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L’horizon du Néolibéralisme, c’est « le Parrain »

Dans les pays avancés, la corruption est désormais en grande partie légale. Et elle soulève une question fondamentale : le capitalisme peut-il continuer à fonctionner sans une morale contraignante ?

Dans les sociétés occidentales, la corruption est devenue un vrai sujet de préoccupation. Cela ressort clairement des articles présentés dans ce dossier. Pourquoi ? Voilà, selon moi, la vraie question. Je pense qu’il faut mettre cette inquiétude nouvelle en rapport avec l’évolution du capitalisme néolibéral et la montée des inégalités. L’image que l’on se fait traditionnellement de la corruption, en particulier dans les pays en développement, est celle d’une corruption liée à des États trop puissants par rapport à leurs sociétés. L’État contrôlant tous les leviers économiques, les individus à l’extérieur sont obligés, pour vivre, d’acheter les fonctionnaires par des pots-de-vin. Je me souviens qu’à une époque – l’avais-je lu dans le Court Traité de soviétologie d’Alain Besançon ? – on disait que, sans la corruption, l’URSS n’aurait jamais pu fonctionner aussi longtemps. Dans les systèmes complètement étatisés, la corruption, c’est juste l’appel d’air du marché. Ce qui est intéressant, c’est que dans les sociétés occidentales actuelles on a affaire au phénomène inverse. Depuis plus d’une génération, on assiste au repli et au dépeçage de l’état au profit d’intérêts privés. Et, si l’on craint que certaines personnes soient achetées, ce n’est pas en raison d’une trop grande force de l’État mais d’une trop grande force de l’argent privé. Plus étonnant et pernicieux ­encore : l’évolution idéologique a permis de revêtir cette forme nouvelle de corruption d’un habillage légal. Des lois ont été ­votées qui font que l’immoralité des indi­vidus respecte les formes. Un exemple évident : les privatisations. Dans l’idéologie dominante, elles sont synonymes de modernité économique. En pratique, elles ont signifié non pas simplement que des gens du privé rachetaient des biens publics, mais très souvent – c’est particulièrement vrai de la France – que des gens du privé, avec la complicité d’agents du public, accaparaient les biens de l’État. Pour comprendre ce qui se passe dans le monde occidental, il faut donc prendre en compte un concept élargi de corruption, ce que j’appellerai des phénomènes de corruption collective. Si le groupe des inspecteurs des finances français est l’instrument de la privatisation et qu’on retrouve ces mêmes inspecteurs à la tête des grandes banques privatisées, augmentant massivement leur salaire, de quoi s’agit-il sinon d’une forme de corruption légale ? De la même façon, aux États-Unis, si des lois ont été votées qui rendent le lobbying légal et permettent d’injecter des milliards de dollars dans la politique, on est dans de la corruption officielle. Tout cela a été assez bien théorisé par James K. Galbraith dans son livre L’État prédateur, qui montre que le marché libre défendu par le néolibéralisme est une vaste blague et qu’à présent, pour vraiment s’enrichir, il faut utiliser l’État, le contrôler et capter ses ressources (1). Mais, quand on s’intéresse à l’histoire du capitalisme, on s’aperçoit très vite que cette fragilité fondamentale du néolib
ralisme avait été théorisée avant même qu’il n’­apparaisse – par les écoles allemandes (au sens large), la tradition incarnée par Weber, Polanyi, Schumpeter. Ils avaient posé une question fondamentale : le capi­talisme peut-il fonctionner sans couche protectrice, c’est-à-dire sans une morale des classes dirigeantes ? La théorie néolibérale ne s’appuie que sur des arguments économistes. Or on constate que les personnes et les peuples qui réussissent le mieux économiquement sont ceux qui ont des préoccupations autres qu’économiques et présentent un niveau d’honnêteté supérieur. Ce n’est pas un ­hasard si le capitalisme est né dans les pays protestants, qui possède un niveau de conscience religieuse et morale élevé, et si le premier pays non occidental à connaître un décollage de type capitaliste a été le Japon, qui se caractérise par des valeurs héritées de la morale féodale.  

