corruption juive d’une Église qui accordait plus de valeur à ses œuvres qu’à la foi. Les catholiques lui rendirent la monnaie de sa pièce : son plaidoyer pour une lecture littérale de la Bible révélait en lui le Juif, qui préfère la lettre à l’esprit. Mais le langage de l’opprobre s’est étendu bien au-delà de ses origines théologiques. Le Juif charnel qui recherche les biens terrestres plutôt que ceux du ciel a été invoqué pour critiquer tant les dirigeants, accusés de s’accrocher à leur pouvoir, que les rebelles, accusés de vouloir se l’approprier. Le Juif en est de même venu à incarner l’avidité : depuis Shakespeare, qui dans Le Marchand de Venise exprime très tôt le malaise moderne à l’égard de la marchandisation, jusqu’à Marx, pour qui le débat sur l’émancipation des Juifs est futile dans un monde où tout le monde est un Juif – un adorateur de l’argent. Pour Marx, renverser le capitalisme c’est « libérer l’humanité du judaïsme ».   L’amour déçu de Mahomet Il peut paraître surprenant d’inclure un chapitre sur l’islam dans une histoire de l’antijudaïsme occidental. Cela fait sens, toutefois, dans la mesure où l’attitude de l’islam envers le judaïsme possède d’importants traits communs avec celle du christianisme, se fonde sur des textes chrétiens et produit des figures du judaïsme qui sont tout aussi détachées des Juifs réels. Là encore, l’histoire est celle d’un amour déçu. Dans sa lutte contre le paganisme, Mahomet espérait que les Juifs et les chrétiens de l’Arabie du VIIe siècle seraient ses alliés naturels. Ne se présentait-il pas en héritier de la prophétie hébraïque et chrétienne (l’islam considère Jésus comme un prophète majeur, mais non comme le fils de Dieu). Quand ils ont refusé de reconnaître sa mission prophétique, il s’est retourné contre eux, et plus farouchement contre les Juifs que les chrétiens. (5) Nirenberg illustre cette relation de proximité et de rupture en citant un verset coranique : « Et rappelez-vous, lorsque Nous avons pris l’engagement de vous, et brandi au-dessus de vous At-Tur (le mont Sinaï) en vous disant: “Tenez ferme à ce que Nous vous avons donné, et écoutez !” Ils dirent : “Nous avons écouté et désobéi”. » (Coran 2, 93). Ce passage atteste la familiarité du Coran avec le langage et les thèmes de la Bible et de la littérature rabbinique. Il se réfère au nom araméen du mont Sinaï (tur) et détourne une histoire du Talmud babylonien dans lequel les rabbins se demandent ce que vaut l’obéissance si Dieu se l’assure en menaçant d’écraser son peuple sous une montagne. Le Coran, lui, souligne le refus obstiné des Juifs de se soumettre à Dieu. Même quand une montagne est suspendue au-dessus de leurs têtes, ils disent : « Nous entendons et nous désobéissons » ; allusion à l’assurance qu’ils donnent à Dieu dans le Deutéronome : « Nous entendons et nous obéissons. » Nirenberg énumère de nombreux passages du Coran présentant les Juifs comme indociles, infidèles, hypocrites et ainsi de suite. Ils s’opposent à Mahomet exactement comme ils se sont opposés à Jésus et à leurs propres prophètes. Ce qui permet au prophète de l’islam de se revendiquer comme l’héritier d’Abraham, de Moïse et de Jésus. La tradition islamique, à ses débuts, a recueilli les actions et les enseignements attribués à Mahomet pour bâtir une biographie du Prophète qui servirait de modèle de piété pour ses disciples. Il s’agit de la Sunna, second fondement de l’islam après le Coran. Là aussi, les Juifs jouent un rôle pivot, comme le montre Nirenberg : Mahomet a affirmé son autorité religieuse et politique en triomphant des ennemis juifs, incarnation de la vie impie que les croyants se doivent d’éviter. Quand, plus tard, l’islam connaîtra des conflits théologiques et politiques, les musulmans s’accuseront les uns les autres de s’être judaïsés, à l’image des chrétiens de l’Antiquité tardive. Chaque hérésie musulmane a été imputée, à un moment ou à un autre, à un fauteur de troubles juif. Autant d’éléments qui viennent étayer l’une des thèses les plus discutables de ce livre : que l’antijudaïsme a « joué un rôle tout aussi important dans la formation des idées islamiques » que « celui qu’il a tenu naguère pour les premiers chrétiens ». Nirenberg sait bien que le sujet n’a jamais occupé dans le monde musulman une place aussi considérable que dans l’Europe chrétienne, et que l’antijudaïsme s’est rarement traduit par des persécutions [lire « Persécutions de Juifs en terre d’islam »]. Mais il pense que la pensée musulmane est aussi vicieuse que l’idéologie chrétienne à cet égard. Je ne suis pas convaincu. Certes, la vie des Juifs en terre d’islam n’était pas toujours aussi simple qu’on le prétend parfois. Mais la plupart du temps, les Juifs étaient protégés par un cadre légal stable fondé sur le verset 9.29 du Coran  : « Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui…
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