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Pourquoi Barthes fascine

Anglais et Américains sont moins sensibles que les Français à la thèse de « la mort de l’auteur ». Et se régalent de détails sur la vie de l’auteur de la thèse. Lequel les y a encouragés…


© Ferdinando Scianna / Magnum Photos

Dans le monde anglophone, c'est moins la théorie de Roland Barthes (ici en 1977) qui fascine que le personnage lui-même.

Roland Barthes est, on le sait, l’auteur qui a décrété la mort de l’auteur. « Inévitablement, dès qu’on parle de Barthes, on se doit d’y faire une allusion – sarcastique », confirme le critique littéraire Andrew ­Gallix dans The Guardian. À croire que, vue du monde anglophone, l’œuvre critique de Barthes dérive tout entière de cet axiome où il prend position avec Proust contre Sainte-Beuve, pour lequel l’œuvre d’un écrivain n’est que le reflet de sa vie et s’explique par elle. Barthes est même bien plus radical que Proust : non seulement la vie de l’auteur n’a rien à voir avec l’œuvre, mais celui-ci disparaît (meurt !) en tant que personne pour ne « naître qu’en même temps que son texte », qu’il « ne précède ni n’excède », et dont il n’est que « l’énonciateur ». Le paradoxe, c’est que, de l’autre côté de la Manche ou de l’Atlan­tique, ce n’est pas cette théorie barthésienne un peu abstruse qui fascine (elle n’a pas vraiment pris corps, bien qu’elle ait été publiée initialement en anglais (1).) mais bien le personnage de Barthes lui-même. Une fascination qui a même un nom, le rolandisme, et qui s’est encore manifestée récemment avec le succès aux États-Unis de la traduction de l’Album Roland Barthes, publié au Seuil en 2015 sous les auspices d’Eric Marty. Qu’est-ce qu’un album ? En tout cas, ce n’est « pas un livre », a dit Mallarmé, qui avait lui aussi ­envisagé de publier un recueil de ses divers papiers (2). Plutôt un amoncellement de traces de vie, de petits bouts d’écriture, d’archives, de reliquats d’essais, de documents, de lettres – surtout de lettres. Pour quelqu’un qui disait ne pas être un « homme de lettres », Roland Barthes était un épistolier frénétique, s’amuse la doctorante américaine Ayten Tartici dans la Los Angeles Review of Books. Bref, quelque chose qui recueille la vie elle-même, avec tout son tohu-bohu – donc l’exact contraire du bel ordonnancement qui défin
it la littérature. Bien sûr, le succès commercial de cet Album doit beaucoup à l’entourage de Barthes tel qu’il surgit dans les pages – Lévi-Strauss, Foucault, Der­rida et tutti quanti, soit (presque) toutes les grandes figures de la « French Theory » si prisée aux États-Unis (même si Barthes se situait en marge de ce mouvement). Mais l’Album offre aussi une sorte d’étude de cas sur le concept désormais tant débattu de « vie privée », dont on teste ici la frontière. Une frontière particulièrement poreuse chez Barthes, qui, tout en refusant à l’auteur le statut de personne, élève la sienne propre au rang de création littéraire. « Qui d’autre, confirme Ayten Tartici, aurait donc pu écrire un livre comme Roland Barthes par Roland Barthes », après « s’être donné tant de mal pour mettre en scène sa propre vie » ? Or quoi de plus privé que l’amour, qui se confine – en principe – à deux personnes ? Dans le cas de Roland Barthes, l’amour, c’est l’amour homosexuel. Mais pas celui de l’homosexualité ­ouverte, voire revendiquée, de son grand ami Michel Foucault. Pas non plus l’homosexua­lité honteuse et cachée. Non, une homo­sexualité « sub rosa », comme on dit en anglais, c’est-à-dire confidentielle, privée pour tout dire. Le grand objet de cet amour est ici David – un David dont aucune lettre n’est reproduite, qui demeure une figure de l’absence. Ce qui suscite, écrit Ayten Tar­tici, plus barthésienne que Barthes lui-même, « un désir de texte, une projection d’Éros dans l’espace du non-dit ». ­L’Album est en effet vigoureusement ­expurgé, officiellement parce que beaucoup de lettres très privées – de Foucault, de François Wahl et d’Éric Marty lui-même – ­seraient en fait « illisibles » ! Cette dialectique de l’absence/présence et de l’éloignement procéderait, selon la professeure Lucy O’Meara, des années que le jeune Barthes a été contraint de passer, pendant la guerre, au sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet (3). Elle y discerne la source de sa « marginalité » - une marginalité qu’accroît le fait que Barthes sera l’un des derniers ­patients de ces établissements voués à disparaître en même temps que la tuberculose. ­Confiné dans ses montagnes, Barthes prend l’habitude de ­jeter un regard distancié, déconnecté même, sur son époque – ce qui lui permettra d’écrire des textes comme Mythologies. Mais le sanatorium et la marginalité qu’il induit expliquent ­aussi qu’il passe à côté de la vie politique et des émois de son époque, voire de son époque tout court (Mai 1968, notamment). Une lettre de l’Album dépeint mieux que tout ce Barthes marginal, éloigné des faits pour mieux s’ébattre dans la théorie. À Maurice Blanchot qui lui demande en 1967 de signer une pétition dénonçant le « fascisme » du général de Gaulle, Barthes répond qu’il n’approuve ni le contenu du texte ni son principe : si l’auteur est mort, n’allons pas « le ressusciter sous forme de signataire » ! À parcourir l’Album, on peut se demander si « la mort de l’auteur » n’est pas un subterfuge, une manière pour Barthes de justifier qu’il se soit soustrait à l’obligation d’écrire, comme tout le monde, un roman. Car, avec ce livre-qui-n’est-pas-un-livre, Barthes fait un coup double posthume. Il se raconte sans enfreindre pour autant l’injonction qu’il a formulée : ne pas produire « une ligne de mots dégageant un sens unique, en quelque sorte théologique (qui serait le message de « l’Auteur-Dieu »), mais (plutôt) un espace à dimen­sions multiples », à charge pour le lecteur « de rassembler dans un même champ toutes les traces dont est constitué l’écrit ». Traduction pour le public anglo-saxon qui ne lit pas le barthésien dans le texte et préfère les faits aux théories : licence est donnée au lecteur de se fabriquer son propre ­Roland Barthes, comme un détective reconstitue le portrait psychologique d’un meurtrier à partir d’une collection d’indices. Bien plus gratifiant !
LE LIVRE
LE LIVRE

Album. Unpublished Correspondence and Texts de Roland Barthes, Columbia University Press, 2018

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