Le meilleur indicateur de corruption : le taux de mortalité infantile

Je me suis penché sur le classement de la corruption par pays établi par Transparency International. Ce qu’il mesure n’est pas très clair : des faits, des sentiments ? Cet organisme a été fondé par un Alle­mand et est accusé d’être une officine américaine. Il est vrai que, d’après sa carte de la corruption, les zones les moins corrompues correspondent au réseau des bases américaines. Ce qui me fait penser que si Transparency International est classé comme organisation non gouvernementale, l’Otan devrait l’être aussi. Certains résultats ont néanmoins un haut degré de vraisemblance. Ainsi, on trouve parmi les pays les moins corrompus les pays d’Europe du Nord, scandinaves et autres, bref les pays protestants. Et, en bas du classement, des pays comme la Somalie et la Syrie. Mais ce sont des pays où l’État n’existe plus. Et qu’est-ce que la corruption post-étatique ? D’autres éléments me semblent plus contestables. Le Japon, par exemple, y est présenté comme à peine moins corrompu que la France. Peut-être est-ce dû à l’héri­tage de l’époque féodale dont je parlais : le sentiment d’obligation et de respect des contrats a une forte dimen­sion interpersonnelle et il en résulte sans doute des situations où les règles étatiques individualistes strictes ne sont pas complètement respectées. Mais franchement, quand on voit la merveille qu’est Tokyo – 40 millions d’habitants et pas un papier gras par terre –, on a du mal à imaginer que ce pays soit pratiquement au même niveau de corruption que la France. Autre problème, avec la Russie cette fois : au vu du niveau de corruption que lui prête Transparency International (pire que la Chine !), ce pays ne pourrait tout simplement pas tenir debout. J’en suis venu à me dire que, face à des données aussi peu vérifiables, le meilleur indicateur de corruption était sans doute… le taux de mortalité infantile. Comme il reflète la protection des plus faibles, notamment ceux des milieux popu­laires, s’il est très bas, il traduit l’existence d’une certaine conscience ­sociale. Avec un tel indicateur, le Japon et les pays scandinaves caracolent en tête, et la Russie et les États-Unis – pays dont je doute qu’il soit encore protestant – se retrouvent au même niveau. Se pose évidemment le problème de la Biélorussie, la dernière dictature d’Europe, que Transparency International classe 68e sur 180, derrière la Malaisie. Son taux de mortalité infantile (3 pour 1 000 naissances) est plus bas que celui des états-Unis et même que celui de la France. Avec un tel taux, il est peu crédible qu’il s’agisse vraiment d’un système corrompu, dominé par des fonctionnaires malhonnêtes. La France, quant à elle, s’en sort bien. Sans doute parce que le gros de la population y reste assez honnête. C’est en haut qu’on trouve la corruption. On a affaire à une société pourrie par la tête.  

La pensée néolibérale dans une impasse

Quel rôle joue l’héritage catholique dans ce phénomène ? La survie de la morale protestante en Europe du Nord est logique puisque, dans cette conception, chacun est son propre juge. Cela induit une conscience tourmentée que la disparition de la pratique religieuse ­n’atteint pas au cœur. Rien de tel, en revanche, avec le catho­licisme, où c’était le prêtre qui contrôlait et absolvait. La disparition de la pratique religieuse fait alors qu’il n’y a plus de juges et que l’absolution par le prêtre devient une auto-absolution automatique. Voilà qui expliquerait le manque total de culpabilité que semblent éprouver les élites françaises. Il est possible qu’elles aient toujours été corrompues. Ce qui est nouveau, c’est qu’elles ne semblent plus se reconnaître de devoir en plus. Prenez un homme comme Richelieu, considéré comme un grand serviteur de la monarchie et de la ­nation : pendant qu’il construisait l’État, il construisait aussi sa fortune personnelle aux frais de l’État. Personne ne songera à le lui reprocher car, en réalité, on peut être corrompu, du moment qu’à côté on défend aussi l’intérêt général. L’inquiétude actuelle vient de ce que ce n’est même plus le cas. Nous revoilà dans cette impasse de la pensée néolibérale économiste pure : combien de temps des sociétés peuvent-elles fonctionner sans une morale collective et individuelle assez contraignante ? En 1958, l’anthropologue américain Edward Banfield a consacré un ouvrage à l’Italie du Sud, intitulé « La base morale d’une société arriérée » (2). Il y décrivait une société où n’existait pas de loyauté au-delà de la famille nucléaire. Il n’est pas impossible que cette Italie du Sud soit au cœur de l’inconscient du néolibéralisme car, si l’on y réfléchit bien, l’horizon parfait de ce dernier – un monde sans État, sans religion, sans morale, où n’existe que l’individu dans toute sa pureté –, ce n’est pas le marché parfait. C’est Le Parrain.   — Emmanuel Todd est historien et anthropologue. Où en sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine (Seuil, 2017) est son dernier ouvrage paru. Nous l’invitons désormais à apporter régulièrement son éclairage sur un sujet du numéro. — Propos recueillis par Baptiste Touverey.

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