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Le revenu universel contre la marchandisation de la société

La valeur sociale du travail n’entretient qu’un lien éloigné avec sa rémunération, selon deux ouvrages récents. Moralité ? Il faut changer de regard sur l’économie.

« Nous vivons une épo­que improbable. Les robots vont peut-être prendre nos emplois. L’Arctique pourrait disparaître. Dans ce contexte, les défenseurs du revenu universel ont le vent en poupe », constate l’essayiste indien Akash Kapur dans le ­Financial Times. Dans un quotidien aussi peu porté sur l’utopie, il pose franchement la question : « Leurs rêves pourraient-ils ­devenir réalité ? » C’est que l’affaire devient ­sérieuse. La croissance économique se révèle destructrice pour l’environnement comme pour le tissu social, en raison des inégalités qu’elle génère : « La croyance en la panacée de la croissance est écornée », écrivent les chercheurs belges Philippe Van Parijs et Yannick Vanderborght dans leur nouvelle somme sur le revenu de base inconditionnel ­– après avoir publié, en 2005, L’Allocation universelle.

Des réformes modestes mais réalistes

Le revenu universel devrait selon eux être mis en pratique « progressivement, par le biais de réformes modestes mais réalistes ». Si Akash Kapur apprécie une « 
analyse approfondie », une « prose mesurée, souvent éclairante », les auteurs ne cachent pas leur ambition. À l’heure de l’automatisation, de l’intelligence artificielle et de la surexploitation de la planète, l’idée d’un revenu universel appa­raît aujourd’hui comme une néces­sité, expliquent-ils d’abord. Mais, bien plus qu’une « mesure ingénieuse capable de soulager des problèmes urgents », c’est « un des piliers centraux d’une société libre […]. C’est un élément essentiel d’une alternative radicale au paléosocialisme et au néolibéralisme ». Un livre plus grand public mais non moins stimulant témoigne aussi du besoin de sortir de l’impasse. Dans Le Dîner d’Adam Smith1, la journaliste suédoise Katrine Marçal entend briser le mythe d’Homo economicus. Cet être isolé et rationnel, qui n’agit jamais que pour « maximiser son utilité », « toutes choses étant égales par ailleurs », est pure fiction, estime-t-elle.

Revaloriser le travail bénévole

Mais nous avons intériorisé cette fiction au point qu’elle produit des effets décisifs. L’un d’entre eux conduit à dévaloriser systématiquement le travail bénévole de soin (des proches, de la maison), traditionnellement dévolu aux femmes. « Le plus gros du travail effectué par les femmes n’est pas rémunéré, mais, sans lui, l’économie s’effondrerait », ­résume la militante féministe Caroline Criado ­Perez (lire aussi p. 68) dans l’hebdomadaire britannique New Statesman. « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous viendra notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt », écrivait Adam Smith. Vraiment ? Le théoricien du libé­ralisme économique, ­observe ironiquement Marçal, a vécu la plus grande partie de son existence avec sa mère, qui « s’occu­pait du ménage et préparait le dîner pour qu’il puisse écrire La Richesse des nations ». Assignées traditionnellement au care, les femmes ouvriraient donc la voie vers « une économie politique plus humaine ». Signe des temps, la « démarchandisation » de la société apparaît comme la perspective commune à ces deux nouvelles traductions.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le Revenu de base inconditionnel. Une proposition radicale de Philippe Van Parijs et Yannick Vanderborght, La Découverte, 2019

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