Où va l’humanité ?
par Baptiste Touverey

Où va l’humanité ?

Comment notre monde est-il devenu ce qu’il est ? Cette question passionne. Mais peut-on y apporter des réponses satisfaisantes ? Deux ouvrages récents s’y essaient.

Publié dans le magazine Books, novembre / décembre 2017. Par Baptiste Touverey
Longtemps, l’histoire, aussi riche et mouvementée fût-elle, n’a pas semblé avancer. Des esprits aussi sagaces que Thucydide ou Polybe pouvaient bien mettre au jour les ressorts de tel ou tel événement, rendre compte, pour le premier, d’une guerre (celle du Péloponnèse) dont il croyait qu’elle avait fini par toucher « la majeure partie de l’humanité », tenter, pour le second, d’expliquer la fulgurante expansion des Romains et leur domination sur l’essentiel du monde connu, l’un comme l’autre restaient persuadés qu’aucune puissance n’est éternelle, qu’un jour Spartiates comme Romains périraient, que d’autres prendraient leur place et qu’au fond tout, sans cesse, doit être recommencé. L’idée d’un progrès transcendant la chute des empires leur était complètement étrangère et, de fait, elle n’est apparue au départ qu’en marge du monde gréco-romain, chez un peuple méprisé. Dans la Bible. L’apport fondamental du judaïsme, c’est moins le monothéisme, qu’il n’a pas inventé et qu’il ne respecta pas toujours (pourquoi l’Éternel aurait-il été un dieu « jaloux » s’il avait été un dieu unique ?), qu’une conception nouvelle de l’histoire. Non plus cyclique, mais linéaire et vectorisée. Avant la Bible, nous ignorions que l’histoire pouvait avoir, sinon un sens, du moins une direction. La Bible fut la première à en proposer une ­vision globale, à l’intégrer dans un dessein divin, à lui offrir un but. Elle a créé un genre. Au fil des siècles, ce genre, tout en se sécularisant, a donné naissance à d’autres ouvrages marquants. Ceux d’Engels et Marx viennent tout de suite à l’esprit. Mais, avant eux, il y eut La Science nouvelle de Giambatista Vico, par exemple, et, plus tard, La Grande Histoire de l’humanité d’Arnold Toynbee (liste très loin d’être exhaustive). Ces grandes fresques globalisantes n’ont jamais cessé d’être regardées avec méfiance. Pèse sur elles le soupçon d’hubris : personne n’est censé maîtriser l’ensemble de l’histoire humaine. À vouloir la synthétiser en un livre, ne risque-t-on pas l’approximation grossière, la simplification abusive ? Quant à prétendre lui assigner un sens… Il n’empêche, le genre est excitant, les lecteurs en raffolent, et cela n’a rien d’étonnant : qui ne voudrait pas comprendre toute l’histoire de l’humanité en 500 pages ? Les ouvrages, donc, se multiplient. Deux sont parus à peu près en même temps cette rentrée – qui s’inscrivent résolument dans cette veine. Homo Deus, de l’Israélien Yuval Noah Harari, est la suite de Sapiens, énorme best-seller paru en France il y a deux ans, qui retraçait « une brève histoire de l’humanité ». Où en sommes-nous ?, d’Emmanuel Todd, se présente, pour sa part, comme « une esquisse de l’histoire humaine ». Todd, comme Harari, brise les frontières entre disciplines et propose une grande fresque totalisante. L’un comme l’autre, en s’appuyant sur le passé, réfléchissent au destin de l’humanité. Ils se demandent comment le monde est devenu ce qu’il est et ce que l’avenir lui réserve. Ils s’interrogent sur la nature de la modernité et ses métamorphoses possibles. Mais les points communs s’arrêtent là : un abîme sépare les deux méthodes et le sérieux de leurs hypothèses. Homo Deus, donc, prolonge le livre Sapiens. Paru en 2015, ­celui-ci constituait une synthèse brillante, Harari s’y révélant un vulgarisateur hors pair, maniant avec brio le paradoxe. En général, il se contentait de reprendre des thèses élaborées par d’autres, mais en tissant souvent entre elles des liens stimulants, en les présentant surtout avec un art consommé de la mise en scène. Il lui arrivait aussi de développer quelques réflexions originales. Son idée maîtresse : la supériorité humaine reposerait sur la faculté de créer des êtres et des mondes imaginaires. Dieux, ­nations, entreprises, autant de fictions, selon lui, qui ont permis à Homo sapiens de collaborer à une échelle inimaginable pour toute autre espèce et de conquérir la planète. Homo Deus n’aurait sans doute jamais été écrit sans le gigantesque succès qu’a connu Sapiens. Par rapport à celui-ci, il n’apporte pas grand-chose. À certains ­moments, il semble même n’en être qu’un simple remaniement opportuniste. Il se contente d’en développer la dernière partie, celle qui était consacrée au devenir de l’homme. Pas de chance : c’était – et de loin – la moins convaincante. Pour Harari, « le monde d’aujourd’hui est dominé par le package libéral : individualisme, droits de l’homme, démocratie et marché ». Mais cet ordre « humaniste » est en train de se fissurer. « Nous sommes au seuil d’une révolution capitale », proclame Harari. Le progrès technique s’apprête à rendre inutile une grande partie de l’humanité, qui pourra aisément être remplacée par des robots, bien plus efficaces. Les inégalités vont exploser et d’autant plus que les riches risquent de constituer, grâce à des percées scientifiques dont ils seront les seuls à bénéficier, une élite de « surhommes améliorés ». Dans ces conditions, la démocratie n’aura plus guère de sens. Après avoir mis au point des algorithmes ultrapuissants, il ne restera plus à l’homme (qui, selon Harari, n’est au bout du compte qu’un algorithme comme les autres) qu’à se fondre en eux. Nous entrerons dans l’ère du « dataïsme ». Porté aux nues par une bonne partie des médias français, qui y voient une œuvre visionnaire, Homo Deus a la puissance conceptuelle d’un roman de science-fiction tout juste passable. Non pas que les prédictions d’Harari soient nécessairement fausses. Comme il le reconnaît lui-même, nul ne sait quelle voie empruntera un avenir qui, jamais dans l’histoire, n’a été aussi imprévisible. Donc, pourquoi pas celle qu’il annonce et redoute ? Le problème, c’est que, à quelques détails près, le livre…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire