Les paradoxes du bon sens
par David Bell

Les paradoxes du bon sens

Les notions de « sens commun » et de « bon sens » ont été utilisées par les penseurs des Lumières pour mettre en avant la faculté de juger de l’homme ordinaire. Elles ont ainsi servi de tremplin à la démocratie. Mais elles ont toujours été exploitées, aussi, par les populistes et les réactionnaires.

Publié dans le magazine Books, avril 2012. Par David Bell
Les lecteurs de la London Review of Books ne doivent pas avoir beaucoup de sens commun : après tout, c’est une revue d’« intellos ». On trouve parmi ses collaborateurs des marxistes, des féministes et des philosophes postmodernes. Existe-t-il rien de plus éloigné du sens commun, du gros bon sens des hommes et femmes ordinaires ? Nous sommes tellement habitués à cet usage du mot que Sophia Rosenfeld nous bouscule un peu en rappelant que le « sens commun » a eu autrefois des connotations politiques très différentes, et qu’il y a 200 ans le fait de s’en remettre au sens commun des personnes ordinaires suffisait à vous cataloguer comme un dangereux démocrate. Dans Le Sens commun, le pamphlet paru en 1776 qui le rendit célèbre, Thomas Paine en appelait sans cesse aux « simples faits », à la « vérité toute nue » et à la « simple voix de la nature » pour justifier la rébellion de l’Amérique contre la Grande-Bretagne (1). Il dénonçait aussi, remarque Rosenfeld, « les formulations et raisonnements complexes ou ambigus, indices d’une volonté de tromper ou de manipuler », se rapprochant un peu trop des populistes contemporains, qui raillent les mots à rallonge des économistes ou des climatologues. Mais l’invocation du sens commun relève chez Paine d’une morale révolutionnaire, non réactionnaire : la politique et l’art de gouverner ne sont pas un mystère insondable que seuls les sages et les gens bien nés seraient capables de percer. Ils sont à la portée de l’homme ordinaire sans instruction, qui possède de ce fait le droit de se gouverner lui-même. C’est cette conviction qui, au XVIIIe siècle, a légitimé la démocratie et l’a transformée, de concept abstrait associé aux cités-États grecques, en une forme désirable de gouvernement moderne. Le fondement d’un ordre politique fédérateur Comme l’observe Rosenfeld dans son livre à la fois ambitieux et provocateur, cette confiance dans les aptitudes du commun des mortels a de multiples origines. L’auteur évoque le droit coutumier anglais, supposé dériver de l’expérience et de la sagesse collectives de la communauté. Elle mentionne aussi l’influence du protestantisme et sa « longue […] tradition d’éloge de la simplicité et de l’observation directe au détriment de la réflexion abstraite ». Mais, pour que le sens commun acquière une légitimité aux yeux des chefs de file des révolutions française et américaine, il lui fallait aussi un fondement philosophique. Le livre de Rosenfeld est consacré à cette entreprise de justification et à l’arrière-plan intellectuel des arguments faussement simples de Paine. Elle montre le rôle concret que ce concept a joué dans la politique révolutionnaire en Amérique et en France, avant d’évoquer brièvement son histoire ultérieure, et notamment sa récupération par les populistes de droite. Rosenfeld soutient explicitement que le siècle de la raison fut au moins autant l’« âge du sens commun (2) ». Si bien qu’il devient difficile de faire l’amalgame, suggéré par de nombreux analystes, entre la démocratie moderne et le supposé péché originel du ratio­nalisme intolérant des Lumières. Rosenfeld montre que les courants intellectuels qui justifièrent la participation du peuple à la vie politique étaient souvent très critiques à l’égard de ce que nous considérons désormais comme les idées des Lumières. Mais son ouvrage souligne en même temps la fragilité intellectuelle intrinsèque de la démocratie moderne. Selon elle, le populisme conservateur n’est pas un dévoiement du capitalisme tardif, engendré par le consumérisme et les médias. C’est la perpétuelle tentation, le frère ennemi de la démocratie. Elle n’explicite ni n’étaye toujours ses thèses aussi clairement qu’on pourrait le souhaiter, mais l’ouvrage est passionnant. Le sens commun, y lit-on, a son origine chez Aristote, qui en fait un sixième sens chargé de coordonner la perception des cinq autres. C’est seulement au XVIIe siècle que les philosophes naturalistes ont cessé de croire à l’existence réelle de ce « sens » quelque part dans le cerveau. Cicéron, suivant en cela les stoïciens, utilisait le terme de sensus communis pour désigner les valeurs et les croyances que tous les hommes ont en partage. Descartes et Locke se sont tous deux emparés du concept pour désigner cette fois les facultés mentales de base, et notamment la capacité à percevoir les choses correctement et à former à partir d’elles des raisonnements élémentaires. Mais ni le sens commun ni le bon sens spécifiquement français n’avaient de connotation politique particulière. Celle-ci a émergé dans les années 1690 en Angleterre quand, dans le sillage de la Glorieuse Révolution de 1688 et du relâchement de la censure en 1695, un nouveau pluralisme fracassant se répandit dans la presse, les cafés et les partis politiques anglais. Pour éviter que l’acrimonie ne tourne à la violence ouverte, certains penseurs de l’époque firent valoir que le sens commun pourrait servir de fondement à un ordre politique fédérateur. Dans le pamphlet intitulé Sensus Communis paru en 1709, le comte de Shaftesbury affirme que l’« honnête homme ordinaire » possède un sens inné du bien public. « Notre Constitution est fondée sur le sens commun lui-même », déclara pour sa part lord Chesterfield en 1737. Et, bien sûr, plus l’usage politique de la notion se développa, plus les camps en présence en firent une arme rhétorique. Voltaire en enfer À Aberdeen au milieu du XVIIIe siècle, un groupe de pasteurs animés de nobles intentions mit au point ce que Rosenfeld nomme « une véritable philosophie du sens commun ». Thomas Reid et son disciple James Beattie étaient des protestants fervents, influencés tant par les dissenters anglais (3) que par leurs collègues presbytériens (calvinistes), souvent rigides. Ils étaient horrifiés par les progrès du scepticisme philosophique incarné par David Hume, accusé de saper les fondements de la foi chrétienne. « La constitution de notre nature nous porte à croire à certains principes », contre-attaquait Thomas Reid en 1764 dans ses Recherches sur l’entendement humain d’après les principes du sens commun (4). Reid et Beattie ne reconnaissaient aux philosophes aucune prise particulière sur la vérité. « Un excès de savoir, écrivait Reid, peut troubler l’économie organique de l’esprit le plus sain. » Si les hommes ordinaires s’accordaient sur l’évidence d’un principe – à commencer par celui de l’existence de Dieu –, alors il était vrai, un point…
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