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L’incroyable conquête

Il a suffi de cent ans pour que les Arabes se taillent un empire aussi vaste que Rome à son apogée, avec guère plus de 30 000 hommes. Grâce à une conjonction de facteurs peu ordinaire.

Peu d’événements historiques ont eu un impact aussi rapide et profond que l’avènement de l’islam. Quinze ans ont suffi, après la mort de Mahomet, pour que ses disciples du désert conquièrent tous les centres de la vieille civilisation du Proche-Orient. Ils avaient détruit la Perse, depuis longtemps une grande puissance régionale ; réduit Byzance, sa principale rivale, à un État croupion ; et forgé un empire aussi vaste que Rome à son apogée. Moins d’un siècle plus tard, les armées musulmanes écumaient les frontières de la Chine des Tang et, à 8 000 kilomètres de là, fondaient sur l’Espagne pour affronter les princes mérovingiens dans ce qui est aujourd’hui la France.

Le triomphe n’était pas seulement militaire. L’expansion explosive de l’islam a mis un terme soudain aux liens qui unissaient depuis mille ans les deux rives de la Méditerranée sur les plans commercial, culturel, politique et religieux. Pour la première et unique fois dans l’histoire, naissait un empire fondé entièrement sur une foi, tenu par ses lois et voué à sa propagation. L’islam a supplanté de vieilles religions durablement enracinées, comme le zoroastrisme en Perse, le bouddhisme en Asie centrale et l’hindouisme dans une bonne partie de la vallée de l’Indus. Il a fait de l’arabe, un dialecte du désert, une langue mondiale qui, des siècles durant, a supplanté le grec et le latin comme principale dépositaire du savoir humain.

Pourtant, la question de savoir comment les Arabes musulmans ont réussi cet exploit reste une énigme. Non que les explications fassent défaut. Les Arabes eux-mêmes ont bâti une riche tradition littéraire autour du succès miraculeux de l’islam. Mais ces récits martiaux des futuhat, ou avancées merveilleuses de la nouvelle foi, vantaient surtout la supériorité morale, le zèle et le courage des vainqueurs, sans beaucoup nous informer sur les facteurs plus concrets qui leur étaient venus en aide. Une grande attention a été portée à des détails comme la généalogie des généraux arabes ou la répartition précise du butin, aux dépens de précisions sur la chronologie et la géographie.

Les historiens modernes ont fait peu de cas de ces récits, soulignant comment les désordres calamiteux de l’Antiquité tardive avaient sapé la capacité de résistance aux invasions musulmanes. En raison de la difficulté d’interprétation des rares textes anciens, en arabe mais aussi en grec, en syriaque, en copte, en arménien, en perse et même en chinois, en raison aussi de la pauvreté des connaissances archéologiques sur les premiers temps de l’islam, la recherche récente a aussi eu tendance à se focaliser sur un thème ou une région. Et la dernière génération d’historiens n’a produit aucune synthèse sur le premier siècle de l’islam.

Peu d’auteurs sont mieux équipés pour cela que Hugh Kennedy. Ce professeur d’histoire médiévale a écrit de nombreux livres sur les premiers temps de l’islam, et c’est un historien méticuleux et judicieux. Plutôt que de rejeter les documents suspects, comme les histoires musulmanes triomphalistes, il préfère les examiner pour y chercher des indices. De temps à autre, il y trouve des éléments confirmant que certains de ces récits sont plus proches de la vérité que ne le pensaient jusqu’alors les historiens.

Un chef unique, le calife

Les premiers dirigeants musulmans étaient tout sauf des Bédouins sauvages et illettrés, montre ainsi Hugh Kennedy. C’étaient des citadins sophistiqués et des chefs militaires de grande compétence. Une fois ralliée une masse critique de convertis, l’adhésion rapide à la foi nouvelle de tribus de toute la péninsule Arabique a créé la dynamique nécessaire à la conquête. La société arabe était marquée par les conflits entre tribus. S’étant désormais soumises à l’autorité d’un chef unique, le calife musulman, les guerriers nomades devaient diriger leur énergie vers l’extérieur s’ils voulaient éviter de faire éclater la nouvelle nation musulmane. Leur volonté d’en découdre était en outre sanctifiée par la doctrine du jihad, qui promettait des récompenses tant terrestres que célestes. Les martyrs s’assuraient une place privilégiée au paradis, tandis que les soldats étaient autorisés à conserver les quatre cinquièmes du butin.

Mais l’esprit de corps des musulmans, leur mobilité acquise à l’épreuve du désert, l’intelligence de leurs généraux ne suffisent pas à expliquer comment des armées aussi petites – peut-être 30 000 hommes pour la conquête de la Syrie, 10 000 pour celle de l’Irak, 16 000 pour celle de l’Égypte – se sont si rapidement emparées de territoires densément peuplés. D’autres facteurs ont joué un rôle crucial. Le plus important étant le moment des faits.

À partir des années 540, des épidémies répétées de peste bubonique avaient fait des coupes claires dans la population du Proche-Orient et de la Méditerranée. Et les désordres politiques allaient encore affaiblir la région. Prenant prétexte de l’assassinat de l’empereur byzantin Maurice en 602, le shah de Perse Chrosroês II lança une guerre éclair qui emmena ses armées à travers les riches provinces de Syrie et d’Égypte et en Anatolie jusqu’à Constantinople. C’est seulement en 624, sous Héraclius, que les Byzantins contre-attaquèrent, prenant à revers les forces perses en débarquant sur les rives de la mer Noire, puis pillant en avançant vers le sud jusqu’au cœur de la Perse. Héraclius prit Jérusalem en 630 et le fils de Chrosroês II, monté sur le trône après l’assassinat de son père, demanda la paix.

Ces décennies de guerre ont laissé Byzance et la Perse exsangues. L’irruption soudaine des musulmans les trouva complètement sans défense. Comme l’écrit Kennedy, « si Mahomet était né une génération plus tôt et si lui et ses successeurs avaient lancé leurs armées contre ces grands empires en 600, par exemple, il est difficile d’imaginer qu’ils seraient parvenus à quoi que ce soit ».

Pire, pour Héraclius, la rivalité entre les sectes chrétiennes conduisit de nombreux Égyptiens et Syriens à se ranger aux côtés des envahisseurs arabes contre les Byzantins, qui avaient tenté d’imposer leur orthodoxie par la force. À leur grand avantage, les musulmans n’étaient pas non plus très exigeants : ceux qui n’embrassaient pas l’islam pouvaient vénérer le dieu qu’ils voulaient, contre paiement d’un impôt annuel, pas plus lourd que celui qu’ils versaient auparavant.

L’avancée des musulmans ne se fit pas sans souffrances, révèle Kennedy dans un chapitre poignant qui donne la parole aux vaincus. En diverses occasions, les villes qui résistaient furent rasées, leurs habitants massacrés ou réduits en esclavage. En Afrique du Nord, les raids destinés à se procurer des esclaves prirent une telle ampleur qu’ils entraînèrent, en 741, un imposant soulèvement berbère. Mais dans une bonne partie du territoire conquis, l’emprise musulmane demeura légère pendant des générations. Il est révélateur que l’expansion hors d’Arabie se fit en deux vagues. La première exploita la faiblesse des empires voisins. La seconde, deux générations plus tard, se fonda sur les acquis de la première mais ne réussit pas à repousser les frontières beaucoup plus loin. Il est remarquable de voir à quel point la géographie de l’islam est restée stable depuis lors, si l’on excepte la perte de l’Espagne et, en sens inverse, les avancées dans les Balkans, en Inde et dans les Indes orientales. Mais ces événements eurent lieu des siècles plus tard, et les derniers triomphes militaires de l’islam furent le fait des Turcs, non des Arabes.

Cet article est paru dans le New York Times le 6 janvier 2008.

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Notes

 

Pour aller plus loin

Dominique Chevallier, Vapeurs de sang. Le Moyen-Orient martyr, Sindbad, 2008. Comment les Arabes se cherchent dans des combats qui assument leur histoire et parfois la mythifient. Par l’un des meilleurs historiens français du monde arabe, professeur émérite à la Sorbonne.

Ahmed Djebbar, L’Âge d’or des sciences arabes, Le Pommier, 2005. Par un spécialiste d’origine algérienne.

Samir Kassir, Considérations sur le malheur arabe, Actes Sud, 2008 (1re édition 2004). Le regard désabusé d’un grand journaliste libanais, assassiné en 2005.

Bernard Lewis, Les Arabes dans l’histoire, Champs-Flammarion, 1997. Un classique, par un grand orientaliste américain.

Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes. La barbarie chrétienne en Terre sainte, J’ai lu, 1999. Par un romancier et essayiste francophone d’origine libanaise.

Farouk Mardam-Bey et Elias Sanbar, Être arabe. Entretiens avec Christophe Kantcheff, Actes Sud, 2006. Dialogue entre un historien francophone d’origine syrienne et un historien, poète et essayiste francophone palestinien.

Maxime Rodinson, Les Arabes, PUF, 2002 (1re édition 1979). Un livre de référence, par l’un des plus grands spécialistes français, d’obédience marxiste, du monde arabe et musulman.

LE LIVRE
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Les grandes conquêtes arabes. Comment l’expansion de l’islam a changé le monde où nous vivons de L’incroyable conquête, Da Capo Press

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