Passez par la banque et recevez 1 000 euros
par John Cassidy

Passez par la banque et recevez 1 000 euros

Face à l’atonie de la croissance et à la menace qu’elle fait peser sur nos démocraties, un lord britannique, excellent connaisseur des marchés financiers, brise un tabou de la pensée économique orthodoxe : « Faites tourner la planche à billets ! » dit-il aux États qui ont les mains liées par leur dette. Rien de tel, pour relancer l’économie, que de verser de l’argent frais sur le compte des citoyens. Inflationniste ? Pas si sûr !

Publié dans le magazine Books, mars 2016. Par John Cassidy

©Nicolas Vial pour Books
Le PIB offre une mesure de tous les biens et services produits par une économie au cours de l’année. Il indique aussi l’ensemble des revenus qu’elle génère, et la rapidité de sa croissance reflète la vitesse à laquelle l’ensemble d’un pays s’enrichit. Entre 1947 et 1974, le PIB des États-Unis a progressé en moyenne de 4 % par an environ, et le niveau de vie des ­ménages s’est considérablement amélioré durant cette période. Dans les années 1980 et 1990, la croissance a légèrement marqué le pas, mais en se maintenant en moyenne au-dessus de 3 %. Depuis 2001, en revanche, la donne a changé : le taux d’expansion est tombé au-dessous de 2 % – moins de la moitié de son ­niveau de l’après-guerre. Et de nombreux économistes pensent qu’il restera à cet étiage – au mieux, car il pourrait tomber encore plus bas. Dans les cercles où se conçoit la politique économique, une expression est ces temps-ci sur toutes les lèvres : « ­Stagnation séculaire. » Ce terme, forgé par l’économiste ­Alvin Hansen au cours des années 1930, a trouvé une seconde vie grâce à Lawrence Summers, le célèbre économiste d’Harvard qui l’a ressuscité voici deux ans. Même s’il s’agissait à l’origine d’analyser la situation économique américaine, ­l’expression est aussi copieusement ­appliquée à l’Union européenne, où le PIB progresse à un rythme plus lent encore, ainsi qu’au ­Japon, où la croissance a quasiment disparu depuis plus de deux décennies. À vrai dire, les États-Unis et les autres pays occidentaux pourraient être sur la voie d’une stagnation à la ­japonaise, si l’on en croit les pessimistes. Que faire pour sortir de l’ornière ? ­L’ordonnance classique contre la croissance lente prescrivait, jusqu’à récemment, de mener une politique de réduc­tion des taux d’intérêt et de relance budgétaire, le Trésor émettant de la dette pour financer l’augmentation des dépenses publiques ou les allégements d’impôts (pour stimuler la dépense des ménages). C’est d’ailleurs la recette que les États-Unis, la Grande-Bretagne et d’autres ont appliquée après la faillite de la banque Lehman Brothers en 2008. Et cette thérapeutique nous a épargné une crise beaucoup plus profonde. Mais, aujourd’hui, aucune de ces deux solutions traditionnelles n’est aussi facilement à portée de main. Le taux directeur à court terme fixé par la Réserve fédérale (Fed) flirte avec le zéro depuis décembre 2008. (1) Janet Yellen, la présidente de la Fed, et ses collègues ne peuvent les baisser plus. Et, avec une dette fédérale s’élevant à plus de 18 000 milliards de dollars, le Congrès serait vent debout si le Trésor manifestait la moindre velléité d’emprunter davantage pour financer un nouveau plan de relance. Dans l’Union européenne, la situation est plus angoissante encore. Voilà des années que la croissance est négligeable, les taux d’intérêt au plus bas, et que les contraintes budgétaires imposées par le traité de Maastricht excluent toute politique de relance par la dépense publique. Adair Turner a donc une autre idée. Cet universitaire, qui a également exercé des responsabilités de politique économique, et ci-devant membre de la Chambre des lords, soutient dans son dernier livre – « La dette ou le diable » – que les pays confrontés au trio infernal de la dette, des taux d’intérêt bas et de la croissance lente devraient envisager une option simple, radicale mais séduisante : créer plus de monnaie et distribuer l’argent à la population. « Un État pourrait, par