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Le jour où Obama a liquidé Ben Laden

Ben Rhodes fut l’un des plus proches collaborateurs de Barack Obama durant ses deux mandats. Il rédigeait ses discours de politique étrangère. Un jour d’avril 2011, on le convoque d’urgence à la Maison-Blanche.

On était en avril 2011. Ce matin-là j’ai relevé toute une série d’appels manqués en provenance d’un numéro masqué, qui était en principe celui de la salle de Crise. Quand j’ai rappelé, on m’a dit de venir d’urgence à la Maison-Blanche. John Brennan et Denis McDonough [deux conseillers de premier plan pour les questions de sécurité nationale] voulaient me voir. Sur place, on m’a demandé de fermer la porte. Le bureau de Brennan se trouvait de l’autre côté du couloir par rapport au mien, et derrière plusieurs pièces dans lesquelles on conservait des informations confidentielles. Ce n’était pas un endroit très agréable, et le décor laissait à désirer : un mini-frigo, une machine à café, un faux plafond, des piles de dossiers en provenance des services de renseignement, de multiples écrans d’ordinateur, des téléphones de couleurs différentes et des étagères sur lesquelles on voyait des livres qui pour la plupart n’avaient pas été ouverts, sans doute des cadeaux. Quand on avait entrepris des travaux de rénovation, on avait découvert des rats crevés dans les cloisons… Il n’en restait pas moins que c’était ici le centre névralgique de la guerre contre Al-Qaïda, qu’il s’agisse de déployer des moyens de surveillance, de réaliser des frappes à l’aide de drones ou de mener des opérations spéciales dans des régions reculées. Si Obama décidait de capturer ou de supprimer quelqu’un, il s’adresserait à Brennan. — C’est confidentiel, me dit-il en joignant les mains devant lui. On a peut-être un tuyau sur Ben Laden. On m’a alors décrit un scénario invraisemblable. À la suite de filatures dont avaient fait l’objet des messagers de Ben Laden, on avait repéré un complexe fortifié à Abbottabad, une bourgade de l’intérieur du Pakistan, non loin d’une école militaire. Nous n’étions pas certains que Ben Laden s’y trouvait, mais c’était la piste la plus sérieuse dont nous disposions depuis qu’il avait franchi clandestinement la frontière afghane en décembre 2001. Depuis quelque temps, Obama enchaînait les réunions avec de proches conseillers, et il lui faudrait bientôt décider de lancer ou pas une opération sur place, qu’il s’agisse d’un raid mené par les forces spéciales ou d’une frappe aérienne. On m’avait mis dans la confidence car il nous reviendrait ensuite d’expliquer tout cela à l’opinion publique si d’aventure Obama choisissait d’intervenir, et c’était justement mon rôle. J’avais remarqué depuis quelque temps que se déroulaient parfois des réunions dans la salle de Crise sans que personne en ait été officiellement averti. On pouvait voir sur les ordinateurs des collaborateurs des hauts responsables de la sécurité nationale des enregistrements vidéo de ces tables rondes organisées dans l’une des trois salles de conférence ; or dans certains cas les séances n’avaient pas été filmées. Si au départ je trouvais un peu vexant d’être tenu à l’écart, je faisais maintenant partie des initiés qui étaient dans le secret des dieux. Dès lors, j’ai participé dans la journée à des réunions interminables présidées par Brennan et McDonough, où l’on abordait tous les aspects du problème. On s’intéressait d’abord aux informations recueillies par les services de renseignement, et c’était en général Michael Morell, le directeur adjoint de la CIA, qui prenait la parole. Il se montrait d’une précision glaçante, énumérait les divers éléments dont nous disposions, se penchait légèrement en avant, comme pour nous mettre dans la confidence, puis se calait dans sa chaise et croisait les mains. On en revenait souvent aux mêmes points, les caractéristiques de cette résidence fortifiée, plus vaste et aussi plus isolée que les autres bâtisses du quartier, le fait qu’elle soit entourée d’un mur d’enceinte, le nombre d’individus qui l’occupaient, leur âge et leur sexe supposés, leur façon de se confondre avec les membres de la famille de Ben Laden, leur mode de vie : il n’y avait presque pas d’allées et venues, et puis ces gens s’habillaient comme des Pachtounes et brûlaient leurs ordures ; enfin on notait la présence d’un homme de grande taille, qui faisait parfois les cent pas dans la cour… On a déployé en Afghanistan une équipe d’agents secrets chargés de capturer ou d’éliminer Ben Laden. On envisageait aussi la possibilité de réaliser une frappe aérienne chirurgicale. Mais il subsistait encore de nombreuses questions. Qui allait prévenir les Pakistanais, et à quel moment ? Idem à l’égard des Saoudiens. Que faire si on le capturait vivant ? Si on le tuait, comment prouver qu’il s’agissait bien de Ben Laden ? De quelle façon l’enterrer ? Et si jamais ce n’était pas lui ? Que se passerait-il si l’opération tournait au fiasco ? Un vendredi en fin d’après-midi, Obama a présidé une ultime séance au terme de laquelle il trancherait. Il n’y aurait pas de clair de lune à Abbottabad pendant tout le week-end, ce qui fournissait une occasion idéale pour intervenir. On commença par lui communiquer les dernières infos recueillies par nos services. Je n’étais pas le seul nouveau venu, il y avait aussi des spécialistes des services de renseignement chargés de vérifier que l’homme de grande taille aperçu à l’intérieur de ce complexe fortifié était bien Oussama Ben Laden. Ils n’en auraient pas mis la main au feu, estimant qu’il était possible qu’il s’agisse effectivement de lui, sans plus. La discussion se perdit dans des considérations oiseuses, jusqu’à ce qu’Obama perde patience. — Ça suffit ! déclara-t-il. Il y a une chance sur deux pour que ce soit lui. Restait à savoir comment le capturer ou l’éliminer. C’est l’amiral Bill McRaven qui supervisait les forces
spéciales déployées en Afghanistan. Il se montra confiant sur le succès de l’opération, qui n’avait en soi rien d’extraordinaire pour ses hommes, mais qu’ils allaient préparer avec soin. On pouvait aussi tout simplement détruire cette résidence fortifiée, mais cette option ne semblait pas avoir la faveur d’Obama, puisque dans ce cas on n’aurait pas la certitude que cet homme de grande taille était Ben Laden, et l’on ne pourrait pas non plus récupérer sur place d’éléments matériels susceptibles d’être utilisés par nos services secrets. Obama fit un tour de table pour demander à chacun son avis. Pour une fois, [le ministre de la Défense] Bob Gates se démarqua des militaires en uniforme, puisqu’il s’opposa fermement à l’organisation d’un raid. Cela présenterait trop de risques, dit-il en se référant à « Desert One », l’opération désastreuse menée en 1980 sous la présidence de Jimmy Carter et qui visait à libérer les Américains retenus en otages dans l’ambassade américaine de Téhéran. Comme à l’époque, il faudrait que des hélicoptères pénètrent discrètement à l’intérieur d’un pays étranger, en l’occurrence le Pakistan. Or « Desert One » avait été un échec retentissant, qui s’était soldé par la mort de huit Américains, l’humiliation des États-Unis et une défaite électorale cuisante pour un président démocrate. En revanche, [le chef d’état-major des armées] Mike Mullen et Bill McRaven étaient partisans d’une intervention militaire, ainsi que John Brennan et Leon Panetta, le patron de la CIA. Le vice-président Joe Biden, lui, ne voulait pas en entendre parler, et il nous expliqua longuement que cela aurait des répercussions catastrophiques : on assisterait sur place à un échange de tirs nourris, le Pakistan romprait les relations diplomatiques avec nous et le personnel de notre ambassade ferait l’objet de menaces. Quant à [la secrétaire d’État] Hillary Clinton, elle nous dit que, si ce n’était pas gagné d’avance, il serait trop risqué politiquement parlant de rester les bras croisés. Que dirait-on si l’on apprenait que nous avions eu l’occasion d’éliminer Ben Laden et que nous n’en avions pas profité ? Pour moi, il tombait sous le sens qu’Obama allait lancer une opération. Il suffisait de le voir regarder droit devant lui quand les autres s’exprimaient pour comprendre qu’il avait longuement réfléchi à la question. Quand ce fut à mon tour de donner mon avis, je me suis contenté de rappeler qu’il s’était toujours déclaré en faveur d’une intervention. Il me demanda alors d’envisager quatre scénarios : 1) Ben Laden se trouve bien dans cette résidence fortifiée, et l’opération est un succès ; 2) Ben Laden se trouve sur place, mais l’affaire tourne mal, il y a des morts dans nos rangs, la police