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Le pire et le meilleur des journaux

Le monde a plus que jamais besoin d’une presse critique et indépendante. Le magazine « The Economist», par exemple ?

« Une presse critique, indépendante et d’investigation est la pierre angulaire de toute démocratie », déclarait Nelson Mandela en février 1994, deux mois avant d’être élu président de l’Afrique du Sud. C’est bien dit et c’est toujours d’actualité. Peut-être aurait-il pu ajouter « réfléchie ». Cela pour faire mentir George Bernard Shaw, qui écrivait en 1932 : « Les journaux sont visiblement incapables de faire la différence entre un accident de bicyclette et le déclin d’une ­civilisation ».

 

Et, aujourd’hui, le mot « presse » doit bien sûr englober, outre la radio qui existait du temps de Shaw, la télévision et les médias en ligne. Dans un autre registre, le journaliste français Pascal Mourot disait : « Il y a deux catégories de journaux, ceux qui nous empêchent de penser et ceux qui nous aident à réfléchir. »

 

On trouve toutes ces considérations dans une anthologie intéressante et parfois amusante du Québecois Jean-Pierre Boyer, docteur en sciences de l’information 1. Il rassemble pas moins de « 12 923 citations pour aiguiser l’esprit critique ». Une mine, qui rejoint un peu notre propre livre, 500 faits & idées pour briller dans les salons – en plus politiquement correct.

 

Le livre comporte une entrée béni-oui-oui pour « socialisme », mais curieusement pas d’entrée pour « libéralisme », sujet non moins chargé d’histoire et plus actuel. Pour faire le lien entre libéralisme et journalisme, le cas d’école par excellence est le magazine britannique The Economist. L’historien américain ­Alexander Zevin s’en empare dans un livre à charge, Liberalism at Large, pour le plus grand bonheur de l’essayiste indien de gauche Pankaj Mishra, qui en rend compte dans un long article de The New
Yorker
– magazine lui aussi de gauche. Depuis sa création en 1843, The Economist s’est fait, selon lui, le chantre du laissez-faire (en français dans le texte), même quand les Irlandais mouraient de faim, mais aussi du colonialisme et du combat contre le droit de vote des femmes. Aussi, le titre jugeait l’intervention américaine au Vietnam insuffisamment musclée et a célébré le coup d’État de Pinochet au Chili. C’est exact, mais partiel et donc partial, surtout si l’on considère l’évolution récente du magazine. Comme le fait remarquer William ­Keegan, qui a dirigé pendant près de trente ans le service économique de l’hebdomadaire The Observer (de gauche), il ne faut pas oublier que le magazine a mené en son temps une croisade contre Berlusconi et, ces deux dernières années, contre le Brexit. Il a même fait amende honorable pour son excès de zèle en faveur du monétarisme. On pourrait ajouter que ce magazine, dont les États-Unis sont le principal marché (près de 1 million d’abonnés), n’a cessé de ridiculiser Donald Trump.

 

Et là vient une surprise, soulignée dans les colonnes de l’hebdomadaire en réponse au livre de Zevin : ses lecteurs ne sont pas ceux que l’on pense. Selon une enquête du Pew Research Center, 18 % seulement de ses lecteurs américains se disent plutôt conservateurs et 59 % plutôt de gauche. Autre surprise : la diffusion papier de The Economist a augmenté depuis l’avènement d’Internet. Andrew ­Gottlieb, qui a quitté l’hebdomadaire en 2006 pour écrire une histoire de la philosophie en plusieurs volumes, en souligne la raison principale : grâce notamment à ses 21 bureaux à l’étranger, l’hebdomadaire est sans doute le titre qui offre « le plus de faits au décimètre carré ».

 

Produit de l’élite universitaire britannique, le journal se fait une vertu de ne pas signer ses articles, ce qui élimine le biais narcissique qui affecte la plupart des journalistes. Contrairement aussi aux autres journaux, il s’oblige à donner son point de vue sur la plupart des sujets complexes, y compris politiques. De quoi agacer, mais la prise de risque mérite le respect. Si les partis pris sont nombreux, au moins ils sont clairs et argumentés. Plus qu’aucun autre média, The Economist aide à réfléchir sans empêcher de penser.

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Notes

1. C’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison ! (Ecosociété, 2018).

LE LIVRE
LE LIVRE

Liberalism at Large: The World According to The Economist de Alexander Zevin, Verso, 2019

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