Le site est en chantier pour vous permettre de retrouver toutes vos fonctionnalités.

Peut-on hiérarchiser les risques ?

Classer par ordre de probabilité ou de gravité les risques encourus par l’humanité est un exercice délicat. Les experts les plus chevronnés ne savent pas comment faire.


La prévision est difficile, surtout lorsqu’elle concerne l’avenir, avertissait Pierre Dac, fondateur de L’Os à moelle et inventeur du Schmilblick. La réciproque est vraie. Les catastrophes sont prévisibles, surtout rétrospectivement. Pierre Dac le savait. Il avait éprouvé dans sa chair les deux guerres mondiales. La première, qui fit plus de 18 millions de morts et l’épargna de justesse, était jugée peu plausible encore un an avant son déclen­chement.  La seconde était jugée impensable dix ans avant qu’elle se produise. Que nous réserve l’avenir ? Est-il envisageable d’apprécier sérieu­sement la probabilité que survienne une catastrophe ­majeure ?

Tout dépend d’abord de ce que l’on entend par là. Dans un livre collectif publié voilà dix ans, son principal auteur, Nick ­Bostrom, met la barre très haut : il faut 10  millions de morts pour pouvoir parler de « catastrophe globale ». Dans la liste « très partielle » d’exemples qu’il propose, il inclut des événements aujourd’hui sortis de notre radar, comme la rébellion An Shi au VIIIe siècle.

C’est une façon de mettre en garde contre l’effet des biais cogni­tifs. Ainsi Pierre Dac ignorait-il sans doute, lui aussi, ce que la plupart d’entre nous ignorent : aussi imprévue qu’imprévisible, l’épidémie de grippe espagnole de 1918-1919 a fait plus de morts que la Première Guerre mondiale. La gravité d’une catas­trophe passée ou à venir est fonction de l’espace qu’elle occupe dans notre esprit et de la façon dont nous la représentons.  Le cataclysme qui s’est produit voilà 65 millions d’années, provoquant l’extinction des dinosaures, a laissé la place libre aux mammifères : c’est peut-être l’événement qui nous a permis d’exister. À l’inverse, personne ou presque n’a entendu parler de l’éruption du Toba, en Indo­nésie, il y a 75 000 ans. L’impact a été tel que la population d’Homo ­sapiens n’a peut-être plus compté que 500 femmes reproductrices.  De telles catastrophes naturelles peuvent se reproduire ; nous ignorons quand.

Plus près de nous, voilà 700 ans exactement, dans certaines ­régions d’Europe, un dixième de la population est morte de faim. Cet événement a été oblitéré par la peste noire, qui trente ans plus tard emporta le tiers de la population du Vieux Continent.  La famine de 1315-1317 avait préparé le terrain. Dans le livre qu’il lui a consacré, William Chester Jordan désigne le coupable : le changement climatique. Pas un réchauffement, à l’époque, mais un sévère refroidissement succédant à une longue période chaude.  Marquant l’entrée dans près de six siècles de « petit âge glaciaire », il avait entraîné trois années de pluies incessantes et détruit les récoltes.

Dans leur livre, Nick Bostrom et ses coauteurs mettent en avant trois principales catégories de risques : venus de la nature, ­issus de conséquences non voulues et provenant d’actes hostiles. « Les faits de Dieu, les faits de l’homme et les faits du diable », dit à sa manière Denis Kessler, P-DG d’un groupe de réassurance. Ce serait formidable si nous étions en mesure de hiérarchiser ces risques afin d’assigner une priorité à la prévention de ceux d’entre eux contre lesquels nous pensons pouvoir agir. Un tel exercice est-il possible ?

Il est mené chaque année par le World Economic Forum, sur la base d’opinions de chefs d’entreprise et de spécialistes concernant les dix années à venir. Le résultat est donc une carte des représentations formées dans le cerveau d’une élite hétérogène. Qu’en penser ? Les trois risques « globaux » jugés les plus probables en 2007 étaient une rupture de l’infrastructure des réseaux Internet, les maladies chroniques dans les pays déve­loppés et un choc pétrolier. Le premier et le troisième ne se sont pas produits et le deuxième n’est pas un risque mais une réalité. Les trois risques ­jugés non pas les plus probables mais les plus lourds de conséquences possibles étaient un krach finan­cier, une montée des réflexes protectionnistes et des guerres. Dix ans plus tard, on observe que ces risques jugés à l’époque les plus sévères étaient en réa­lité les plus probables et auraient donc dû ­figurer dans la première ­catégorie.

