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L’irrésistible montée du « solo »

Le regard d’apitoiement que nous portons encore sur les célibataires est complètement dépassé. L’urbanisation, l’émancipation des femmes, les nouvelles technologies, le culte de l’individu et l’allongement de la vie conduisent ensemble à l’essor de ce phénomène, de plus en plus facile à vivre. À la clé, l’atomisation sociale ou la réinvention inattendue du collectif ?

Aussi sûrement qu’Orion fait à l’automne son apparition dans le ciel étoilé, une curieuse constellation apparaît chaque année, au printemps, sur les écrans des multiplexes : les comédies romantiques et les couples qui y déambulent, à la recherche de l’amour. Voilà des gens dont les problèmes ont tendance à être très différents des nôtres. Elle est bien dans sa peau, très reconnue dans un travail à vous flanquer des ulcères, seule. Il est sensible, créatif, doté d’un appartement étonnamment vaste, sans attaches. Malgré tous ces atouts, rien ne parvient à adoucir leur solitude. Il s’essaie à la cuisine. Elle collectionne les vieux 33 tours. Il cherche l’amour dans les bras de bavardes narcissiques. Elle passe toutes ses nuits au bureau. Finalement, sa meilleure amie, qui peut aussi être sa mère divorcée, lui dit que ça ne peut plus durer, qu’elle est en train de dilapider ses plus belles années ; qu’elle va finir seule et désespérée. De l’autre côté de la ville, il écoute son meilleur copain, marié à une certaine Debbie, chanter les joies de la vie à deux. Rien de tout cela ne les aide vraiment. Tandis que le premier acte du film touche à sa fin, nous épions l’héroïne plongée dans la traditionnelle scène de solitude des comédies romantiques : pelotonnée en pyjama sur son canapé, elle avale son troisième verre de vin et farfouille dans un énorme coffret de films de Dreyer. Elle regarde la même émission que lui (une bouteille de whisky à moitié vide sur la table basse, des plats chinois à emporter sur les genoux), et bien que ceci nous garantisse une inévitable romance, ce n’est pas d’un grand secours pour les personnages à l’écran. Ils sont seuls ; leur vie est sinistre. L’émission qu’ils regardent, si l’on en croit l’image vacillante, semble porter sur l’invasion de la Pologne par Hitler. Peu de choses sont aussi mal acceptées de nos jours que la solitude prolongée – un style de vie qui, pour beaucoup, est la marque des perdants et rappelle des êtres comme le terroriste Ted Kaczynski (Unabomber) (1) ou le personnage de dessin animé Shrek (2). L’isolement mérite-t-il une image moins fâcheuse ? Mis à part la réclusion monastique, qui n’est après tout qu’une autre manière d’être en communauté, il est difficile de trouver une vie solitaire qui n’inspire pas de la pitié, ou un solo qui donne envie (et joue vraiment le jeu : même Henry David Thoreau, malgré toutes ses fanfaronnades en la matière, revenait régulièrement dans sa ville natale de Concord pour les bars et la cuisine de sa mère (3)). Parallèlement, on nous administre en permanence la preuve des vertus du collectif : la série télévisée sur la famille Brady (4), la Marche sur Washington (5), l’équipe des Yankees en 2009 (6)… Seuls, nous dit-on, voilà comment ça finit quand périclitent ces belles aventures.

