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Quand la France cède au pragmatisme

Près de quatre-vingt-dix ans après sa parution, l’œuvre majeure du philosophe américain John Dewey est enfin traduite.

Dans l’article qu’il consacre, pour la Saturday Review of Literature du 4 juillet 1925, au tout dernier livre de John Dewey, Ralph Barton Perry le présente au détour d’une phrase comme « le plus éminent des philosophes américains d’aujourd’hui ». Cet éloge, venant d’un professeur réputé de Harvard, témoigne de l’influence qu’exerçait alors le penseur sur le paysage intellectuel américain. Auteur prolifique, Dewey était d’une curiosité insatiable : outre la philosophie proprement dite, il s’intéressait aussi bien à la psychologie expérimentale qu’à l’esthétique, la politique ou la morale, et surtout à la question de l’éducation. Progressiste, il reprochait à la pédagogie traditionnelle de couper l’école du monde et de séparer abstraitement la transmission du savoir de son application pratique. Cohérent avec sa démarche, il créa des écoles laboratoires au sein de l’université de Chicago pour mettre ses idées à l’épreuve.

Contrairement à sa pensée pédagogique, la philosophie de Dewey a eu bien du mal à franchir l’Atlantique : Expérience et nature, son ouvrage le plus célèbre, celui-là même dont Perry rendait compte en 1925, vient tout juste d’être traduit en français ! Un simple oubli ? Pas seulement. Figure de proue du « pragmatisme », courant né à la fin du XIXe siècle sous l’impulsion du logicien Charles Sanders Peirce et du psychologue William James, Dewey professait une philosophie résolument terre à terre, ennemie de l’abstraction et antirationaliste. Le credo pragmatiste tient en peu de mots : connaître c’est agir, et une pensée ne tire son sens que de ses conséquences pratiques. Si deux thèses contraires n’impliquent aucune différence dans l’ordre de la pratique, alors la controverse est purement rhétorique – un test bien entendu fatal à la plupart des débats philosophiques ! La France n’était pas prête à faire sienne cette approche décapante. Dans un cours de 1913, après avoir rappelé le lien entre culture française et rationalisme, Émile Durkheim écrivait : « C’est tout l’esprit français qui devrait être transformé si cette forme de l’irrationalisme que représente le pragmatisme devait être admise. »

L’antagonisme est à présent moins vif, et l’on observe depuis quelque temps un regain d’intérêt des éditeurs français pour cette philosophie made in USA, encore largement méconnue en France. Dans Expérience et nature, Dewey s’efforce de montrer que la philosophie s’est longtemps fourvoyée en opposant notre expérience des choses et la connaissance scientifique. « La connaissance, résumait Perry dans la Saturday Review, n’est qu’un type d’expérience parmi d’autres, avec son propre biais et ses propres objets ; le péché cardinal des philosophes du passé est donc d’avoir jugé toute la réalité d’après les seuls objets connus. » De même que notre expérience vécue déborde les opérations de la raison, le réel est beaucoup plus riche que ne l’ont souvent cru les philosophes. Face aux subtilités de la métaphysique du Vieux Monde, Dewey proposait donc une philosophie de la connaissance ordinaire, plus accessible et plus démocratique. 

LE LIVRE
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Expérience et nature de Quand la France cède au pragmatisme, Gallimard

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