Le jour où Obama a liquidé Ben Laden

Le jour où Obama a liquidé Ben Laden

Ben Rhodes fut l’un des plus proches collaborateurs de Barack Obama durant ses deux mandats. Il rédigeait ses discours de politique étrangère. Un jour d’avril 2011, on le convoque d’urgence à la Maison-Blanche.

Publié dans le magazine Books, mars 2019.
On était en avril 2011. Ce matin-là j’ai relevé toute une série d’appels manqués en provenance d’un numéro masqué, qui était en principe celui de la salle de Crise. Quand j’ai rappelé, on m’a dit de venir d’urgence à la Maison-Blanche. John Brennan et Denis McDonough [deux conseillers de premier plan pour les questions de sécurité nationale] voulaient me voir. Sur place, on m’a demandé de fermer la porte. Le bureau de Brennan se trouvait de l’autre côté du couloir par rapport au mien, et derrière plusieurs pièces dans lesquelles on conservait des informations confidentielles. Ce n’était pas un endroit très agréable, et le décor laissait à désirer : un mini-frigo, une machine à café, un faux plafond, des piles de dossiers en provenance des services de renseignement, de multiples écrans d’ordinateur, des téléphones de couleurs différentes et des étagères sur lesquelles on voyait des livres qui pour la plupart n’avaient pas été ouverts, sans doute des cadeaux. Quand on avait entrepris des travaux de rénovation, on avait découvert des rats crevés dans les cloisons… Il n’en restait pas moins que c’était ici le centre névralgique de la guerre contre Al-Qaïda, qu’il s’agisse de déployer des moyens de surveillance, de réaliser des frappes à l’aide de drones ou de mener des opérations spéciales dans des régions reculées. Si Obama décidait de capturer ou de supprimer quelqu’un, il s’adresserait à Brennan. — C’est confidentiel, me dit-il en joignant les mains devant lui. On a peut-être un tuyau sur Ben Laden. On m’a alors décrit un scénario invraisemblable. À la suite de filatures dont avaient fait l’objet des messagers de Ben Laden, on avait repéré un complexe fortifié à Abbottabad, une bourgade de l’intérieur du Pakistan, non loin d’une école militaire. Nous n’étions pas certains que Ben Laden s’y trouvait, mais c’était la piste la plus sérieuse dont nous disposions depuis qu’il avait franchi clandestinement la frontière afghane en décembre 2001. Depuis quelque temps, Obama enchaînait les réunions avec de proches conseillers, et il lui faudrait bientôt décider de lancer ou pas une opération sur place, qu’il s’agisse d’un raid mené par les forces spéciales ou d’une frappe aérienne. On m’avait mis dans la confidence car il nous reviendrait ensuite d’expliquer tout cela à l’opinion publique si d’aventure Obama choisissait d’intervenir, et c’était justement mon rôle. J’avais remarqué depuis quelque temps que se déroulaient parfois des réunions dans la salle de Crise sans que personne en ait été officiellement averti. On pouvait voir sur les ordinateurs des collaborateurs des hauts responsables de la sécurité nationale des enregistrements vidéo de ces tables rondes organisées dans l’une des trois salles de conférence ; or dans certains cas les séances n’avaient pas été filmées. Si au départ je trouvais un peu vexant d’être tenu à l’écart, je faisais maintenant partie des initiés qui étaient dans le secret des dieux. Dès lors, j’ai participé dans la journée à des réunions interminables présidées par Brennan et McDonough, où l’on abordait tous les aspects du problème. On s’intéressait d’abord aux informations recueillies par les services de renseignement, et c’était en général Michael Morell, le directeur adjoint de la CIA, qui prenait la parole. Il se montrait d’une précision glaçante, énumérait les divers éléments dont nous disposions, se penchait légèrement en avant, comme pour nous mettre dans la confidence, puis se calait dans sa chaise et croisait les mains. On en revenait souvent aux mêmes points, les caractéristiques de cette résidence fortifiée, plus vaste et aussi plus isolée que les autres bâtisses du quartier, le fait qu’elle soit entourée d’un mur d’enceinte, le nombre d’individus qui l’occupaient, leur âge et leur sexe supposés, leur façon de se confondre avec les membres de la famille de Ben Laden, leur mode de vie : il n’y avait presque pas d’allées et venues, et puis ces gens s’habillaient comme des Pachtounes et brûlaient leurs ordures ; enfin on notait la présence d’un homme de grande taille, qui faisait parfois les cent pas dans la cour… On a déployé en Afghanistan une équipe d’agents secrets chargés de capturer ou d’éliminer Ben Laden. On envisageait aussi la possibilité de réaliser une frappe aérienne chirurgicale. Mais il subsistait encore de nombreuses questions. Qui allait prévenir les Pakistanais, et à quel moment ? Idem à l’égard des Saoudiens. Que faire si on le capturait vivant ? Si on le tuait, comment prouver qu’il s’agissait bien de Ben Laden ? De quelle façon l’enterrer ? Et si jamais ce n’était pas lui ? Que se passerait-il si l’opération tournait au fiasco ? Un vendredi en fin d’après-midi, Obama a présidé une ultime séance au terme de laquelle il trancherait. Il n’y aurait pas de clair de lune à Abbottabad pendant tout le week-end, ce qui fournissait une occasion idéale pour intervenir. On commença par lui communiquer les dernières infos recueillies par nos services. Je n’étais pas le seul nouveau venu, il y avait aussi des spécialistes des services de renseignement chargés de vérifier que l’homme de grande taille aperçu à l’intérieur de ce complexe fortifié était bien Oussama Ben Laden. Ils n’en auraient pas mis la main au feu, estimant qu’il était possible qu’il s’agisse effectivement de lui, sans plus. La discussion se perdit dans des considérations oiseuses, jusqu’à ce qu’Obama perde patience. — Ça suffit ! déclara-t-il. Il y a une chance sur deux pour que ce soit lui. Restait à savoir comment le capturer ou l’éliminer. C’est l’amiral Bill McRaven qui supervisait les forces spéciales déployées en Afghanistan. Il se montra confiant sur le succès de l’opération, qui n’avait en soi rien d’extraordinaire pour ses hommes, mais qu’ils allaient préparer avec soin. On pouvait aussi tout simplement détruire cette résidence fortifiée, mais cette option ne semblait pas avoir la faveur d’Obama, puisque dans ce cas on n’aurait pas la certitude que cet homme de grande taille était Ben Laden, et l’on ne pourrait pas non plus récupérer sur place d’éléments matériels susceptibles d’être utilisés par nos services secrets. Obama fit un tour de table pour demander à chacun son avis. Pour une fois, [le ministre de la Défense] Bob Gates se démarqua des militaires en uniforme, puisqu’il s’opposa fermement à l’organisation d’un raid. Cela présenterait trop de risques, dit-il en se référant à « Desert One », l’opération désastreuse menée en 1980 sous la présidence de Jimmy Carter et qui visait à libérer les Américains retenus en otages dans l’ambassade américaine…
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