exemple, verser 1 000 dollars (environ 920 euros) à tous ses citoyens par simple virement électronique sur leur compte courant », écrit lord Turner. La population dépenserait alors cette somme comme bon lui semble : pour acheter des produits alimentaires, des vêtements, des appareils ménagers, s’offrir des vacances ou des beuveries – tout ce qui lui fait plaisir. La demande en serait stimulée, « et l’effet de ce fortifiant serait à peu près proportionnel à la quantité de monnaie injectée », ajoute Turner. Le chiffre de 1 000 dollars est un simple exemple. Il pourrait tout aussi bien s’agir de 5 000 ou de 10 000 dollars. Tout dépend de la quantité d’argent frais dont a besoin le pays concerné pour sortir du marasme. Ces versements ne seraient pas le fruit de crédits d’impôt ou de ristournes fiscales consentis par le Trésor. Ils émaneraient de la Banque centrale, qui utiliserait tout simplement son droit d’émission (2). La création de monnaie se fait traditionnellement par l’impression de billets et la frappe de pièces, mais elle peut aussi passer par un simple jeu d’écriture consistant à émettre des crédits électroniques au bénéfice des banques de dépôt, comme la Société ­générale ou la Barclays. Voilà donc, si l’on suit Turner, ce que ferait la Fed : donner aux banques de la monnaie nouvellement créée, qu’elles distribueraient alors à leurs clients. Joyeux Noël, tout le monde ! Soyons clairs : c’est une proposition on ne peut plus sérieuse, faite par un technocrate britannique de 60 ans, ­réputé pour son intelligence et son indé­pendance. Adair Turner a dirigé la Finan­cial ­Services Authority (l’équivalent britannique de l’Autorité des marchés finan­ciers), la Confederation of British Indus­try (l’équivalent de la Chambre de commerce et d’industrie) et la Pensions Commission (Commission des pensions). Il est aujourd’hui président de l’Institute for New Economic Thinking, un think tank transatlantique créé par George Soros en 2009. Si, malgré ces impressionnantes lettres de créance, les mots « hyperinflation », « république de Weimar », et « Zimbabwe de Robert Mugabe » tournoient dans votre tête, il n’en sera pas surpris. « Mes propositions épouvanteront de nombreux économistes et responsables politiques, en particulier les dirigeants des banques centrales, écrit-il. “Faire tourner la planche à billets” pour financer les déficits publics est un tabou, presque un péché mortel. » La mesure a cependant déjà été envisagée par des économistes très sérieux avant lui. En 1969, Milton Friedman affirmait que le financement monétaire pourrait offrir une alternative au système keynésien du financement par la dette. Face à une insuffisance chronique de la demande, assurait-il dans une métaphore restée célèbre, l’État pourrait imprimer des liasses de billets et les larguer par hélicoptère. En 2002, Ben Bernanke, qui était alors l’un des gouverneurs de la Fed, émettait l’hypothèse que ce genre de « largage par hélicoptère », ou son équivalent électronique, pourrait sortir le Japon d’une décennie de récession (3). Plus récemment, un certain nombre d’économistes rassemblés sous la bannière de la « théorie monétaire moderne » (4) ont pressé l’État de revenir sur les coupes budgétaires, en finançant la dépense avec de la monnaie créée par la Fed. En Grande-Bretagne, Jeremy Corbyn, le nouveau leader du Labour, a laissé entendre que la Banque d’Angleterre pourrait payer certains travaux d’infrastructure grâce à la planche à billets.   Pour le moment, ces idées peinent à gagner du terrain. Bernanke, après avoir pris la présence de la Fed en 2006, n’a plus guère mentionné sa proposition antérieure (5). Même Paul Krugman, d’ordinaire un fervent partisan des plans de relance, a pris ses distances vis-à-vis de la théorie monétaire moderne, en soulignant le risque inflationniste que fait courir une injection excessive de liquidités. Mais Turner insiste : la création de monnaie est peut-être la seule ­manière de retrouver un taux de croissance satis­faisant et d’échapper à notre actuelle…
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