La « société secrète » des solitaires

Cette mauvaise réputation de la solitude moderne a pourtant de quoi laisser perplexe : les éléments qui la rendent possible – la stabilité financière, l’autonomie de pensée, les moyens de racheter du produit vaisselle quand la boîte est vide – sont précisément ceux que notre culture valorise. En outre, les récentes évolutions démographiques indiquent que la vie en solo, loin de s’évaporer en cette ère de connectivité généralisée, a le vent en poupe. En 1950, aux États-Unis, 4 millions de personnes [de 15 ans et plus] vivaient seules. Aujourd’hui, on en compte huit fois plus, 31 millions (7). Les Américains ne se sont jamais mariés aussi tard (à 28 ans en moyenne pour les hommes), et ils n’ont jamais été aussi prompts à mettre fin à leur vie conjugale : la moitié des unions se terminent par un divorce. Près d’un tiers de l’ensemble des logements sont aujourd’hui occupés par une personne seule, et cinq millions d’adultes de moins de 35 ans vivent seuls (8). Cela peut s’avérer une bonne chose à savoir (ou pas) certains samedis soir… Eric Klinenberg, sociologue à l’université de New York, a passé les dernières années à étudier l’isolement et il aborde le sujet en homme déconcerté par ces récentes évolutions. Il s’est intéressé pour la première fois au phénomène en travaillant sur son premier livre, qui portait sur la canicule de 1995 à Chicago (9). Des centaines de personnes seules étaient alors mortes, pas seulement en raison de la chaleur, mais parce que leur mode de vie les avait privées d’un réseau de solidarité. « Silencieusement, imperceptiblement, elles avaient créé ce qu’un expert municipal qui travaillait avec elles régulièrement a appelé “une société secrète d’individus qui vivent et meurent seuls” », écrit Klinenberg. Going Solo est né de son désir de comprendre comment s’en sort cette société secrète, en temps normal, en dehors des épisodes de catastrophe naturelle. Pendant sept ans, le sociologue et son équipe ont interrogé plus de trois cents personnes seules, ainsi qu’une grande partie des travailleurs sociaux, des urbanistes et des designers qui contribuent à rendre possible cette existence en solo. L’échantillon inclut des célibataires de toute condition, y compris ceux qui vivent en appartement thérapeutique ou en maison de retraite. Leurs enquêtes de terrain ont été menées pour l’essentiel dans sept villes : Austin (Texas), Chicago, Los Angeles, New York, San Francisco, Washington et aussi Stockholm. Les résultats sont surprenants. Les données récoltées par Klinenberg suggèrent que vivre seul n’a rien d’une aberration sociale, que c’est l’inévitable résultat des valeurs progressistes dominantes. La libération des femmes, l’urbanisation, le développement des nouvelles technologies et l’allongement de l’espérance de vie – ces quatre tendances donnent à notre époque son visage culturel et chacune d’elles nourrit l’existence en solo. Les femmes, moins obligées de se consacrer exclusivement aux enfants et à l’entretien du foyer, peuvent s’investir dans une carrière, se marier et faire un bébé quand elles veulent, et divorcer si elles ne sont pas heureuses. La « révolution des communications », qui a commencé avec le téléphone et se poursuit avec Facebook, contribue à diluer les frontières entre isolement et vie sociale. La culture urbaine est particulièrement adaptée aux individus autonomes, de par la diversité sociale et les agréments qu’elle propose : des salles de gym, des cafétérias, des laveries automatiques et autres lieux du même acabit facilitent l’existence en solo. L’âge, grâce aux progrès sans précédent de la médecine, transforme en solitaires des gens qui ont vécu jusqu’à présent toute leur vie en couple. En 2000, 62 % des personnes âgées veuves aux États-Unis n’avaient pas retrouvé de compagnon, un pourcentage qui a peu de chances de décroître dans les années à venir. Ce qui fait de cette évolution non pas une simple réalité démographique mais un problème social, c’est la question de la recherche du bonheur : en règle générale, vit-on seul parce qu’on le veut ou parce qu’on n’a pas le choix ? Klinenberg remarque à un moment que vivre seul peut apporter une « solitude réparatrice », qui est peut-être « exactement ce dont on a besoin pour reconstruire des liens ». Mais la plupart des personnes dont il nous parle ne semblent ni particulièrement réparées, ni furieusement connectées. Elles sont fragiles, fières de leur liberté mais avides de contacts, angoissées, sémillantes, arrogantes, parfois effrayées – bref, elles ressentent une panoplie d’émotions familière à bien des gens, même ceux qui ne vivent pas seuls.

