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Liu Gong Li, centre du monde

M. Wang est arrivé là avec une centaine de dollars en poche. Quatre ans plus tard, il vend ses baignoires traditionnelles à la classe moyenne chinoise et a pu acheter un petit restaurant. Comme bien d’autres bidonvilles, Liu Gong Li n’est pas un cul-de-sac pour parias, mais un lieu où s’invente une vie meilleure.

Tout commence dans un village. Aux yeux du nouveau venu, ce hameau-ci semble figé dans le temps, imperméable au mouvement et au changement, seul au monde. Pour un peu, on le confondrait avec la nature. Lui faire l’aumône d’un regard, de la fenêtre de son véhicule, c’est ne voir qu’un petit amas de bâtiments, un îlot tranquille au charme ordonné, discret. On imagine alors un mode de vie agréable, à l’abri des tensions de la modernité. Ces quelques masures usées par les intempéries nichent sur la crête d’une vallée modeste. Quelques animaux de ferme s’agitent dans leur enclos, des enfants courent le long d’un champ, un mince filet de fumée s’échappe d’une hutte et un vieillard, un sac de toile sur le dos, s’engage dans un bosquet. L’homme, nommé Xu Qin Quan, est à la recherche d’herbes médicinales. Il descend l’antique sentier pierreux qui longe les champs en terrasses et conduit à la petite clairière au fond de la vallée, comme les membres de sa famille l’ont fait depuis dix générations. Là se trouvent les remèdes de son enfance : les tiges fines de ma huang, qui font transpirer pour chasser le rhume, les branches feuillues de gou qi zi, qui restaurent le foie. Il coupe les tiges avec son canif, les met dans son sac et remonte jusqu’à la crête. Il reste là quelques instants à contempler les nuages de poussière qui s’élèvent au nord, où les ouvriers de la voirie s’affairent à transformer le chemin étroit et cahoteux en un grand boulevard asphalté. L’aller-retour à Chongqing, au nord, qui demandait autrefois une journée entière, ne prendra bientôt plus que deux heures. M. Xu voit les panaches de poussière teinter d’ocre les arbres au loin. Il songe aux grandes souffrances, aux malheurs qui ont torturé les siens et tué des enfants, à la famine qui les a tenaillés des décennies durant, à l’ennui qui les a paralysés ensuite pendant de longues années. Ce soir-là, à l’assemblée du village, il proposera le remède souverain à tous ces maux. À compter de ce soir, dit-il, nous cesserons d’être un village. Nous sommes en 1995, et le village s’appelle Liu Gong Li. Il n’a guère changé depuis des siècles : son apparence, ses familles, sa culture artisanale du blé et du maïs. Il a acquis son nom, qui signifie « six kilomètres », lors de la construction de la route de Birmanie, à l’époque où la grande ville de la Chine intérieure, Chongqing, en était l’aboutissement oriental. Cette ville, dans les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale, n’était qu’un mirage, car le premier pont qui y menait avait été bombardé, et l’autre accès le plus proche, à des kilomètres de là, était tellement impraticable qu’il n’y avait aucun intérêt à faire le voyage, même si le Parti communiste l’autorisait. Le petit village n’avait aucun lien avec la moindre ville, ni avec aucun marché. On y pratiquait l’agriculture de subsistance. Le sol et les méthodes agraires rudimentaires ne permettaient pas d’échapper à la disette. Tous les trois ou quatre ans, les vicissitudes du climat et les antagonismes politiques provoquaient la famine, des gens mouraient, les enfants avaient faim. Entre 1959 et 1961, de terribles années, le village a perdu une grande partie de sa population. La famine a cessé vingt ans plus tard, remplacée par une dépendance misérable à l’égard des subventions gouvernementales. À Liu Gong Li, comme dans toutes les communautés paysannes du monde, la vie rurale n’a rien de tranquille ni d’idyllique : au contraire, pour les natifs, la vie a toutes les couleurs d’une ordalie monotone et angoissante. Dans la dernière décennie du XXe