et l’armée pakistanaise ripostent, cela met à mal les relations que nous entretenons avec ce pays ; 3) Ben Laden ne se trouve pas sur place, mais nos forces spéciales opèrent une descente surprise dans ce complexe fortifié et en repartent sans essuyer aucune perte ; 4) Ben Laden ne se trouve pas sur place, et l’opération est un échec. Sans rien dévoiler de ses intentions, Obama nous annonça à la fin de la réunion qu’il prendrait une décision dans le courant de la nuit. Tout le monde quitta la salle, Joe Biden nous invita alors à le suivre, Denis McDonough et moi, dans une pièce voisine, et ferma la porte derrière lui. Il avait l’air froissé. — Vous pensez vraiment, tous les deux, qu’il doit envoyer nos forces spéciales là-bas ? — Oui, répondit Denis McDonough. J’étais de son avis et rappelai qu’Obama avait toujours dit qu’il irait chercher Ben Laden au Pakistan. — Bon, j’essaie seulement de lui laisser un peu de liberté d’action, déclara Joe Biden. Je n’en doutais pas. Il lui arrivait en effet d’adopter dans les réunions des positions tranchées, afin qu’Obama se trouve confronté à une multitude d’opinions et de choix possibles. — Il vous a toujours soutenu, nota McDonough. — Je ne vous le fais pas dire. Mais il faut aussi espérer qu’on aura de la chance, soupira Joe Biden. J’entrepris de rassembler la documentation indispensable. N’ayant personne avec qui travailler, je rédigeai seul le discours à tenir dans chacun de ces quatre cas de figure. À partir d’infos déclassifiées par la CIA, j’expliquai les raisons qui nous avaient amenés à penser que Ben Laden se trouvait dans cette résidence fortifiée, même si d’aventure il s’avérait que ce n’était pas le cas. Je compilai l’ensemble des communiqués dans lesquels il déclarait la guerre aux États-Unis et se félicitait des attentats du 11 septembre 2001, ainsi que les propos officiels de George W. Bush et d’Obama qui s’engageaient à le capturer ou à l’éliminer. Je créai un nouveau document intitulé « Remarques du président Barack ­Obama » pour rédiger les discours qu’il serait vraisemblablement amené à prononcer suivant la façon dont tourneraient les choses, mais je manquais d’inspiration. En cas d’échec, ce serait un cauchemar et je n’osais pas l’imaginer, encore moins le coucher par écrit. Si en revanche nous remportions un succès, mieux valait sans doute ne pas risquer de tout compromettre à l’avance en se livrant à ce genre de préparatifs. Si Obama décidait de lancer une opération, je n’aurais alors guère le temps de rédiger un communiqué, et pourtant je n’ai pas voulu infléchir d’aucune façon le cours de l’histoire. Le lendemain matin – nous étions alors vendredi –, Obama a annoncé que nous allions lancer un raid sur ce complexe fortifié qui abritait Ben Laden, ce qui nous laissait trois jours pour intervenir. Le samedi, je suis venu mettre la dernière main à mon travail préparatoire avec George Little, responsable des affaires publiques à la CIA. Il s’est trouvé qu’avait lieu ce soir-là le dîner des correspondants de presse à la Maison-Blanche, une réception où l’on était tenu de venir en smoking et au cours de laquelle le président s’efforçait d’amuser la galerie en faisant de l’humour. En quittant le bureau Ovale, j’ai vu l’acteur Jon Favreau en grande discussion avec Jon Lovett, chargé autrefois d’écrire des discours, et qui riaient à l’avance des blagues dont Donald Trump, présent ce soir-là, serait la cible. J’ai quitté la Maison-Blanche dans le courant de l’après-midi pour aller faire un jogging avec mon frère David. L’ennui, c’est qu’il dirigeait CBS News, autrement dit l’équipe de journalistes qui animait les bulletins d’information sur cette chaîne télévisée, et qu’il allait passer le week-end chez moi avec Emma, sa femme. Au fil du temps, nous étions convenus de ne jamais parler travail tous les deux. Cela afin d’éviter de nous communiquer des renseignements confidentiels, et aussi parce que nous n’aimions pas les discussions politiques. Seuls enfants de la famille, nous étions avec l’âge devenus très proches l’un de l’autre, d’autant plus que n’ayant pas les mêmes centres d’intérêt nous ne nous faisions pas concurrence. […] Le dîner des correspondants de presse à la Maison-Blanche est un rituel agaçant, mais qu’on ne manquerait pour rien au monde. Les invités se donnent des airs