Solo et légers comme l’air

Voici Kimberly, une New-Yorkaise qui travaille dans l’industrie du cinéma et qui a traversé une sorte de crise lorsqu’elle s’est retrouvée encore célibatai
re à plus de 30 ans. Elle s’est jetée dans le travail, mais s’abêtissait la nuit devant sa télé. « Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre que ce n’était plus comme à l’université, confie-t-elle à Klinenberg, les gens ne passent plus comme ça à l’improviste. » Tout a changé quand elle a pris la décision d’acheter un appartement et qu’elle a assumé la perspective d’un avenir de célibataire. Elle a fait des travaux, s’est mise à organiser des soirées, est devenue indépendante, s’est essayée aux rencontres sur Internet et a pris contact avec Single Mothers by Choice [« Mères célibataires par choix »], une organisation qui aide les femmes seules souhaitant élever un enfant. Était-ce une forme d’épanouissement personnel ou de résignation ? Kimberly le reconnaît : « Je n’avais pas le projet d’installer un jour seule mes rideaux. Je m’étais toujours imaginé le faire avec mon amoureux. » Et pourtant, de son propre aveu, le fait d’ériger l’autonomie en idéal lui a apporté le bonheur, notamment parce que cela l’a libérée de la honte de l’échec. Certaines personnes restent célibataires par aversion de la cohabitation. Dans un autre passage du livre, nous croisons Justin, un jeune homme arrivé à New York après ses études, qui s’est installé avec des amis, convaincu que faire des rencontres était plus difficile en vivant seul. Mais moins il s’appuyait sur ses colocataires pour sa vie mondaine et amoureuse, plus ils semblaient l’entraver, empiétant sur son espace, son intimité (« Quand tu ramènes une fille à la maison, non seulement la fille va remarquer tes colocataires, mais tes colocataires vont la remarquer »), et son droit à faire ce qu’il entendait. Depuis, il est seul. La plupart des personnes qui ont grandi au cours du dernier demi-siècle ont appris à vivre ainsi, selon leurs propres règles, en construisant le monde qu’elles souhaitent. Ce credo, que Klinenberg appelle le « culte de l’individu », pourrait bien être ce que l’Amérique a de plus proche d’un idéal commun, et c’est le principe sur lequel de nombreux célibataires fondent leur existence. Si l’on est ambitieux et que l’on doit manœuvrer sur un marché du travail sans pitié, être seul peut sembler le meilleur moyen d’aborder la vie d’adulte. Ceux qui n’ont à charge qu’eux-mêmes sont légers comme l’air (ils peuvent déménager si leur travail l’exige) et leur emploi du temps est souple (pas besoin de rentrer à la maison pour le repas). Ils ont également tendance à avoir plus de marge de manœuvre financière puisque personne d’autre ne dépend de leur revenu. Ils ont les coudées franches pour gravir les échelons. Pour un certain type de jeunes gens hyper ambitieux, se mettre en ménage trop tôt comporte un risque, celui de se retrouver uni à un partenaire qui n’aura pas l’endurance suffisante pour arriver à suivre. « Pour toute une nouvelle génération de cadres supérieurs, 20 ans, et même 30, c’est précisément l’âge où il faut éviter de se marier et de fonder une famille », observe Klinenberg. Son travail montre que notre perception habituelle de la vie en solo est complètement dépassée. Loin d’être la marque d’un renoncement social, elle se révèle souvent un moyen d’avancer, de prendre le contrôle de sa vie. Et les individus ne souffrent pas seuls dans leur coin, la société en assume le coût. La vie de célibataire est intrinsèquement autocentrée : elle exige de veiller à la préservation de soi sur les grands sujets (l’autonomie financière) comme sur les petits (le liquide vaisselle) et, dans bien des cas, elle affranchit le solitaire de ces relations quotidiennes qui contribuent à forger le sens de la responsabilité partagée. À l’échelle individuelle, cela peut se révéler rentable. Mais quand une part non négligeable de la population est concernée, cela devient un problème. Dans son étude de référence, Bowling Alone (10), le politologue de Harvard Robert D. Putnam souligne l’étonnant déclin, au cours des trois dernières décennies, de ce qu’il appelle le « capital social » : ces réseaux de soutien et d’entraide qui lient les gens et contribuent à la réalisation collective des choses. Son ouvrage dresse le constat d’un dépérissement de tout, depuis l’implication des parents d’élèves, aux parties de cartes en passant par les dîners ; mais le cœur de son argumentation porte sur le déclin de la participation civique. Entre 1973 et 1994, le nombre de personnes ayant joué un rôle dirigeant dans une association locale a chuté de plus de moitié. Durant cette même période, la lecture des quotidiens s’est effondrée chez les moins de 35 ans, tout comme la participation électorale [lire « Pourquoi voter ? », Books, mai 2012]. Pourquoi ? Putnam incrimine les bouleversements culturels de l’après-guerre ; la privatisation des loisirs (la télévision, par exemple) ; et, dans une moindre mesure, le développement des longs trajets quotidiens en voiture et les contraintes de temps subies par les familles monoparentales ou dans lesquelles les deux parents travaillent. « Des pans entiers de l’ancienne sociabilité ont été entamés – détruits même – par le changement technologique, économique et social », écrit-il. En d’autres termes, Putnam considère que les institutions publiques ont été victimes des mêmes logiques d’individuation produisant la solitude moderne. Et contrairement à Klinenberg, qui envisage la vie en solo avec optimisme parce qu’il envisage avec optimisme les effets socialisants de la technologie, Putnam pense que la communication numérique offre un type de lien trop faible pour pouvoir compenser la perte du sens de la communauté. Une bonne socialisation est un pré-requis pour avoir une vie sur le Net, non un effet de celle-ci, souligne-t-il ; sans contrepartie dans le monde réel – la possibilité de rencontrer ses amis du Web « à l’épicerie du coin » – les contacts noués sur la Toile deviennent bizarres, inauthentiques, déclamatoires. Qui plus est, « les relations dans le monde réel nous confrontent à la diversité, tandis que le monde virtuel a tendance à être plus homogène ». On perd l’habitude de faire l’effort de bâtir des passerelles quand c’est nécessaire. La technologie nous aide peut-être à nous sentir moins seuls, mais elle ne nous rend pas vraiment moins seuls. Bowling alone est paru il y a plus d’une décennie – une éternité à l’échelle de l’innovation technologique. Mais le temps n’a fait qu’exacerber les inquiétudes exprimées par Putnam. Deux livres s’en font l’écho à l’âge de Facebook. L’un d’eux, Alone Together (11), de la professeure du MIT Sherry Turkle, réfute les promesses fondamentales de la connectivité numérique. Elle allègue que le vivre-ensemble, loin d’être renforcé par la technologie, a été supplanté par « le clair-obscur de la communauté virtuelle ». Turkle est une candidate improbable pour ce genre de techno-scepticisme. Deux de ses précédents ouvrages, The Second Self et Life on the Screen (12) envisageaient un avenir radieux de connectivité numérique. Mais, depuis, son enthousiasme s’est envolé et elle est aujourd’hui dérangée par les jeunes qui envoient des textos au lieu d’appeler, par les adultes qui répondent à leurs mails pendant une conférence, par les tamagotchis [lire « Le Japon malade de ses robots », Books, juin 2011] et par un livre récent intitulé « Amour et sexe avec les robots (13) ». Elle pense que la technologie nous empêche non seulement de nous épanouir socialement, mais aussi de trouver la consolation dans le fait d’être seul. « Pour connaître la solitude, il faut être capable de se retrouver en tête à tête avec soi-même, écrit-elle. Bien des gens découvrent que leur accoutumance à Internet les empêche de trouver la solitude même au bord d’un lac, de la mer ou en randonnée. »