siècle, lorsque la Chine a adhéré à une certaine forme de capitalisme, ces villages ont subitement reçu la permission d’exploiter les terres non arables à leur profit. Lorsque M. Xu a proposé son remède, il n’y a donc eu aucune dissension : toutes les terres aux alentours seraient déclarées non arables. À compter de ce moment, le village a cessé d’être un village et est devenu une destination pour les paysans d’ailleurs. Quinze ans plus tard, Liu Gong Li est un spectre qui se dresse en marge d’un boulevard à quatre voies embouteillé sur un kilomètre à l’entrée de la ville : au beau milieu d’une forêt de tours d’habitation se déploie un mirage scintillant de cubes gris et bruns s’accrochant aux coteaux à perte de vue, une formation de cristal totalement échevelée qui a oblitéré le paysage. Quand on s’approche, les cristaux se matérialisent en maisons et en boutiques, en logements anguleux de briques et de béton de deux ou trois étages, assemblés par leurs occupants sans plan ni autorisation, juchés les uns sur les autres. Dix ans après que M. Xu a imposé son remède, son village de soixante-dix âmes s’est accru de plus de 10 000 résidents ; moins d’une douzaine d’années plus tard, il a fusionné avec les communes avoisinantes pour devenir une agglomération de 120 000 habitants dont peu y vivent officiellement. Ce n’est plus un village éloigné, encore moins un petit point sur la carte aux abords lointains de la ville ; c’est un quartier à part entière, essentiel, de Chongqing, ville de 10 millions d’habitants
, blottis autour d’une péninsule de gratte-ciel qui fait penser à Manhattan par la densité de sa population et l’intensité de son activité. Avec plus de 200 000 nouveaux venus qui s’ajoutent à sa population chaque année et les 4 millions de migrants clandestins dans ses murs, Chongqing pourrait fort bien être la ville connaissant la plus forte croissance dans le monde (1). Celle-ci est essentiellement impulsée par la multiplication de lieux comme Liu Gong Li, des implantations que les évadés des campagnes ont bâties eux-mêmes, connues en Chine sous le simple nom de « villages » urbains (cun), et qui fleurissent par centaines autour du périmètre de la ville, même si les autorités n’en reconnaissent pas officiellement l’existence. Les rues et les pâtés de maisons sont strictement organisés selon les villages et les régions d’origine des résidents ; ceux-ci appellent tongxiang – traduction littérale de « gens du pays » – leurs voisins venus de leurs propres zones rurales. Au moins 40 millions de paysans s’établissent chaque année dans ces enclaves urbaines partout en Chine, même si une bonne partie d’entre eux – peut-être la moitié – finit par rentrer au village, refoulée par la misère, le désespoir, ou par choix personnel. Ceux qui restent ont tendance à être d’une détermination à toute épreuve. Aux yeux du nouveau venu, Liu Gong Li n’est qu’un bidonville fétide. Le vieux sentier qui descend dans la vallée est aujourd’hui une rue achalandée où s’entassent des maisons faites de bric et de broc. Sur son sol de terre battue se bousculent des boutiques de téléphonie, des boucheries, des cantines à ciel ouvert avec leurs immenses woks fumants où grillent des piments forts, des marchands de nippes, des outils, des bobines de fil en pleine action : bref, une cacophonie commerciale qui s’étend en serpentant sur deux kilomètres et se prolonge dans un labyrinthe de ruelles et d’escaliers tortueux dont les perspectives aériennes font penser à une gravure d’Escher. Les câbles d’électricité et de télévision obstruent le ciel ; les déjections coulent des murs de ciment des immeubles pour se déverser en cascade dans des égouts à ciel ouvert, qui débouchent sur une rivière à la puanteur sans nom sous les ponts de béton au pied de la vallée. Il y a des immondices partout. Toutes les ruelles sont embouteillées de véhicules à deux, trois et quatre roues. Il n’existe aucun espace vide, sans activité, et il n’y a nulle part la