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Lire vite ou bien ?

Lire, cela prend du temps de cerveau disponible. La Recherche, par exemple :1 234 000  mots, cent trente heures au moins. Raison pour laquelle Anatole France soupirait à juste titre : « La vie est trop courte et Proust est trop long. » 1 À noter qu’Anatole France lisait sur ­papier ; en version numérique, pour des questions semble-t-il d’éclairage des caractères, il faudrait plutôt compter deux cents heures.

 

A-t-on trouvé un moyen d’accélérer la lecture, à cette époque où nos minutes sont si précieuses et la concurrence pour les occuper si rude ? Pas vraiment, hélas, même si ce n’est pas faute d’avoir essayé. En France, le pionnier semble avoir été le jésuite Radonvilliers, l’un des précepteurs des petits-enfants de Louis XV. Sa méthode : associer la forme d’un mot au symbole de son sens, en une sorte d’idéogramme à rebours. On ne sait quels résultats il obtint avec son élève Louis XVI, mais il ne le dégoûta en tout cas pas de la lecture, à ­laquelle l’infortuné roi consacrait ses nombreux loisirs (notamment aux ouvrages de géographie).

 

Plus tard, on se focalisera sur l’augmentation du champ visuel (apprentissage pénible et guère efficace) et sur la suppression de la « subvocalisation » (l’inutile prononciation mentale des mots qu’on lit). Dans les ­années 1950, l’Américaine Evelyn Wood popularisera une technique miri­fique, combinaison de stimulation de la vision périphérique et de maîtrise de la fâcheuse subvocalisation qui lui permettra de revendiquer une vitesse de lecture de 2 700 mots par minute, soit dix fois plus que le (bon) lecteur moyen. Mais le bénéfice gagné au déchiffrement est souvent reperdu à la compréhension, si l’on en croit Woody Allen : « J’ai suivi un cours de lecture rapide. J’ai pu lire Guerre et paix en vingt minutes. Ça se passe en Russie. »

 

Les nouvelles technologies offriraient-elles un remède contre le mal qu’elles contribuent à répandre, en nous incitant à rogner sur le temps dévolu à la lecture de livres ? Elles essaient. Par exemple en combinant exercices d’apprentissage en ligne et outils d’évaluation, comme Zap Reader, qui promet « d’apprendre à lire trois fois plus vite, de gagner du temps et de devenir plus productif ». Ou en accélérant l’apparition des mots à l’écran, au rythme de 300, 500, voire 1 000 par minute, technique plaisamment nommée RSVP 2. Ou bien en incitant notre œil à accrocher une lettre au milieu de chaque mot, positionnée, l’espace d’un instant, à l’emplacement optimal de l’écran – un effort comme l’ascèse : efficace, faut-il croire, mais si pénible…

 

D’ailleurs, les spécialistes n’ont pas l’air vraiment convaincus. « La lecture en diagonale peut faire gagner du temps, à condition que le but ne soit pas la compréhension d’un texte en profondeur », conclut une étude américaine 3. Peut-être la meilleure solution est-elle encore celle que suggérait Schopenhauer : vendre « en même temps que les livres le temps requis pour les lire ».

Notes

1. Cité par Marcel Le Goff, Anatole France à la Béchellerie (Albin Michel, 1947).

2. Rapid serial visual presentation, utilisée notamment par l’application Spreeder.

3. « So Much to Read, So Little Time: How Do We Read, and Can Speed Reading Help? », Psychological Science in the Public Interest, vol. 17, no 1, 2016.

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