Une philosophe hantée par le sacrifice
par Robert Zaretsky

Une philosophe hantée par le sacrifice

Avant de mourir de la tuberculose et des contraintes qu’elle s’infligeait, Simone Weil enrageait de ne pouvoir se rendre en France occupée pour y faire le don de sa vie.

Publié dans le magazine Books, novembre 2018. Par Robert Zaretsky
Voilà soixante-quinze ans, le 26 août 1943, le médecin légiste du sana­torium Grosvenor, un vaste édifice victorien situé dans la ville d’Ashford, à une centaine de kilo­mètres au sud-est de Londres, acheva l’examen d’une patiente décédée deux jours plus tôt. Il rédigea l’acte de décès : « Arrêt cardiaque dû à la dégénérescence du muscle cardiaque causée par la faim et une tuberculose. » Puis le constat clinique fait place à un jugement moral : « La défunte s’est tuée en refusant de manger alors que l’équilibre de son esprit était dérangé. » Le corps fut enterré au cimetière Bybrook, à Ashford. Sur sa tombe, une plaque gravée indique : SIMONE WEIL 3 février 1909 24 août 1943 La tombe, dont l’emplacement est signalé sur le plan du cime­tière, est devenue l’un des sites touristiques les plus visités d’Ashford. Pour tenir compte du flot incessant de visiteurs, une autre plaque en marbre explique que Simone Weil avait « rejoint le gouvernement provisoire français à Londres » et que « ses écrits l’ont consacrée comme l’une des grandes figures de la philosophie contemporaine ». Une plaque de marbre ne saurait en dire beaucoup plus. En janvier 1943, Simone Weil était arrivée à Londres pour s’engager dans la France libre de Charles de Gaulle. Mais, comme si souvent dans sa vie, elle refusa finalement de devenir membre de ce club. Quatre mois après avoir rejoint le mouvement gaulliste, elle annonça sa démission. Raison invoquée : ses supérieurs avaient refusé à plusieurs reprises d’accéder à sa demande, qui était d’être envoyée en mission dans la France occupée. Une telle mission, pensait-on au QG du général de Gaulle, s’achèverait immanquablement par sa capture et sa mort. Bizar­rement, Weil n’en disconvenait pas. Elle avait ­assuré dans une lettre à Maurice Schumann, un ancien camarade d’école ­devenu l’un des conseillers de De Gaulle : « Toute tâche n’exigeant pas de connaissances techniques et comportant un ­degré élevé d’efficacité, de peine et de danger me conviendrait parfaitement. » Encore plus surprenant, elle ajoutait que, si elle était ­arrêtée, sa « faiblesse physique » lui permettrait de mourir « sans avoir donné d’indications ». Mais le plus étrange est le lien entre tout cela et les mots gravés sur la plaque de marbre : « l’une des grandes figures de la philosophie contemporaine ». Durant sa courte vie, Simone Weil a très peu publié. Formée à l’École normale supérieure, l’une des institutions universitaires les plus prestigieuses, Weil s’employa sans relâche à se détourner du parcours que l’on attendait d’elle. Elle enseigna dans plusieurs lycées mais, comme elle le confia à l'une de ses élèves, elle trouvait que l’enseignement la tenait éloignée de la « vraie vie ». Au grand désespoir des proviseurs (l’un d’eux l’appela « la Vierge rouge »), elle manifestait aux côtés des ouvriers en grève, participait à des débats syndicaux, enseignait à des adultes et écrivait pour divers journaux. Comme Orwell et Camus, elle avait beau pencher très à gauche, elle se méfiait des révolutionnaires tout autant que des réactionnaires. Persuadée qu’un régime marxiste aboutirait, plus encore qu’une monarchie, au totalitarisme, elle préférait soutenir des organisations anarchistes et syndicales. Ces activités ne lui suffisaient pas. Pour Simone Weil, la réalité était ancrée dans le travail manuel. Son désir d’expérience concrète semble souvent inspiré par un romantisme morbide. Comme elle le dit à un marin-pêcheur abasourdi qui l’avait prise comme matelot – même si elle ne pouvait lui être d’une grande utilité –, son « malheur » était de n’avoir jamais été pauvre. Elle fit le même aveu à un couple de paysans pour qui elle souhaitait travailler : « Ce que je veux, c’est vivre la vie des plus pauvres, partager leurs durs travaux, vivre leurs peines, manger à leur table. » Impressionné par cette demande d’une Parisienne aisée, le couple l’invita non sans réticences à ­partager sa vie. Un mois plus tard, il éprouva moins de réticences à la désinviter. Les deux époux ne supportaient plus d’être sans cesse bombardés de questions ni de la voir refuser de prendre part aux repas, au motif que « les enfants en Indochine ont faim ». Quelque chose d’autre était à l’œuvre dans sa quête du travail manuel. « Tant qu’on a simplement une idée, on ne tient rien de réel, disait-elle. La grande ­erreur humaine est de raisonner au lieu de découvrir. » Pour découvrir, il faut sortir du laboratoire ou de la bibliothèque, du café ou de la salle de classe. La philosophie, répète-t-elle dans son journal, « est exclusivement affaire d’action et…
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