moindre trace de verdure. Pour le nouveau venu, c’est le refuge infernal de ceux qui n’ont rien, le terminus des parias d’une nation gigantesque : le rendez-vous de ceux qui ont pris un aller simple pour le néant. Mais la vraie nature de lieux comme Liu Gong Li se révèle quand on quitte la rue principale pour emprunter les venelles latérales de terre battue. Derrière chaque fenêtre, derrière la moindre anfractuosité dans le béton, une activité fébrile. Sur la crête surplombant la vallée, près de l’endroit où M. Xu a pris sa grande décision en 1995, le regard se porte spontanément vers un bloc de béton rectangulaire et bruyant, blotti dans un coin reculé, d’où émane une agréable odeur de cèdre. C’est l’atelier et la maison où habitent Wang Jian, 39 ans, et sa famille. Quatre ans auparavant, M. Wang est arrivé de son village de Nan Chung, à 80 kilomètres de là, avec l’argent qu’il avait économisé en travaillant deux ans comme menuisier : 700 yuans au total (102 dollars (2)). Il a loué une chambre minuscule, accumulé des bouts de bois et de fer et s’est mis à fabriquer, de ses propres mains, des baignoires en bois traditionnelles, désormais populaires auprès de la nouvelle classe moyenne. Il lui fallait deux jours pour en fabriquer une, et il les vendait avec un profit de 50 yuans pièce (7,30 dollars). Au bout d’un an, il en avait vendu assez pour s’acheter des outils électriques et emménager dans un atelier plus spacieux. Il a alors fait venir sa femme, son fils, sa belle-fille et son petit-fils. Tous dorment, cuisinent, se lavent et mangent dans une pièce sans fenêtre située au fond, derrière un rideau de plastique, dans un espace encore plus exposé aux éléments et plus exigu que la hutte au plancher de terre battue dont ils devaient se contenter dans leur village. Mais pas question pour eux de repartir : ce réduit, en dépit de sa saleté et du reste, offre une vie meilleure. « Ici, vos petits-enfants ont la chance de devenir quelqu’un si vous arrivez à gagner votre vie. Au village, c’est tout juste si on arrive à vivre », me confie M. Wang, dans son dialecte sémillant du Sichuan. « Je dirais qu’à peu près 20 % des gens qui ont quitté mon village ont fini par créer leur propre entreprise. Et presque tous sont partis. Il n’y a plus que des vieux là-bas. C’est devenu un village fantôme. » M. Wang et sa femme y envoient encore un tiers de leurs gains, assurant ainsi la subsistance de leurs parents à la retraite, et, l’année précédente, M. Wang a acheté un petit restaurant au bout de la route de Liu Gong Li que son fils gère. Ses profits sont minuscules parce que la concurrence est féroce : il y a douze autres fabriques de baignoires en bois à Chongqing, dont l’une est également située à Liu Gong Li. « La mienne est la plus productive, dit-il, mais pas nécessairement la plus rentable. » Il lui faudra donc économiser encore des années pour acheter son propre appartement, envoyer son petit-fils à l’université et quitter Liu Gong Li – quoique, d’ici là, Liu Gong Li sera peut-être devenu un endroit où il fera bon vivre. Dans toute la vallée, le cubisme gris se matérialise en une mosaïque de minuscules usines, sans existence légale, dissimulées derrière un ramassis de bâtisses de béton construites n’importe comment. Au bout de la rue du fabricant de baignoires se trouve un lieu extrêmement bruyant où vingt employés forgent des garde-fous métalliques ; un peu plus loin, un atelier où l’on fait des chambres froides sur mesure ; un autre où l’on mélange des pigments pour la peinture ; une entreprise où l’on dessine par ordinateur des motifs de broderie avec une demi-douzaine de machines énormes ; un atelier à l’odeur répugnante où des travailleurs, à peine des adolescents, sont penchés sur des machines à sceller d’où sortent des jouets de plage gonflables ; des affaires familiales, se ressemblant en tous points, qui produisent des fenêtres en vinyle, des conduites pour climatiseurs industriels, des meubles en bois bon