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Mamata Banerjee, la « grande sœur » des Bengalais

Mamata Banerjee dirige l’État indien du Bengale-Occidental depuis qu’elle a mis fin, en 2011, à trente-quatre ans de pouvoir communiste. Elle fait feu de tout bois en politique, manie les chiffres et l’anglais de façon approximative et se pique de poésie et de peinture.


© STR / AFP

Calcutta, mai 2019. La ministre en chef s’adresse aux manifestants lors d’un rassemblement contre les affrontements qui ont perturbé la campagne législative.

« Est-ce que Didi porte un soutien-gorge ? » demande ma femme de ménage avec un mélange de prudence et de curiosité. Chez les Bengalais, cela équivaut à poser une autre question, plus intime : « Est-ce qu’elle vierge ? » « Est-ce qu’elle est veuve ? s’enquiert de son côté mon chauffeur. Sinon, pourquoi elle porterait tout le temps un sari blanc, comme Mère Teresa ? »1 L’intéressée se garde bien d’apporter des réponses à ces questions.

 

Pour avoir une petite idée de ce que pouvait être Mamata Banerjee avant que le Bengale-Occidental ne se l’approprie pour en faire sa didi, sa grande sœur, on se reportera à la première photo de son livre « Mes souvenirs inoubliables », paru en 2012. La jeune fille est vêtue d’un chemisier et d’une jupe qui lui arrive au-­dessus du genou – à l’évidence, il ne s’agit pas d’une minijupe mais d’un vêtement devenu trop court pour l’adolescente. Elle se tient à côté de sa mère et sourit au photographe.

 

De toutes les photos de l’ouvrage, c’est la seule où Mamata fixe l’objectif. Sur d’autres, elle figure aux côtés de personnalités indiennes telles que le réalisateur bengalais Satyajit Ray, l’ancien gouverneur du Bengale-Occidental et petit fils de Gandhi et Gopalkrishna Gandhi, la danseuse Amala Shankar, le syndicaliste et politicien George Fernandes et l’ancien Premier ministre Atal Bihari Vajpayee, mais elle semble à chaque fois faire peu de cas de l’appareil. Ce qui est curieux – ou peut-être pas, compte tenu de sa tendance à jouer les victimes –, c’est que la plupart des photos montrent Mamata en proie à la douleur physique. La voilà successivement battue, menottée, convalescente à l’hôpital ou en maison de repos, avec un bras cassé, en grève de la faim – mais jamais elle ne fixe l’objectif. C’est comme si le spectateur c’était elle, comme si elle était en permanence son propre public, ce qui nous aide peut-être à comprendre d’où lui vient sa propension au bavardage.

 

Avant d’être traduits en anglais et réunis sous forme de livre, les chapitres de « Mes mémoires inoubliables » étaient des articles publiés dans des magazines bengalais. Mamata y évoque le milieu dans lequel elle est née, ses expériences « surnaturelles », ses années de membre du parti du Congrès, la fondation de son propre parti, le All India Trinamool Congress (TMC) 2, le communisme totalitaire qui dominait le Bengale-­Occidental et son accession au pouvoir.

 

C’est son slogan allitératif « Ma, mati, manush » (« la mère, la terre, le peuple ») qui lui a assuré la victoire aux régionales de 2011 au Bengale-Occidental. Comme l’explique la journaliste Monobina Gupta dans Didi: A Political Biography, « ma est synonyme de Bengale, le bien suprême pour Mamata ; mati signifie la terre, pas seulement dans un sens économique, mais en tant qu’entité à laquelle la population est attachée et autour de laquelle tourne sa vie ; manush désigne l’humanité, ou l’humanisme, que Mamata revendique comme seule idéologie face à la violence d’État ».

 

 

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Monobina Gupta montre que la dirigeante du Bengale-Occidental oscille sans cesse entre deux pôles. Durant la campagne de 2011, note-t-elle, « on l’a entendue tantôt conspuer ses détracteurs, tantôt entonner des chansons bengalaises composées par Rabindranath Tagore ; on l’a vue, intrépide, braver des rafales de balles et l’instant d’après, inspirée, appliquer au pinceau des touches de couleur sur une toile. Elle est sentimentale à l’excès et pourtant impitoyablement dictatoriale. C’est une femme du peuple qui aurait pu passer pour une reine du mélodrame. » En raison de ses gestes politiques et personnels contradictoires, Mamata est comparée à l’ancien sultan de Delhi, Muhammad ibn Tughluq (1300-1351), connu pour sa versatilité. Le livre de Monobina Gupta permet de mieux saisir cette bipolarité.

