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Pauvres étudiants américains

Le franc succès du ­modèle des universités améri­caines ne doit pas masquer les problèmes de plus en plus aigus qui s’y posent. De nombreux livres récents en témoignent ; Jona­than Zimmer­man, professeur d’histoire de l’éducation à l’Université de Pennsylvanie, en analyse cinq dans The New York Review of Books. L’évolution remonte aux années 1980, sous l’administration Reagan. Le gouvernement fédéral a entrepris de remplacer les bourses par des prêts aux étudiants. Par ailleurs, les États ont commencé à rogner sur les crédits destinés à l’enseignement supérieur au profit de dépenses jugées plus urgentes, notamment pour les infrastructures routières et les prisons. Enfin, les enseignants n’ont plus été rémunérés qu’en fonction de leurs activités de recherche et ont délaissé les tâches d’encadrement des étudiants.

Résultat : une explosion du coût des études, l’asphyxie financière des étudiants (et souvent de leur famille) et le décrochage d’une part croissante d’entre eux, surtout ceux qui viennent des milieux les moins favorisés. Aujour­d’hui, six Américains sur dix considèrent que le système d’enseignement supérieur s’est engagé « dans la mauvaise voie ». La réussite du système américain d’enseignement supérieur se mesure à l’aune des classements internationaux et de l’attraction qu’exercent les universités d’élite sur les meilleurs étudiants de la planète. Mais ces établissements d’élite ne représentent qu’une infime partie de l’ensemble et, comme le montrent de nombreuses études, ne jouent plus que marginalement le rôle d’ascenseur social.

En accord avec Daniel Markovits, éminent professeur de droit à Yale et auteur du « Piège méritocratique » (2019), le journaliste Paul Tough écrit dans un livre au sous-titre éloquent (« Comment l’université nous fait ou nous brise ») : « Nous semblons bien avoir reconstruit une vieille aristocratie, solidement établie, dans laquelle l’argent engendre l’argent. » Plus des deux tiers des étudiants des universités d’élite sont issus de familles situées dans le premier quintile de l’échelle des revenus. Ces établissements hypersélectifs sont au nombre de 46, écrit Zimmerman, si l’on prend comme critère le fait qu’ils acceptent moins de 20 % des candidats (douze d’entre eux en acceptent moins de 13 %).

Or les États-Unis comptent environ 3 000 établissements d’enseignement supérieur assurant les quatre années de formation de premier cycle. Dans « Le scandale du décrochage », David Kirp, de l’Université de Californie à Berkeley, montre que 40 % des étudiants quittent l’université avant d’avoir obtenu leur diplôme. Ils ont deux fois plus de risques que les diplômés de connaître le chômage et dix fois plus de ne pas pouvoir rembourser leur emprunt. La dette étudiante dépasse désormais les 1 500 milliards de dollars, soit près de cinq fois le budget de l’État français, et 22 % des étudiants qui ont contracté un prêt sont insolvables.

Parmi les étudiants d’origine ­modeste, seuls ceux qui parviennent à entrer dans les universités les plus sélectives en sortent sans une lourde dette : seules ces universités, qui sont très riches, sont en effet en ­mesure de leur accorder des bourses substantielles. Mais elles n’accueillent que 4 % des étudiants situés dans le dernier quintile de l’échelle des revenus. Dans le cinquième ouvrage, l’anthropologue Caitlin ­Zaloom analyse 160 entretiens qu’elle a menés auprès de ménages ­modestes qui se sont fortement endettés pour permettre à leur(s) enfant(s) d’intégrer un college. Beaucoup de ces jeunes reviennent habiter chez leurs parents après leurs études, faute de moyens. Les étudiants sondés estiment qu’ils mettront en moyenne six ans à rembourser leur emprunt ; en fait, il leur en faudra vingt. Cette question est l’un des principaux thèmes de la campagne de Joe Biden.

LE LIVRE
LE LIVRE

The Impoverishment of the American College Student (« L’appauvrissement des étudiants américains ») de James V. Koch, Brookings Institution, 2020

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