Nathalie Heinich : Le dialogue de sourds autour de l’art contemporain

Nathalie Heinich : Le dialogue de sourds autour de l’art contemporain

De même que les pourfendeurs des impressionnistes défendaient un modèle classique contre les avancées de l’art moderne, les ennemis de l’art contemporain défendent le paradigme moderne contre cette totale transgression des frontières de l’art. Dans ces conditions, aucune discussion n’est possible.

Publié dans le magazine Books, septembre 2013.

Mondrian : New York City 1942 + Vermeer : Young woman with a water pitcher
Nathalie Heinich est une sociologue française, chercheuse au CNRS. Elle a beaucoup publié sur les réactions de rejet à l’art contemporain.   En quoi les réactions de rejet à l’égard de l’art contemporain se distinguent-elles de celles qui ont marqué les salons de l’époque de Baudelaire ? Du temps de Baudelaire, les opposants aux innovations artistiques défendaient un paradigme classique (respect des conventions académiques de la figuration) contre les avancées du paradigme moderne (transgression des canons académiques, au nom de l’impératif d’expression de l’intériorité de l’artiste). Les réactions actuelles défendent, pour l’essentiel, le paradigme moderne (et même encore, pour certains, le paradigme classique – mais c’était plutôt le cas il y a une génération, par exemple avec Lévi-Strauss déplorant la perte du « métier ») contre l’avènement du paradigme contemporain, caractérisé par la transgression des frontières communément assignées à l’art, y compris la transgression de l’impératif « moderne » d’expression de l’intériorité. L’expression « art contemporain » s’applique-t-elle mieux aux formes de création artistique les plus récentes (ce que l’on montre actuellement, par exemple, à la Biennale de Venise) ou mieux à l’art de toute une époque, que l’on peut faire remonter aux années 1960 ? Dans « art contemporain », le mot « contemporain » ne doit pas être pris dans son sens chronologique (synonyme d’ « actuel »), sauf à courir le risque de ne rien comprendre à ce qui se passe. De même que l’expression « musique contemporaine » ne désigne pas une période mais un genre de musique à l’intérieur de l’ensemble des musiques « actuelles », l’« art contemporain » constitue un genre ou, plus précisément, un paradigme (au sens que Thomas Kuhn donnait à ce terme en histoire des sciences), doté de règles bien précises. Chronologiquement, ses premières occurrences apparaissent dans les années 1910, avec les ready-made de Duchamp, mais il fait véritablement sa percée dans les années 1950, avec notamment Rauschenberg (pop art) et Klein (nouveau réalisme), pour se développer de façon spectaculaire à partir des années 1960, et triompher dans les années 1980 et 1990. « Expérience faite, écrivez-vous dans l’avant-propos de votre livre Guerre culturelle et art contemporain, l’art contemporain est un art qui se raconte, par la description verbale voire le récit, beaucoup plus qu’il ne se montre. » N’est-ce pas là un phénomène très nouveau ? En effet, contrairement à l’art classique et à l’art moderne, l’art contemporain passe très mal en reproductions, du fait que, conformément à sa logique transgressive, l’œuvre ne réside plus dans l’objet proposé par l’artiste mais dans l’ensemble des opérations que cet objet va entraîner – déplacements, discours, reconfigurations, etc. Le contexte est donc partie prenante de l’œuvre, et un contexte spatio-temporel ne se reproduit pas : il se décrit par des mots. Une simple photo de l’urinoir de Duchamp ne transmet absolument rien de la nature de cette proposition, et moins encore des raisons pour lesquelles elle est devenue emblématique de l’art contemporain : il faut raconter l’histoire pour qu’elle prenne son sens. C’est le cas d’une très grande partie des œuvres d’art contemporain, y compris celles qui reposent sur le choc émotionnel, qui peut se décrire par des mots mais guère par une reproduction littérale de l’objet qui en est à l’origine. Dans Le Triple Jeu de l’art contemporain, vous écrivez : « Ce n’est pas l’artiste qui désigne comme art ce qu’il présente, mais l’institution. » Est-ce plus vrai aujourd’hui qu’hier ? C’est particulièrement vrai pour l’ensemble de l’art contemporain (plus que pour l’art moderne et beaucoup plus que pour l’art classique), du fait que l’écart constitutif entre le sens commun et la proposition artistique rend beaucoup plus nécessaires qu’auparavant les médiations institutionnelles : murs des musées et des galeries, mots des spécialistes… Pour revenir au cas Duchamp, la force de ce qu’il a tenté – et réussi – avec ses ready-made réside dans le fait qu’il n’a pas cherché à les désigner lui-même comme de l’art, mais a laissé les institutions s’en charger, quitte pour cela à devoir attendre quarante ans (mais en grand joueur d’échecs qu’il était, il savait aussi prendre son temps…).…
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