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Quand l’Amérique lynchait

Aux États-Unis, des années 1890 aux années 1950, plus d’une centaine de Noirs ont été lynchés, en moyenne, chaque année. Cette pratique sauvage était aussi un spectacle, auquel on conviait souvent les enfants. Des cartes postales en étaient tirées.

Le 23 avril 1899, une foule de deux mille personnes se massa près de la bourgade de Newman en Géorgie pour assister à l’exécution de Sam Hose, un jeune Noir. Certains spectateurs étaient venus en train d’Atlanta, alertés par les journaux ; les notables locaux étaient là aussi, au premier rang ; les enfants se glissaient entre les jambes des grands pour mieux voir. Les photographes avaient installé leur matériel. C’était un dimanche, un doux dimanche de printemps dans le Sud des États-Unis. Hose avait tué son employeur à la suite d’une dispute. Les journaux avaient embelli l’affaire en racontant qu’il avait ensuite violé l’épouse du mort et pillé sa maison. Le 23 avril donc, Hose fut enchaîné à un arbre, mutilé (sexe, mains, oreilles), avant d’être arrosé d’essence et brûlé vif. La foule se disputa ses restes carbonisés, y compris son cœur, dont une tranche fut offerte au gouverneur de Géorgie. Dès le lendemain, il ne restait plus, sur la scène du supplice, qu’un panneau indiquant : « Nous devons protéger nos femmes blanches. » L’épouse de l’employeur révéla par la suite qu’elle n’avait pas été violée, et que Hose avait tué son mari lorsque ce dernier avait saisi son revolver. Plusieurs milliers d’hommes noirs subirent le même sort entre les années 1890 et 1950, surtout dans le Sud, un peu dans le Midwest (Indiana, Illinois). Les lynchages avaient été très rares pendant l’esclavage et dans les années qui suivirent la guerre de Sécession. Le Ku Klux Klan des années 1866-1872 avait eu recours au fouet, rarement au meurtre. Or, après 1890, dans les quatorze États du Sud, près d’une centaine de personnes étaient lynchées chaque année en moyenne (90 % d’entre elles étaient noires, d’après une étude statistique portant sur 2 805 des 4 743 lynchages qui eurent lieu dans le Sud des États-Unis entre 1882 et 1958). Les lynchages devinrent fréquents à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle au moment où la ségrégation se mit en place : les lois de séparation dans tous les secteurs (éducation, transports, santé, lieux publics) s’accommodaient bien de pratiques visant à terroriser la population noire et à renforcer un sentiment de solidarité raciale dans la population blanche. Les lynchages punissaient des infractions supposées, généralement des accusations de viol ou de manque de respect à l’égard d’une femme blanche : un regard de travers pouvait coûter cher. Ils étaient particu
lièrement nombreux dans les régions à faible densité de population, avec peu de moyens de communication, et visaient surtout des Noirs pauvres, des étrangers récemment installés ou de passage, sans soutiens locaux, y compris parmi les Noirs. « Les victimes étaient toujours des hommes dont personne ne pouvait prendre la défense », expliqua un pasteur noir de Montgomery en 1897. Une fragile paix sociale était ainsi préservée au prix de la pendaison de malheureux, sacrifiés rituellement sans procès, pour des motifs fallacieux, devant des autorités goguenardes et complices. Tout se jouait dans les heures suivant l’arrestation du suspect : soit la police locale cédait à la demande de la foule, et facilitait même la tâche des lyncheurs en leur apportant une aide logistique (ne serait-ce que par calcul électoral, car les shérifs et leurs adjoints étaient élus) ; soit le shérif résistait à une foule ivre de rage, en essayant coûte que coûte d’appliquer la loi, parfois au péril de sa vie. Les lynchages, ou negro barbecues, comme on les appelait, n’étaient pas des cérémonies secrètes, clandestines, menées à l’insu des autorités et de la population. Ils étaient souvent annoncés à l’avance, et abondamment photographiés. Les lyncheurs n’étaient pas des klansmen encagoulés. Regardez-les : visage découvert, ils posent fièrement ou avec désinvolture aux côtés de leurs victimes, avant et après le supplice. Des chasseurs avec leur gibier. L’impunité et la satisfaction du devoir accompli se lisent sur leurs visages. Les milliers de photographies se répandaient dans tout le pays : la presse en publiait avec complaisance, parfois en faisant mine de s’offusquer d’un « mauvais lynchage », lorsque la torture est prolongée de manière déplaisante, que les bourreaux puent l’alcool, ou que des enfants sont conviés à l’entretien d’un bûcher. Au vu des cartes postales, si prisées à partir du début du XXe siècle grâce aux innovations de Kodak, chacun sait à quoi s’en tenir. Lors du lynchage de Thomas Brooks dans le Tennessee en 1915, « on entendait les clic-clac des centaines de Kodak… Les photographes de cartes postales avaient installé une petite imprimerie, et ils ont fait fortune en vendant les images… Les écoles du voisinage avaient modifié leurs horaires pour que les enfants puissent assister au spectacle ». Les participants prennent des photographies pour leur propre compte, qu’on retrouve encore aujourd’hui dans les albums de famille, entre la naissance du petit dernier et la communion de l’aînée. « C’était vraiment marrant cette odeur quand il brûlait, et sa chair cuisait en faisant des grésillements comme si on avait rôti un cochon ou une vache, et puis les grognements sont devenus de moins en moins forts et finalement c’était juste de petits sanglots et puis plus rien du tout… Bon, a dit Skinny Slaton, pour sûr je vais emprunter un Kodak et demain je vais revenir prendre quelques photos. Il n’a pas l’air humain pas vrai ? J’ai vu pas mal de nègres lynchés dans ma vie, mais celui-là, il bat les records, qu’il a dit Skinny » (Trudier Harris) (1). Les photographies de lynchage patiemment rassemblées pendant trente ans par le collectionneur James Allen ont fait l’objet de nombreuses expositions, y compris aux Rencontres d’Arles en 2009, et ont été rassemblées dans un livre, Without Sanctuary. Lynching Photography in America, paru en 2000. Chaque fois, elles sidèrent. La mobilisation contre les lynchages s’est organisée à la fin du XIXe siècle, via des personnalités afro-américaines comme la journaliste Ida Wells (1862-1931), auteure de Southern Horrors. Lynch Law in all its Phases (1892), le premier ouvrage qui documentait précisément ces meurtres. Puis la fondation de la NAACP, organisation de défense des droits civiques, en 1909 permit le lancement de campagnes de mobilisation contre les lynchages, ayant pour objectif le vote d’une loi nationale les condamnant : en vain, puisque les élus sudistes s’y opposèrent violemment. La chanson Strange Fruit, écrite en 1937 par Abel Meeropol, un instituteur juif new-yorkais et interprétée de manière inoubliable par Billie Holiday, évoque de manière poignante ces macabres rituels : « Les arbres du Sud portent un fruit étrange / Du sang sur les feuilles et du sang aux racines / Des corps noirs se balancent dans la brise du Sud / Un fruit étrange suspendu aux peupliers / Scène pastorale du Sud galant / Les yeux révulsés et la bouche déformée / le parfum des magnolias doux et frais / Puis l’odeur soudaine de la chair brûlée / Voici un fruit que les corbeaux picorent / Poussé par la pluie, balayé par le vent / Pourri par le soleil il tombera de l’arbre / Voici une étrange et amère récolte ! » Billie Holiday chantait Strange Fruit à la fin de ses récitals, très lentement, les yeux fermés, dans une quasi-obscurité.  
LE LIVRE
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Sans sanctuaire de Chronique d’une occupation, Twin Palms Publishers

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