dans le sous-sol d’un hôtel sans âme, ils boivent de la piquette, s’évitent soigneusement et tendent le cou pour voir passer des gens célèbres. Ce soir-là, je longeai les couloirs étroits et recouverts de moquette du Washington Hilton, entouré par des dirigeants politiques et des individus qui occupaient des fonctions importantes dans les médias, avec qui je ne m’étais jamais senti à l’aise. Il m’arrivait d’apercevoir quelqu’un qui était dans la confidence, comme Michael Morell à l’autre bout de la pièce. Nos regards se croisaient, nous nous adressions un petit signe de tête, comme pour nous dire : « Oui, on se voit demain à 10 heures. » C’était le matin à Abbottabad, Oussama Ben Laden se réveillait, peut-être pour la dernière fois de sa vie. […] Le lendemain matin, soit dimanche, j’ai pris une douche et je me suis habillé. Ann, David et Emma dormaient sur leurs deux oreilles. Sur le coup de 10 heures, ils se sont levés et sont venus prendre un café à la cuisine. Je leur ai alors annoncé que je partais au travail. David m’a demandé si je rentrerais bientôt, j’ai répondu que non, sans lui donner de détails, et nous en sommes restés là. Les grands chefs et leurs adjoints se retrouvèrent dans la salle de Crise, où nous allions désormais passer environ douze heures. Tout s’est déroulé selon le scénario habituel : on nous a donné les dernières informations disponibles sur le complexe fortifié dans lequel Ben Laden avait trouvé refuge, nous avons expédié les affaires courantes, prévenu tous les hauts fonctionnaires qu’ils risquaient d’être débordés de travail dans le courant de la journée. Il m’a fallu demander à Pete Souza, le photographe officiel du président, de venir immortaliser la scène, quelle que soit l’issue de ce raid. Nous avons commandé des cafés chez Starbucks et attendu en silence qu’on vienne nous les apporter, incapables de dire un mot. Puis, de retour dans la salle de Crise, nous avons pris notre mal en patience et papoté pour tuer le temps. Il était environ 14 heures quand Obama est venu aux nouvelles. L’opération venait juste de démarrer. Nous étions en liaison directe par vidéoconférence avec Leon Panetta, qui se trouvait au siège de la CIA, et Bill McRaven, qui nous parlait depuis Jalalabad, la ville afghane proche de la frontière d’où le commando héliporté venait de s’envoler pour rejoindre Abbottabad. Obama remonta alors jouer aux cartes dans le bureau Ovale. Il redescendit peu de temps avant que le commando n’atteigne la résidence fortifiée. Tout le monde s’assit, Bill McRaven nous relata alors l’intervention en direct, comme s’il s’agissait d’une rencontre de base-ball. Sur un écran divisé, on ne voyait que sa tête et ses écouteurs, ainsi que celle de Panetta. Soudain, un héli­coptère heurta le rebord du mur d’enceinte et dut se poser en catastrophe. Nous ne savions pas si Ben Laden se trouvait sur place, mais les choses commençaient déjà à se gâter. Chacun fuyait le regard de l’autre. McRaven n’avait pourtant pas l’air de s’en faire. « Le pilote va se débrouiller », nous dit-il. Dans la petite salle de conférences située de l’autre côté du couloir, un général regardait sur un ordinateur portable la diffusion en direct de l’opération commando. S’avisant qu’il serait mieux assis dans cette pièce, Obama alla s’y installer, ainsi que la plupart des hauts responsables. Quant à moi, je suis resté à ma place. J’étais inquiet et ne voulais pas les déranger. McRaven et Panetta nous annoncèrent bientôt que l’on avait identifié « Geronimo ». On m’expliqua que c’était le nom de code de Ben Laden. Je bondis de ma chaise et me précipitai dans le couloir derrière la petite salle de conférences, où s’entassaient les membres les plus influents du gouvernement. Je regardai autour de moi, vis Obama contempler l’écran et Mullen égrener son chapelet. D’un seul coup j’entendis dire à plusieurs reprises : « Geronimo tué au combat. » — On l’a eu, déclara Obama.   — Ce texte est extrait du livre Obama confidentiel. Dix ans dans l’ombre du président, paru le 11 février aux éditions Saint-Simon. Il a été traduit par Étienne Menanteau.
LE LIVRE
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Obama confidentiel. Dix ans dans l’ombre du président de Ben Rhodes, éditions Saint-Simon, 2019

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