 

Le pastiche culturel que propose Mamata contraste vivement avec le panthéon culturel des communistes qui l’ont précédée et dans lequel figuraient aussi bien des héros locaux que les poètes américains Walt Whitman et Allen ­Ginsberg. Parmi ceux qui ont le plus d’influence sur la vie de Mamata figure le mystique bengalais Ramakrishna. Alors que le concept de lutte des classes avait structuré la grammaire idéologique de la gauche, Mamata puise dans Tagore, dans les maîtres spirituels Ramakrishna et Vivekananda et dans des textes sacrés tels que la Bhagavad-Gita.

 

« Souvent, écrit Mamata, on vit des expériences qui n’ont aucune explication rationnelle. Certains croient au surnaturel, d’autres non. Pour ceux qui y croient, aucune preuve n’est nécessaire ; pour ceux qui n’y croient pas, aucune preuve n’est suffisante. En ce qui me concerne, j’y crois car j’ai connu dans ma vie suffisamment de situations pour me convaincre qu’il y a des choses qui ne peuvent s’expliquer ni par la science ni par la logique. »

 

Le jour où son père est mort, par exemple, Mamata et sa mère, épuisées, faisaient une sieste. « Maman s’est réveillée en sursaut et a commencé à se coiffer. Je lui ai demandé : “Qu’est-ce qui se passe ? Il n’est que 14 h 30 et nous ne devons pas être à l’hôpital avant 16 heures.” Elle m’a répondu : “Écoute, je viens de voir ton père, je lui ai parlé. Il m’a dit je m’en vais, prends bien soin des enfants.” » Tout juste après, elles recevaient un appel de l’hôpital les informant que le patient était effectivement décédé à 14 h 30.

 

Mamata a grandi à Kalighat, un faubourg du sud de Calcutta, non loin du célèbre temple hindou dédié à la déesse Kali, et, tout au long de son livre de souvenirs, elle fait le lien entre sa vie et celle de la divinité : « Depuis 1979, nous célébrons Kali Puja, la fête de Kali, à la maison. Derrière cette tradition, il y a une histoire familiale. L’un de mes frères est né une nuit de nouvelle lune pendant la fête de Kali, si bien qu’on l’a prénommé Kali. […] Un jour, il avait fabriqué de petites idoles de la déesse guerrière et les avait toutes vendues, sauf une. Il a alors demandé à notre mère si nous pouvions célébrer Kali Puja à la maison avec sa statuette. » La mère ayant refusé, « il vendit son idole pour quelques roupies ». « Quelques mois plus tard, poursuit Mamata, alors que mon frère séjournait chez notre oncle maternel, un terrible vacarme réveilla tout le monde au milieu de la nuit. Nos cousins découvrirent Kali complètement nu, qui tirait la langue comme la déesse, et hurlait : “Regardez-moi ! Regardez les clochettes d’argent autour de ma taille et de mes chevilles. Comment avez-vous pu me vendre pour quelques roupies au lieu de m’adorer ? L’argent l’a-t-il emporté sur la dévotion ?” Depuis, nous utilisons toujours une petite idole que mon frère Kali a fabriquée de ses mains. »

 

 

Voilà qui signale l’émergence d’un nouvel imaginaire laïc bengalais : la sphère politique n’est plus séparée du religieux mais se nourrit au contraire de rituels. L’athéisme qui caractérisait le Bengale a vécu. « Au siège du Parti communiste d’Inde, à Calcutta, on est accueilli par d’imposants portraits de Marx, d’Engels, de Lénine et de Staline. Au siège du Trinamool Congress de Mamata, une grande toile représentant Kali trône au-dessus de la porte d’un bureau au premier étage. Ces motifs visuels témoignent du bouleversement en cours dans le paysage politique bengalais », estime Monobina Gupta.

 

L’écrivain Amit Chaudhuri remarquait à propos de Motherland [« Mère patrie »], le recueil de poèmes en anglais publié par Mamata en 1998 : « Il s’en prend à la ligne officielle laïque du parti du Congrès, qu’elle a quitté (ou qui l’a quittée, comme elle le dirait peut-être), et s’ouvre sur une tautologie optimiste : “Aucune séparation ne peut diviser hindous-musulmans.” On ne peut qu’être frappé par ce trait d’union, comme si les deux communautés étaient des sœurs siamoises, fusionnelles depuis leur ­naissance et incapables de vivre l’une sans l’autre. »

 

Dans ses poèmes en bengali, Mamata ne cesse de reformuler librement la célèbre chanson Mora eki brinte duti ­kusum Hindu Mussalman (« Nous sommes deux bourgeons de la même branche, hindoue-musulmane »), du poète Kazi Nazrul Islam. L’intention est évidente, on la retrouve chez les cinéastes indiens qui adjoignent un bon copain musulman à un pauvre étudiant hindou. Quand tout est vu à travers le prisme de la religion, on oppose toujours le bon musulman au mauvais, jamais le bon hindou au mauvais.