La coopération, un savoir-faire menacé

Turkle fait l’hypothèse que les liens tissés grâce à la technologie le sont, fondamentalement, par choix. Mais quelle est l’alternative ? Il existe une forme de nostalgie dans sa défense de la sociabilité en chair et en os, que l’on retrouve dans plusieurs autres études du genre. Dans Together (14), Richard Sennett affirme que la coopération est un savoir-faire – une compétence que tous les adultes étaient, jusqu’à récemment, obligés d’acquérir. À présent que nous sommes moins tenus d’affronter, sur le lieu de travail et à l’école, des relations qui nous défient et nous stimulent, il s’inquiète de la perte de cet apprentissage : « Un type inédit d’individu est en train d’apparaître dans notre société moderne, l’individu qui, incapable de gérer des formes complexes et exigeantes d’engagement social, préfère se replier sur lui-même. » C’est un schéma séduisant, mais qui a ses limites – et si Sennett cherchait tout simplement de la coopération aux mauvais endroits ? Together est un livre sur la collaboration informelle et productive qui ne mentionne nulle part Wikipedia. Étant donné nos habitudes numériques, la question n’est pas de savoir si nous devons ou non recourir à la technologie pour soulager notre solitude. C’est de savoir comment. Au mois d’octobre dernier, un New-Yorkais du nom de Jeff Ragsdale, qui venait de se faire plaquer et traversait une mauvaise passe, a placardé des prospectus dans les rues de Manhattan. Cela disait : « Si quelqu’un veut parler, à propos de n’importe quoi, qu’il m’appelle. » Avec son numéro de portable. Moins de 24 heures plus tard, il avait reçu une centaine de coups de fil et de textos. Et quand les gens se sont mis à poster des photos de son annonce sur le site communautaire Reddit.com, ce nombre a bondi à sept cents appels et mille textos par jour. Le meilleur – et le pire – de tout cela a été rassemblé par David Shields et Michael Logan dans le livre Jeff, One Lonely Guy (15). Les messages adressés à Jeff sont très variés : mélancoliques (« Je suis le ministre de la Dépression »), résolus (« Je ne tombe pas amoureux. J’aime le jazz »), déconcertants (« J’ai vécu une rupture traumatisante. Maintenant je veux travailler dans la finance »). Mais le pathétique affleure souvent à la surface, comme ici : « Papa nous battait, ma mère, ma sœur et moi, et finalement il a été arrêté. Il est allé en prison et dans un centre de soins psychiatriques… Je suis passée par pas mal de familles d’accueil… Il a essayé de me contacter sur Facebook, mais je ne lui ai pas répondu… J’ai essayé de me suicider à 17 ans en avalant des somnifères. L’ambulance est venue me chercher. » Ou ici : « Après neuf années dans l’armée, j’ai travaillé dans un service de traumatologie comme technicien en radiologie. J’y ai perdu ma foi dans l’humanité… Je buvais douze bières par nuit. Je me suis effondré quand ce sans-abri est arrivé. Il avait tellement de poux dans ses dreadlocks qu’il les a aspergés d’alcool, puis a craqué une allumette. Et hop… » Selon Turkle, ce genre de confession est un moyen de contourner la confrontation directe : il peut être plus facile de raconter ses malheurs et ses secrets à un étranger (ou à de nombreux étrangers) que de panser ses plaies avec ceux qui font vraiment partie de votre vie. Mais la confession anonyme n’est pas propre à notre époque, et c’est son manque de formation qui distingue principalement les activités de Jeff du travail d’un prêtre ou d’un psycho­logue. Ceux qui l’ont appelé le savaient pertinemment. Beaucoup avaient eu recours à des professionnels et cette fois ils voulaient entrer en contact avec quelqu’un qui leur ressemble – quelqu’un qui n’a pas de conseils pratiques à offrir mais est susceptible de les comprendre. Cela aide probablement, un peu. La vérité, c’est que les personnes qui se sentent seules chez elles sont les premières à appeler des amis, à flâner dans les librairies, à travailler dans des cafés, à prendre des colocataires, à se créer un profil sur le site de rencontres OKCupid et à fréquenter les raves pour danser la tecktonik. Ils font ce qu’a fait Kimberly : ils font entrer des gens dans leur vie. Ils envoient des textos à Jeff. Ils ne restent pas assis chez eux des mois durant, les yeux rivés sur leur table basse.

