Tablette
par Jacques Drillon

Tablette

Cela faisait des siècles qu’on s’en passait, de la tablette. Depuis Sumer. Alors, on s’en passera.

Publié dans le magazine Books, février 2012. Par Jacques Drillon
Il est assez piquant de constater que le terme retenu pour nommer le dernier produit aïetèque soit celui qui désignait le premier : tablette, comme à Sumer, plus de trois mille ans av. J.-C., ou à Mycènes, une quinzaine de siècles plus tard. (Mais même sur de la cire ou de l’argile, il fallait un style, pour y écrire.) C’est une sacrée boucle qu’on ferme. Éternel retour et tout le tralala, diraient ceux qui n’ont pas lu Nietzsche mais sont allés au cinéma. Table et tablette, dans l’Antiquité, c’était tout un : on y écrit, on y publie, on y proclame. On y grave les dix commandements, accessoirement, parce qu’ils sont nécessaires et suffisants à toute la vie (Giscard n’a pas gravé dans la pierre les soixante pages de sa Constitution européenne, il aurait eu l’air de quoi…). Mais à présent tout a changé – et voilà le problème. Tablette n’est plus petite table. Aujourd’hui, si l’on note encore sur ses tablettes, on préfère y lire les journaux, des livres, ou même regarder des reproductions, des films. Tout fout le camp, direz-vous. Peut-être, mais cela fait belle lurette que ça dure. Déjà les savants du Moyen Âge s’indignaient de ce que l’on pût dire tabla (1050) au lieu de tabula. On souffre toujours, à perdre son latin. (Se consolera-t-on un jour en encaissant des dessous de tablette ?) En tout cas, pendant ce temps-là, mensa (l’autre table) disparaissait dans son aristocratisme désuet. Elle ne reste plus qu’à l’état de pauvre étymon, qui a donné…

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