 

L’interprétation que fait Mamata de la laïcité inscrite dans la Constitution indienne peut être comprise par une analogie avec son en-cas préféré, le muri, un plat à base de blé soufflé. En 2011, le dîner-débat organisé par le quotidien The Telegraph de Calcutta comportait « à la fois les mets habituels d’un hôtel cinq étoiles et des spécialités bengalaises », écrit le chroniqueur Ruchir Joshi dans son livre consacré à l’élection de 2011. « J’observe madame attentivement et je remarque qu’elle mange quelque chose : par moments, elle prend des poignées de muri dans un saladier et les porte à sa bouche. » C’est le spectacle que la télévision bengalaise a montré au monde le soir du 13 mai 2011 : la dirigeante victorieuse d’un peuple de gourmets se délecte de la collation la plus simple et la moins chère qui soit. Dans le muri, le riz soufflé constitue la base du plat ; les oignons, le piment vert et les pommes de terre sont des accompagnements laissés au goût de chacun. De même, dans son discours hindou-laïc, les minorités font figure d’à-côtés : « La Gita, la Bible, le Coran et les hadiths/ Affection et bénédiction d’une mélodie unifiée/ Et dans un rythme envoûtant, les vibrations de la musique/ peuvent faire de la routine un accomplissement », écrit-elle dans son poème « Transformation ».

 

Amit Chaudhuri décrit bien l’esthétique de Mamata : « “Mère patrie”, “La nouvelle génération”, “Hindous-­musulmans”, “Préjugés de caste”, “Arrogance du pouvoir”, “Faim”, “Détermination”, “Réussites”, “Lâcheté”, “Politique”, “Corruption” : les titres de beaucoup de ses poèmes montrent clairement que Mme Banerjee adhère à cette phrase du poète britannique Wilfred Owen : ­“Surtout, je ne me soucie pas de poésie.” Chez Owen, le sujet et le support d’expression étaient les horreurs de la Première Guerre mondiale et la poésie un simple produit dérivé. Chez Mme Banerjee, le sujet qui écrase toute poésie n’est pas tant son engagement politique qu’un magma informe constitué de “l’actualité brûlante du jour”. »

 

Indira Gandhi avait choisi pour slogan électoral le triptyque « Roti, kapda, makan » [« du pain, des vêtements, un toit »]. Dans ses discours politiques, Mamata invoque de façon récurrente le précepte de Ramakrishna selon lequel « le travail est une dévotion », mais dans ses poèmes on décèle quelque chose de singulier, si intime et incongru en apparence qu’aucun dirigeant politique ne s’en est jamais préoccupé : le sommeil. Poème après poème, elle vante ses vertus et le présente comme la juste récompense d’un acte moral. Elle évoque les bienfaits du repos, maudit ceux qui réveillent l’enfant de sa sieste paisible, mentionne quelquefois l’inéluctable sommeil éternel mais sans jamais omettre de l’identifier à une éthique politique. Le Parti communiste d’Inde assassine le sommeil, affirme-t-elle. Et donc le Bengale est en manque de sommeil.

 

Les poèmes de Mamata Banerjee sont des odes au Bengale, ils célèbrent ses personnages et ses événements historiques, esthétisent, voire glorifient la pauvreté, critiquent les structures du pouvoir, décrivent même parfois la beauté de la mer mais ne traitent jamais de l’intime. Beaucoup s’intitulent Shishu (« Enfant »), mais l’enfant en question n’est convoqué que pour susciter notre compassion : il apparaît toujours en victime des Rouges. Lorsqu’elle évoque la mort d’un de ces enfants, cela ne produit guère d’effet. Ses mots sonnent creux et sont moins émouvants que des statistiques.

 

 

C’est dans sa poésie que s’affichent de la manière le plus évidente les idées politiques de Mamata, et, inversement, ses discours politiques révèlent son ambition poétique. Le point commun ? La nostalgie kitsch. Le passé n’est convoqué que pour être effacé et réécrit. Dans ses discours comme dans ses actes, Mamata donne l’impression que l’avenir du Bengale serait à chercher dans son passé. À la violence inhérente à un tel désir régressif s’ajoute une erreur mathématique : alors qu’elle invoque un prétendu « âge d’or du Bengale » (« Sonar Bangla ») situé à la fin du XIXe siècle, le passé tant regretté par Mamata renvoie en réalité à ce qui a précédé les trente-quatre ans de pouvoir communiste. Les deux époques sont aussi révolues l’une que l’autre, mais Mamata Banerjee manipule l’histoire. « Nous ressusciterons la gloire passée du Bengale », répète-t-elle dans tous ses discours. À Tagore, Ramakrishna, Vivekananda et Kazi Nazrul Islam Mamata Banerjee mêle des citations éculées d’Indira Gandhi et de son fils Rajiv Gandhi, traduites de l’hindi par des logiciels de traduction automatique.