Dans sa livraison 2017, le ­tableau du World Economic Forum présente comme les trois risques les plus probables des événements météorologiques extrêmes, des migrations involontaires de grande ampleur et des catastrophes naturelles majeures. Et, pour les trois risques les plus ­sévères, les armes de destruction massive, des événements météo­rologiques extrêmes et des crises dues à l’eau. Tout ce qu’on peut en conclure, c’est que l’élite particulière sollicitée par cette institution met le changement climatique en tête de ses préoccupations. Il est frappant qu’un risque aussi évident que la spectaculaire montée des populismes un peu partout dans le monde ne soit pas mentionné.

Parmi les nombreux ouvrages qui viennent justifier la crainte d’un changement climatique, l’un des plus remarqués est ­celui d’Anthony J. McMichael, un éminent épidémiologiste australien. Il revient sur la longue histoire des interactions entre changement climatique et santé humaine au cours de l’holocène, « zone de confort climatique ». Confort tout relatif, car la ­famine créée par l’arrivée du petit âge glaciaire n’est qu’un épisode parmi quantité d’autres du même genre. McMichael adhère au consensus pessimiste actuel sur le réchauffement climatique et s’interroge sur les raisons du scepticisme affiché par certains. Il attribue le fait de ne pas croire au changement climatique à la propension de l’homme à privilégier les mesures prises dans l’urgence au détriment d’une ­action destinée à gérer un changement graduel. Croire ou ne pas croire, telle est la question ?

Dans l’introduction au livre collectif cité plus haut, Nick Bostrom regrette que le changement climatique soit devenu « la tête d’affiche des menaces globales », captant « une fraction disproportionnée de l’attention accordée aux risques globaux ». De fait, la plupart des spécialistes (ils se trompent peut-être) ne pensent pas que le changement climatique puisse avoir des effets notables avant plusieurs décennies.

Deux climatologues qui sentent le soufre, Patrick J. Michaels et Chip Knappenberger, du Cato Institute, développent un autre système de croyances : à côté des « alarmistes » et des « négationnistes », il existe une troisième population, à laquelle ils disent appartenir : les « tiédistes ». Le changement climatique est réel, il est en partie dû aux activités humaines, mais son impact prévisible a été exagéré. À vrai dire, on trouve même des experts pour penser que le changement climatique se révélera somme toute favorable à l’homme, en raison de l’effet bénéfique du gaz carbonique sur la croissance végétale et l’extension des zones habitables et propices au ­commerce.

Dans le registre panglossien du « tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », le Britannique Matt Ridley soutient que le devenir de l’homme a toujours été et restera dicté par l’évolution au sens darwinien du terme, sur le plan biologique et culturel. La seule attitude raisonnable est donc de ne pas créer de risques supplémentaires en intervenant à tort et à travers (lire l’entretien avec Matt Ridley, Books, octobre 2010).

Pour sa part, Nick Bostrom pense que le risque global le plus menaçant, le « défi ­majeur », viendra à terme des progrès de l’intelligence artificielle. L’existence même de l’humain sera en jeu. C’est l’un de ces aspects du « risque X », le risque existentiel ou risque suprême. Il peut ­également venir d’une déflagration nucléaire ou d’une rencontre avec une énorme ­météorite.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Certains chercheurs travaillent à nous faire peur en rivalisant d’imagination pour décrire des scénarios d’apocalypse. Avez-vous entendu parler de l’« écophagie » ? Ce sont de petits robots qui se reproduisent de manière incontrôlable dans l’environnement et consomment voracement la biosphère…

Comme le dit Bostrom lui-même, « nous risquons de faire une fixation sur un ou deux des dangers qui, à un moment donné, frappent l’imagination du public ou des experts et de négliger d’autres risques plus sérieux ou plus facilement gérables. Ou bien encore, nous risquons de ne pas voir qu’une politique de précaution, tout en réduisant effectivement le risque sur lequel nous nous focalisons, peut générer de nouveaux dangers et aboutir à une aggravation du niveau global de risque ».

Qu’on soit pessimiste ou optimiste, il semble décidément risqué de trop vouloir hiérarchiser les risques.

 

LE LIVRE
LE LIVRE

Global Catastrophic Risks de Nick Bostrom et Milan M. Cirkovic, Oxford University Press, 2017

SUR LE MÊME THÈME

Post-scriptum Trop de démocratie ou trop peu ?
Post-scriptum Les arbres et le CO2
Post-scriptum Le piège de Thucydide

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.