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Les pionniers font toujours rêver

Une vision idyllique et datée de la conquête de l’Ouest remporte les suffrages des lecteurs américains. À l’honneur, un général héroïque et un pasteur vertueux.


© Ohio History Connection

Vue de Marietta, vers 1840. Cette localité de l'Ohio fut la première ville fondée par les pionniers en 1788 dans le Territoire du Nord-Ouest.

En troisième position sur la liste des best-sellers du New York Times, dans les dix meilleures ventes sur Amazon et dans des grandes surfaces comme Costco ou Target, The Pioneers a su séduire un vaste public dès sa parution en mai. Consacré aux premières années de la conquête de l’Ouest, de la guerre de l’Indépendance (1775-1783) à l’orée du XIXe siècle, l’ouvrage de l’historien David McCullough raconte le grand roman national des États-Unis : la Frontière que l’on repousse vaillamment, la civilisation qui progresse en même temps que les colons venus de Nouvelle-­Angleterre, habités par de hautes valeurs ­morales. Si nombre d’Américains trouvent là une lecture réconfortante, peut-être même galvanisante, les critiques repro­chent à l’auteur son ­approche biaisée, désuète et peu rigoureuse. David McCullough n’est pourtant pas n’importe qui : l’octogénaire compte parmi les historiens les plus appréciés des États-Unis. Ses biographies des présidents John Adams et Harry Truman lui ont valu des prix Pulitzer, ses livres sur le pont de Brooklyn et le canal de Panama ont été des succès de librairie, rappelle Russel Contreras dans un article de l’agence AP. Dans The Pioneers, McCullough s’intéresse à deux figures mécon­nues de la colonisation de ce qu’on appelait le Territoire du Nord-Ouest et qui englobait les actuels Ohio, Indiana, Illinois, Michigan et Wisconsin. D’abord, Manasseh Cutler, un pa
steur du Massachusetts, qui, après la guerre de l’Indépendance, fonde avec d’autres l’Ohio Company. Resté en Nouvelle-­Angleterre, Cutler envoie son fils aîné colo­niser ces terres sous la houlette du vétéran de guerre Rufus Putnam, deuxième ­héros de ce ­récit historique. Cet auto­didacte, qui était selon ­McCullough un « paran­gon de vertu », conduit les colons à bon port, c’est-à-dire dans le sud-est de l’Ohio, où ils fondent la ville de Marietta, « aussi ordonnée et industrieuse que l’étaient ses bâtis­seurs », ­résume non sans ironie l’historien Andrew Isenberg dans The Washington Post. Avec The Pioneers, McCullough essuie « la salve de critiques la plus nourrie de sa carrière », indique Russel Contreras. « De jeunes historiens et militants l’ont accusé sur les réseaux ­sociaux d’idéaliser la colonisation des Blancs et de minimiser les souffrances infligées aux Amérindiens ». Sous la plume de McCullough, s’étonne en effet Isenberg, « la colonisation de l’ouest des Appalaches ­devient un affrontement entre la vertu et le vice ». Dans le camp du vice figure Hopocan, alias Captain Pipe, chef des Indiens Delaware, qui accueille d’abord volontiers les colons avant de se retourner contre eux à partir des années 1790 avec d’autres tribus. Un traître, vraiment ? « Même un auteur aussi talentueux que McCullough a du mal à nous convaincre que l’Ohio Company était le vecteur de nobles idéaux », écrit Isenberg, vu la corruption qui gangrenait l’entreprise dès l’origine et le lobbying fructueux de ses fondateurs pour acheter des terres à vil prix. Surtout, quels que soient les mérites de Manasseh Cutler et de ses acolytes, « un péché originel pèse sur leur paradis : l’éviction des autochtones de leurs terres » remarque l’historienne ­Joyce Chaplin dans The New York Times. David McCullough, ­critique-t-elle, ­reprend la terminologie des pionniers : les Amérindiens sont des « sauvages » et leur territoire une « étendue sauvage » qu’il est donc légitime d’occuper et de civiliser. « La promotion du livre est axée sur l’idée qu’il traite de personnages et d’épisodes méconnus. Mais ceux qui sont vraiment ­méconnus, ce sont les Chaouanons, les Miamis, les Wyandots et autres peuples autochtones qui, au moment où débute le récit, ont déjà eu à subir de nombreuses incursions des Blancs », observe la journaliste Rebecca Onion dans Slate. Les historiens critiques, poursuit-elle, s’emploient depuis des décennies « à déconstruire le mythe de la Frontière et réfutent l’idée qu’il s’agissait d’une terre vierge et édénique qui attendait d’être mise en valeur par les Blancs. Pas David McCullough, visiblement ». Bizarre ? À un an de l’élection présidentielle, la popularité d’un tel ouvrage entre en résonance avec l’Amérique de Trump, blanche et conservatrice.
LE LIVRE
LE LIVRE

The Pioneers. The Heroic Story of the Settlers Who Brought the American Ideal West de David McCullough, Simon & Schuster, 2019

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