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Napoléon, un homme (presque) ordinaire

Napoléon avait quelques talents, certes. Mais pas ceux qu’on lui prête. « Les Français vont détester cette nouvelle biographie de Bonaparte », prédit un historien britannique.

Napoléon continue de fasciner ses anciennes victimes. La plupart des innombrables ouvrages qui lui sont consacrés sont écrits en anglais. Celui que les Britanniques surnommaient « Napsy », ou « Little Boney », est au Royaume-Uni l’objet d’un culte insolite, dont le palais londonien du duc de Wellington, son vainqueur à Waterloo, est peut-être le principal sanctuaire : Apsley House est en effet un véritable conservatoire de napoléoneries, en tête desquelles une monumentale sculpture de l’Empereur nu réalisée par Antonio Canova qui occupe toute la cage d’escalier 1. Si certains historiens britanniques sont quasi napoléonolâtres, d’autres voient en lui « une figure du mal, ou simplement un sale petit dictateur », écrit leur confrère Adam Zamoyski, qui occupe pour sa part une position un peu inédite : il considère Napoléon comme un homme (très) ordinaire qui a connu un destin extraordinaire. À cet effet, Zamoyski se livre à « un véritable travail de restauration afin d’éliminer toutes les couches de mensonges, d’exagérations et d’idées fausses et révéler l’homme débarrassé de son vernis », écrit l’historien Nigel Jones dans The Spectator. Les idées fausses sont légion, et Zamoyski prend un plaisir sadique à les débusquer. La Corse natale de Napoléon était un trou quasi moyenâgeux ; son père, Charles, un arriviste sans scrupules, qui a sans doute par intérêt laissé le gouverneur français Marbeuf coucher avec sa femme, la splendide Letizia. Enfant, le futur tyran était très orgueilleux mais malingre et morose. « Incidemment, il était nul aux échecs et pas bien fameux au lit », ajoute cruellement l’historien Gerard De Groot dans The Times. D’ailleurs, Joséphine le trompait assidûment et Marie Walewska ne semble avoir consenti à frayer avec lui que par patriotisme polonais. Adam Zamoyski (lui-même d’origine polonaise) recense impitoyablement tous les manquements privés et les ridicules de notre grand homme, mais sans animosité. Il le descend de son piédestal sans pour autant le piétiner. Il lui témoigne même parfois de la compassion, comme lors de la triste pantalonnade des Cent Jours, où Napoléon s’avère diminué, dépressif, suicidaire même ; et surtout lorsque, à Sainte-Hélène, l’ex-empereur est victime des mesquineries de son geôlier Hudson Lowe. Si l’homme sort quelque peu essoré de ces 750 pages, qu’en est-il du héros militaire ? « Napoléon était indéniablement un tacticien brillant, ce qui n’a rien d’étonnant de la part d’un habile agitateur d’arrière-pays. Mais ce n’était pas un vrai stratège, comme le montre sa triste fin », écrit Zamoyski. Et, même comme tacticien, Napoléon avait ses faiblesses – apparentes dès ses premières d
éfaites ou quasi-défaites, celles de Bailén en 1808 et d’Aspern-Essling en 1809. « Son art de la guerre reposait plus sur l’improvisation que sur la préparation. Il a envoyé une armée envahir l’Espagne sans cartes. La folle expédition égyptienne de 1798 était une préfiguration de la désastreuse campagne de Russie : objectifs mal définis, lignes de communication beaucoup trop étirées et, au final, une épouvantable marche depuis Saint-Jean-d’Acre jusqu’au Caire, un avant-goût en plein désert de la retraite de Moscou », assène l’historien Munro Price dans la Literary Review. Napoléon se laisse peu à peu dépasser par les avancées techniques (nouvelles cartouches allemandes, nouveaux fusils anglais) et perd graduellement la main. « Ses ennemis apprenaient de lui, mais lui n’apprenait pas d’eux », résume Zamoyski. La Grande Armée est en outre devenue un pot-pourri de troupes de toutes nationalités, bien moins motivées que les soldats patriotes de l’an II. L’état-major constate, murmure, mais ne proteste pas. D’où l’incontournable question : comment donc « ce cadet d’un petit nobliau appauvri d’une île obscure a-t-il pu en l’espace de cinq ans dominer un continent entier, dicter sa loi aux empereurs, aux rois et aux papes, placer des membres de sa famille sur le trône de tous les pays qu’il a conquis ? » interroge l’historien Nigel Jones. Zamoyski met en avant des talents particuliers. Savoir provoquer la chance et surtout l’exploiter. L’Empereur « était abondamment pourvu de cette qualité qu’il exigeait de ses généraux », écrit Nigel Jones. De fait, ces derniers – Berthier, Murat et consorts – ont énormément contribué à sa gloire. Autre talent : Bonaparte savait s’entourer, au militaire mais aussi au civil, de « cette remarquable équipe de ministres et de hauts fonctionnaires ayant créé les institutions qui continuent de gouverner la France aujourd’hui – trop centralisées, certes, mais équitables et formidablement efficaces », écrit l’historien Gerard De Groot. Et, pour les postes vraiment essentiels, comme les trônes, Napoléon avait recours à cette méthode mafieuse éprouvée : les confier à des membres de sa famille, pas forcément compétents mais d’une fidélité assurée. Enfin, c’était une bête politique – il n’était « que politique », disait son conseiller Molé. Mais Zamoyski insiste sur un autre trait, qui explique à la fois son ascension spectaculaire et sa chute qui ne l’est pas moins : son invraisemblable confiance en lui. Non seulement cette confiance, cette « sublime assurance » est la source de l’audace napoléonienne, mais elle est contagieuse, « magnétique même, car les gens se rassemblent vite autour de celui qui semble sûr de ce qu’il fait », écrit l’historien Max Hastings dans The Times. Le véritable génie de Napoléon réside dans sa capacité à communiquer sa confiance en lui à tout un peuple. C’est à juste titre qu’on le considère souvent comme l’inventeur de la propagande moderne, de la communication politique. Il jouait de tout et sur tout, sur son image notamment, constamment reproduite, toujours flattée, parfois carrément fallacieuse. Témoin le célèbre tableau Bonaparte au pont d’Arcole, d’Antoine-Jean Gros : « En fait, le général n’a jamais mis le pied sur ce pont ; une fusillade avait provoqué sa chute de cheval, et il était tombé dans un fossé avec de l’eau jusqu’au cou », corrige Zamoyski. Ses communiqués de guerre étaient « des mensonges éhontés ». Sa relation de la bataille de Marengo « se lit comme un mauvais roman ». La propagande napoléonienne était tellement efficace que l’Empereur en est devenu la victime. Il a commencé à « se prendre pour Napoléon », ironise l’historienne Ruth Scurr dans The Wall Street Journal. D’où des décisions désastreuses, comme « celle de vouloir dominer non seulement l’Europe de l’Ouest, ce qui était jouable, mais l’ensmble du continent européen, ce qui ne l’était pas », analyse Nigel Jones. Pour Adam Zamoyski, c’est en 1806 que tout bascule – « une date très précoce mais pertinente », estime Gerard De Groot. C’est d’ailleurs l’année où Talleyrand décide de changer de cheval en déclarant que la cause de la France n’est plus celle de Napoléon. On connaît la suite : première chute de l’Empereur, puis retour de l’île d’Elbe. Mais le Napoléon de 1815 n’est plus le même homme : « Il est grassouillet, anxieux ; son regard est vide, ses gestes hésitants ». Surtout, « il ne semble plus croire lui-même en sa destinée ». Du coup, poursuit l’auteur, il n’inspire plus confiance ; s’il entraîne encore, c’est parce que les gens n’en peuvent déjà plus des Bourbons. D’où Waterloo, avec « la brutale attaque frontale, empreinte d’arrogance française » (De Groot), et la seconde chute de l’Empereur, définitive, avec l’essor concomitant du mythe. Zamoyski se montre équitable : « Dans l’ensemble, ses motivations étaient louables, et son ambition n’était pas pire que celle de contemporains comme Alexandre Ier, Wellington, Metternich, Nelson, Blücher, Bernadotte et bien d’autres. Ce qui la rend exceptionnelle, c’est le déploiement que les circonstances ont permis. » Zamoyski ne contribue guère à la gloire posthume de notre gloire nationale. « Les Français vont détester ce livre, prédit Gerard De Groot. Les historiens ménagent la plupart du temps Napoléon, car ils sont trop éblouis par ses audacieuses victoires militaires pour voir ses immenses faiblesses. » Il ne gagne pas à être dénudé, même par Canova.
LE LIVRE
LE LIVRE

Napoleon. The Man Behind the Myth de Adam Zamoyski, William Collins, 2018

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