Pourquoi Barthes fascine

Pourquoi Barthes fascine

Anglais et Américains sont moins sensibles que les Français à la thèse de « la mort de l’auteur ». Et se régalent de détails sur la vie de l’auteur de la thèse. Lequel les y a encouragés…

Publié dans le magazine Books, septembre/octobre 2018.

© Ferdinando Scianna / Magnum Photos

Dans le monde anglophone, c'est moins la théorie de Roland Barthes (ici en 1977) qui fascine que le personnage lui-même.

Roland Barthes est, on le sait, l’auteur qui a décrété la mort de l’auteur. « Inévitablement, dès qu’on parle de Barthes, on se doit d’y faire une allusion – sarcastique », confirme le critique littéraire Andrew ­Gallix dans The Guardian. À croire que, vue du monde anglophone, l’œuvre critique de Barthes dérive tout entière de cet axiome où il prend position avec Proust contre Sainte-Beuve, pour lequel l’œuvre d’un écrivain n’est que le reflet de sa vie et s’explique par elle. Barthes est même bien plus radical que Proust : non seulement la vie de l’auteur n’a rien à voir avec l’œuvre, mais celui-ci disparaît (meurt !) en tant que personne pour ne « naître qu’en même temps que son texte », qu’il « ne précède ni n’excède », et dont il n’est que « l’énonciateur ». Le paradoxe, c’est que, de l’autre côté de la Manche ou de l’Atlan­tique, ce n’est pas cette théorie barthésienne un peu abstruse qui fascine (elle n’a pas vraiment pris corps, bien qu’elle ait été publiée initialement en anglais (1).) mais bien le personnage de Barthes lui-même. Une fascination qui a même un nom, le rolandisme, et qui s’est encore manifestée récemment avec le succès aux États-Unis de la traduction de l’Album Roland Barthes, publié au Seuil en 2015 sous les auspices d’Eric Marty. Qu’est-ce qu’un album ? En tout cas, ce n’est « pas un livre », a dit Mallarmé, qui avait lui aussi ­envisagé de publier un recueil de ses divers papiers (2). Plutôt un amoncellement de traces de vie, de petits bouts d’écriture, d’archives, de reliquats d’essais, de documents, de lettres – surtout de lettres. Pour quelqu’un qui disait ne pas être un « homme de lettres », Roland Barthes était un épistolier frénétique, s’amuse la doctorante américaine Ayten Tartici dans la Los Angeles Review of Books. Bref, quelque chose qui recueille la vie elle-même, avec tout son tohu-bohu – donc l’exact contraire du bel ordonnancement qui définit la littérature. Bien sûr, le succès commercial de cet Album doit beaucoup à l’entourage de Barthes tel qu’il surgit dans les pages – Lévi-Strauss, Foucault, Der­rida et tutti quanti, soit (presque) toutes les grandes figures de la « French Theory » si prisée aux États-Unis (même si Barthes se situait en marge de ce…
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Commentaire

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  1. Sam Bernett dit :

    Bonjour,
    Comment puis je me procurer le numéro 13 (hors série) Nazis sur le divan ?
    Merci
    Bien à vous,
    Sam Bernett