marché, des transformateurs haute tension, des pièces de moto usinées par ordinateur et des hottes de restaurant en acier inoxydable. Ces usines, dont les produits sont pour la plupart destinés aux consommateurs asiatiques, ont toutes été fondées au cours des douze dernières années par la première vague de villageois arrivés ou par leurs anciens employés. Tous les habitants de Liu Gong Li, et les 120 000 personnes qui vivent sur cette bande de terre depuis 1995, sont arrivés d’un village. Quiconque parvient à rester ici plus de quelques mois s’installe pour longtemps, en dépit de la saleté, de la promiscuité et de l’âpreté de la vie, même si les enfants sont souvent laissés au village, chez des membres de la famille, parce que tous ont décidé que la vie était meilleure ici. La plupart ont vécu une longue odyssée d’abnégation et de privation. Presque tous envoient de l’argent chez eux, pour venir en aide aux parents, et épargnent pour donner une instruction à leurs enfants ici en ville. Tous se livrent à des calculs quotidiens où interviennent le fardeau insoutenable de la privation rurale, la dépense impossible qu’est une vie urbaine pleine et entière et le chemin hasardeux mais prometteur qui pourrait, sait-on jamais, jeter un jour un pont entre le monde rural et le monde urbain. Autrement dit, la principale raison d’être de ce lieu est d’arriver. Liu Gong Li, comme des millions d’autres nouveaux quartiers périphériques dans le monde, remplit une série de fonctions précises. Ce n’est pas seulement un lieu où l’on vit et travaille, où l’on dort, se nourrit et s’approvisionne ; c’est aussi et surtout un lieu de transition. Presque toutes ses activités importantes, au-delà de la simple survie, ont pour objet d’intégrer des villageois et des villages entiers dans la sphère urbaine, au cœur de la vie sociale et économique. La ville tremplin est peuplée de personnes en transition – car les étrangers venus des campagnes s’y muent en citadins résolus dont l’avenir réside dans la ville – et est en soi un lieu de transition car ses rues, ses maisons et ses familles feront un jour partie du noyau urbain lui-même ou alors échoueront pour sombrer dans la pauvreté, peut-être le néant. La ville tremplin se démarque des autres quartiers urbains, non seulement du fait de sa population rurale et migrante, de son apparence improvisée et en évolution constante, mais aussi des liens stables qu’elle crée, à partir de chaque rue, de chaque maison et lieu de travail, dans les deux sens. Elle nourrit une relation durable et intense avec ses villages d’origine, leur envoyant constamment du monde, de l’argent, et leur transmettant son savoir dans un va-et-vient continu, pavant ainsi la voie à la prochaine vague de migration ; elle améliore les soins apportés aux aînés et la scolarisation des plus jeunes et finance le progrès du village. Elle profite aussi de son raccordement à la ville établie. Ses institutions politiques, ses relations commerciales, ses réseaux sociaux et ses transactions diverses sont autant de marchepieds qui permettent aux nouveaux venus de se faire une place, si précaire soit-elle, au seuil de la société majoritaire, et d’acquérir un point d’appui à partir duquel ils pourront se rapprocher du centre, eux et leurs enfants, se faire accepter et nouer de nouveaux liens. On fabrique des tas de choses à Liu Gong Li, on y vend de tout et le lieu abrite des gens qui ont tous un seul but, un projet qui est le dénominateur commun de cette gamme folle d’activités : Liu Gong Li est une ville tremplin. Ici, dans la périphérie des grandes villes, se trouve le nouveau centre du monde.   Ce texte est tiré de Du village à la ville : comment les migrants changent le monde, à paraître le 11 octobre aux éditions du Seuil. Il a été traduit par Daniel Poliquin.
LE LIVRE
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Du village à la ville de L’épidémie de nostalgie, Seuil

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