 

« Le Trinamool est le stade ultime du Parti communiste », observait un de mes amis sur Facebook en référence à l’assertion de Lénine selon laquelle l’impérialisme est le stade ultime du capitalisme. Quoiqu’elle ait bâti toute sa carrière politique sur un seul et unique objectif, chasser les communistes du pouvoir, Mamata se montre encore plus à gauche qu’eux dans les mesures qu’elle prend ; et, dans cet élan socialiste, elle se révèle plus bengalaise qu’on ne voudrait le croire. Dans les années 1960, tous les Bengalais se sentaient un peu naxalites avant la lettre 3. Mais, dans leur imaginaire, le naxalite maoïste est forcément un membre des populations tribales, un marginal illettré qui vit dans la forêt et se nourrit d’insectes, comme la jeune Duli dans le film de Satyajit Ray Des jours et des nuits dans la forêt (1970), laquelle, au bout de quarante ans, réalise soudain que l’administration l’a dupée. Aujourd’hui, il n’est même plus envisageable qu’un étudiant de Calcutta puisse un jour disparaître de la circulation pour rejoindre les maoïstes, parce qu’ils rêvent tous de partir aux États-Unis. Aujourd’hui, le maoïste est forcément un outsider comme Kishenji, l’ancien chef militaire du mouvement, dont la mort dans un « accrochage » avec l’armée en 2011 n’a guère troublé la conscience des Bengalais.

 

Mamata Banerjee est aussi la preuve vivante de la façon dont les chiffres s’insinuent dans la langue. Après le tremblement de terre de septembre 2011 au Sikkim, dans le nord de l’Inde, Didi, s’affranchissant de l’échelle de Richter, attribua au séisme une magnitude de « 20 points ». Elle a décerné à Amit Mitra, le ministre des Finances du Bengale-­Occidental, la note de 100/10 pour son budget 2012. Au sujet de la grève générale organisée en février 2012 à l’appel de la gauche, elle s’est risquée à des considérations arithmétiques hasardeuses sur le taux de non-grévistes (« 98 à 100 % ») et le taux de grévistes (« moins de 0,1 % ») dans les administrations publiques. Un autre jour, à la télévision, elle a encore fait état avec flamboyance de ses talents arithmétiques : « Le vendeur de beignets dose ses ingrédients en fonction du nombre de clients : 250 grammes pour deux personnes, 500 grammes pour cinq personnes. »

 

Il fut un temps où les Bengalais partaient célébrer leur lune de miel à Darjeeling, une station des contreforts de l’Himalaya, tout en se préparant à parler comme les personnages du film de Satyajit Ray Kanchenjungha (1962), à savoir dans un bengali mêlé d’anglais. Le pouvoir politique s’exprimait de la même façon. L’abolition de l’enseignement obligatoire de l’anglais dans le primaire décrétée par les communistes dans les années 1980 au Bengale-Occidental a laissé des traces, y compris chez l’actuelle ministre en chef. Voici comment elle s’exprimait lors d’un sommet économique en 2012 : « Le Bengale est un pilier. Le Bengale est un État de base pour les pays du nord-est. Je crois que le Bengale est une frontière du Bangladesh, du Népal et du Bouthan. Et le Bangladesh est une frontière du Pakistan. […] Ce genre de chose que vous confrontez nous avons commencé depuis le premier jour. » Et, comme le comique Apurba Roy, qui fait rire le public à la télévision avec son anglais typiquement post-abolition de l’anglais à l’école, Mamata Banerjee a parlé récemment du « rehaussement climatique » comme cause probable du séisme au Sikkim. Le Bengale est devenu le Didi Comedy Club !

 

 

— Cet article est paru dans le mensuel indien The Caravan en juin 2012. Il a été traduit par Ève Charrin.

Notes

1. En Inde, le blanc est la couleur du deuil.

2. Trinamool signifie « la base ».

3. Les naxalites sont un mouvement de guérilla d’inspiration maoïste actif dans plusieurs États de l’Inde. Ils tirent leur nom de Naxalbari, un village du nord du Bengale-Occidental d’où est parti le mouvement en 1967.

LE LIVRE
LE LIVRE

Didi: A Political Biography de Monobina Gupta, Harper Collins India, 2012

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