Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

Pourquoi les experts se trompent si souvent ?

Comment des collectifs d’experts sont capables non seulement de prendre des décisions aberrantes, mais aussi de persévérer dans l’erreur. Pour aboutir à un résultat parfois catastrophique.

Le célèbre livre du sociologue Christian Morel a été traduit en japonais, en chinois, en tchèque, en espagnol et en portugais, mais curieusement pas en anglais. C’est regrettable, car il figure parmi les meilleurs ouvrages sur la question des décisions prises à plusieurs. Morel procède à une analyse systématique et très fine de plusieurs décisions bien réelles ayant conduit à un résultat absurde et parfois catastrophique. L’exemple paradigmatique est le lancement de la navette Challenger, qui a explosé en vol. Il se penche aussi sur plusieurs accidents aériens, sur la collision de deux pétroliers ainsi que sur d’autres décisions collectives tout aussi absurdes mais n’ayant pas entraîné de pertes humaines.

 

Les copropriétaires d’un immeuble, voulant limiter le risque d’intrusion, laissent une entrée libre ; de nombreux cadres d’entreprise présentent en réunion des transparents illisibles ; un groupe industriel, désireux de créer une université d’entreprise, se retrouve avec un organisme de formation externe ; un autre met en place un dispositif aberrant d’entretiens d’évaluation, un troisième mène des enquêtes d’opinion interne fondées sur des échantillons sans valeur ; un organisme parapublic distribue à ses agents et clients des brochures incompréhensibles et inutiles. Morel évoque aussi le cas d’une entreprise qui fabriquait des montres analogiques censées permettre de lire l’heure dans le noir mais dont les aiguilles étaient invisibles.

 

Morel présente quelques cas de décisions absurdes individuelles, mais son apport le plus original concerne des décisions à plusieurs caractérisées par une action persistante allant radicalement à l’encontre du but recherché. Il ne s’agit pas seulement de se tromper, mais de persévérer dans l’erreur.

 

Le plus frappant, dans la plupart des cas évoqués, est la grande compétence de ceux qui prennent les décisions absurdes. Les pilotes d’un avion de ligne coupent le bon réacteur et laissent le défectueux en marche, d’autres se retrouvent en panne de carburant après avoir tourné une heure au-dessus de l’aéroport pour régler un problème technique mineur – et en oubliant de surveiller la jauge.

 

 

Le cas de la navette Challenger vaut le détour. Industriels, ingénieurs et responsables de la Nasa connaissaient la fragilité des joints des deux boosters (ou propulseurs d’appoint). Mais les 24 lancements précédents avaient été des succès. Morel insiste sur deux points. Le premier est que les manageurs (non les ingénieurs) se faisaient une idée complètement fausse de la probabilité d’échec d’un lancement de fusée : jusqu’à 1 pour 100 000. Le second est que les ingénieurs n’avaient tout simplement pas étudié le comportement des joints lors des températures très basses que peut connaître la Floride en hiver. Or le lancement a été décidé après une nuit où le thermomètre était descendu au-dessous de zéro. Les joints ont perdu leur élasticité. Selon l’expression de Morel, une double « souricière cognitive » s’est refermée.

 

« L’aspect le plus surprenant du bricolage cognitif observé dans plusieurs décisions que j’ai définies comme absurdes, écrit Morel, est sa coexistence avec des comportements de type scientifique, c’est-à-dire analytiques, méthodiques, déductifs, prudents, et cela dans des organisations de culture scientifique. ». Mais, à part quelques brèves allusions, le sociologue n’étend pas son analyse à des décisions collectives de plus grande portée, impliquant un grand nombre de décideurs et ayant un impact sur l’ensemble de la société. Il cite au passage l’exemple de la ligne Maginot, celui d’une hausse d’impôts destinée à augmenter la redistribution mais ayant pour effet de diminuer les recettes fiscales, et celui de la démocratisation de l’enseignement, qui a eu pour effet paradoxal de renforcer la sélection.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

 

Or, à y regarder de près, l’histoire est jonchée de décisions collectives absurdes du type de celles qu’analyse Morel, et qui ont des effets délétères pour le corps social. Il manque un livre qui aurait pour objet de les identifier et de les analyser. L’une des difficultés est que plus on se rapproche du temps présent, plus l’analyse va heurter des collectifs d’experts dont les décisions absurdes sont toujours à l’œuvre. Nous en avons étudié au moins deux dans Books: le mythe du cholestérol et, plus récemment, celui des éoliennes.

Pour aller plus loin

Dans ce dossier :

LE LIVRE
LE LIVRE

Les décisions absurdes de Christian Morel, Gallimard, 2002

SUR LE MÊME THÈME

Dossier Qu'est-ce qui nous rend heureux ?
Dossier Bien régler son thermostat hédonique
Dossier Bonheur : une quête de plaisir et de sens

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.