Désastre personnel

Les vrais dangers de la vie en solo sont plus spécifiques. Klinenberg avait pour objectif de dépasser sa pensée réflexe sur la vie solo – à savoir que c’est une manière de vivre horrible dans les moments de désastre personnel. Mais le principal avertissement de son étude est bien que c’est effectivement une manière de vivre horrible dans les moments de désastre personnel. Pris au dépourvu, le solitaire peut se retrouver complètement abandonné à lui-même. C’est particulièrement un problème pour les personnes âgées qui doivent souvent vivre seules après le décès du conjoint et pour qui les risques d’accident de santé ou d’accident domestique sont élevés. Klinenberg fait de nombreuses propositions pour faire face à des situations de ce type. Certaines sont raisonnables (un meilleur financement des programmes d’aide à domicile pour les personnes âgées), quelques-unes, chimériques (il croit vraiment à l’avenir des robots sociaux). Mais même la solitude volontaire ne soulage pas le problème de la vieillesse. La première génération de seniors à avoir atteint l’âge adulte après la libéralisation culturelle des années 1960 arrivera à la retraite dans les dix prochaines années. Pour la première fois, nous allons donc avoir affaire à un groupe de vieux pour qui la solitude est un choix, une identité, un exercice de la liberté. L’éthique du soin aux personnes âgées en sera bouleversée. Si maman a vécu seule, avec succès et fierté, pendant quatre décennies, est-il responsable de la placer en maison de retraite dès qu’elle se met à oublier ses factures de gaz ? N’est-ce pas insulter la personne qu’elle s’est toujours efforcée d’être ? Klinenberg nous présente Dee, une veuve de 90 ans qui a vécu seule ces vingt dernières années dans un appartement de Harlem et n’a aucune intention de le quitter, jamais. « C’est chez moi » explique-t-elle non sans fondement. « L’idée d’une maison de retraite et d’une – comment on appelle ça ? – d’une assistance à domicile, j’en ai des frissons rien que d’y penser. » Aujourd’hui, cette autonomie farouche détonne chez une femme de l’âge et de la génération de Dee ; dans trente ans, cela pourrait bien être la norme. La facilité avec laquelle nous pouvons mener une vie en solo est, comme le montrent les sociologues, une réussite sociale en soi. Et les personnes qui souffrent le plus de solitude sont celles qui ont le plus besoin qu’on s’occupe d’elles. Pour le reste, nous ferions bien de ne pas trop nous inquiéter. La plus grande bénédiction du célibat est l’existence d’autres personnes qui vivent de la même manière. Les veufs et les veuves se font des amis dans les clubs ou à l’église. Les mères célibataires tissent un réseau d’entraide. Même les personnages des comédies romantiques finissent par trouver l’amour, à la grande joie du spectateur. Ils ne sont plus seuls, voudrait-on nous faire croire. Mais, encore une fois, l’ont-ils jamais vraiment été ? Cet article est paru dans le New Yorker le 16 avril 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.
LE LIVRE
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Option solo de Ce que ressentent les animaux, Penguin

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