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Races : pourquoi le débat est faussé

La science est née du souci de classer – les étoiles, les plantes, les animaux… Plus récemment, la médecine a vu l’intérêt de classer les êtres humains selon les caractères de la surface de leurs cellules, qui sont hérités génétiquement. Le concept de race est en soi inoffensif, c’est l’usage qu’on en fait qui pose problème.


La génétique a permis de comprendre comment se constituent les races d’animaux et comment elles évoluent spontanément.
La science n’est apparue sous sa forme moderne qu’il y a 2 500 ans. Les conditions de sa naissance supposaient que l’animal humain organise ce qu’il pouvait reconnaître de son environnement. Il fallait classer les événements ou les objets en catégories reconnaissables pour ­ensuite étudier et comprendre les relations qu’ils entretenaient. C’est ainsi que les astronomes de l’Antiquité commencèrent par faire le catalogue des étoiles. Cela supposait d’associer leur position dans le ciel (encore noir en ce temps), leur éclat et leur densité locale. Parce qu’ils avaient remarqué la régularité de leur parcours au cours des saisons, ils ­découvrirent les astres mobiles, les planètes. La science commence ainsi avec le retour cyclique des choses.   Plus tard, avec l’apparition de l’optique, il devint possible de caractériser beaucoup mieux les étoiles, par leur couleur et leur forme en particulier (certaines sont des galaxies). Pour aller plus loin et rechercher les forces à l’œuvre dans l’organisation de l’Univers, il devenait nécessaire de regrouper ces individus innombrables en classes bien définies. Et c’est là que commence la véritable cosmologie. De même, les espèces ­vivantes, collectées et reconnues une à une – comme pour la botanique dans l’Histoire des plantes, de Théophraste (ive siècle avant notre ère) –, n’ont commencé à prendre sens, à découvrir leurs parentés qu’à partir du moment où elles ont été classées. Pour cela, il convenait de repérer des caractères assez constants chez les individus d’un groupe de plantes semblables entre elles.   On comprit très vite que la formation de classes dépendait du nombre de caractères utilisés pour décrire les éléments de la classe. Il est aisé de classer les individus d’une population à partir d’un seul caractère (par exemple, pour les petits pois, ceux à fleurs blanches et ceux à fleurs colorées). La situation se compliquait considérablement à mesure qu’on déterminait un plus grand nombre de caractères simultanés. Les méthodes de classification cherchèrent alors à orga­niser les individus, étiquetés en classes naturelles à partir d’un très grand nombre de caractères (aussi bien macroscopiques que microscopiques, si l’on a accès à des méthodes d’analyse suffisantes). Pour former une classe, il convenait d’associer une mesure de distance tenant compte des différents caractères entre les individus étudiés.   C’est au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle que la discussion scientifique se saisit de façon approfondie de cette question. Félix Vicq d’Azyr, précurseur de l’anatomie comparée et féru de physiologie animale, s’intéresse aux caractères propres de la classification, comme on le voit dans les articles qu’il signe dans l’Encyclopédie méthodique : « La seconde manière de disposer les plantes est appelée méthode par les botanistes. C’est un arrangement fondé sur le concours de plusieurs caractères pris dans les parties les plus essentielles des végétaux, à l’aide duquel on parvient à rapprocher ceux qui se ressemblent le plus et à en construire ce qu’on appelle des familles naturelles. »   Ailleurs, il observe que, pour former une classe naturelle, il n’est pas nécessaire que tous les individus de la classe possèdent l’ensemble des éléments utilisés pour la définir : « Une classe natu­relle ­résulte de l’assemblage d’un certain nombre d’espèces qui se tiennent entre elles par un nombre de rapports plus grand qu’il n’en existe entre chacune d’elles et les espèces des autres classes. Pour qu’un individu puisse faire partie d’une autre classe, considérée sous ce point de vue, il n’est pas nécessaire qu’il en réunisse tous les caractères ; il suffit qu’il en offre le plus grand nombre ; d’où il ­résulte qu’il serait possible qu’une classe fût très naturelle, et qu’il n’y eût pas un seul caractère commun à toutes les espèces qui la composent. » Cette ­observation, peu intuitive pour ceux qui ne sont pas familiers des approches scientifiques, est au cœur de toutes les méthodes ­actuelles de classification.   Une fois les classes naturelles constituées, on peut aller plus loin, en observant que des familles de caractères sont simultanément présentes ou simultanément absentes. On peut donc vouloir les regrouper, et voir comment former de nouvelles classes à partir de ce regroupement. C’est ainsi qu’a commencé la botanique, qu’on trouve illustrée sous cette forme primitive aujourd’hui dans La Grande Flore en couleurs, de Gaston Bonnier, présente dans l’héritage oublié de bien des familles françaises 1.   Peu avant la réflexion de Vicq d’Azyr, Carl Linné avait eu l’intelligence de remarquer que les caractères les plus importants pour conduire à une classification des êtres vivants étaient les carac­tères responsables de leur génération, leurs organes sexuels (étamines et pistil chez les plantes). Il apparaissait alors que les classes naturelles de plantes se distinguaient par un caractère original unique, la nécessité de leur inter­fécondité. On pouvait alors définir ce qu’on reconnaît aujourd’hui comme « espèces ». Ensuite, le regroupement par proximité, en utilisant des caractères de plus en plus généraux, conduit à l’idée de genre (groupe cohérent d’espèces), puis de ­famille et de classe, plus générales ­encore. Par exemple, le petit pois fait partie de l’espèce sativum, du genre Pisum et de la famille des légumineuses. C’est ainsi qu’ont été regrou­pées les plantes en classes de plus en plus générales, jusqu’à la séparation entre végétaux et animaux, par exemple. On peut aussi opérer par une classification plus fine et repérer des races au sein des espèces.   En dehors de la description scientifique, prélude à la recherche des causes de ce qui définit les êtres vivants, vient alors la question de l’« utilité » des classes naturelles, dans un monde progressivement dominé par une certaine idée du bien-être humain, fondée sur le plaisir ou la possession de biens variés. Or cette idée introduit dans les classifications un biais idéologique caché. Considérées comme utiles, certaines ­espèces – végétales, animales ou même microbiennes – ont été domestiquées tout au long de l’histoire humaine. Au gré des lieux et des goûts des propriétaires, les individus d’une même espèce ont été sélectionnés pour manifester des caractères différents grâce au contrôle de leur reproduction, d’abord très aléatoire, puis de plus en plus précis à ­mesure que s’affinait la connaissance des mécanismes de l’hérédité. C’est ainsi qu’on peut choisir ses vaches pour leur lait ou leur viande. De nombreuses races bovines bien caractérisées ont été créées puis maintenues au cours des siècles. Bien sûr, comme on reste au sein de la même espèce, les individus de races différentes sont interféconds. Pour aller plus loin, il convient de comprendre en quoi les individus d’une même espèce peuvent être différents, et ce que cela dit de leur nature biologique et du devenir de leur descendance.   À la différence de bien des animaux (mais certainement pas de tous : pensons au rat, par exemple), l’homme est exceptionnellement adaptable. On le remarque par la variété des lieux où il peut vivre, mais on oublie souvent que la principale raison de cette adaptabilité est son aptitude à résister aux maladies. Si nous vivons aujourd’hui, c’est que nos ancêtres ont résisté à la variole, à la peste et, plus récemment, à la grippe. Vivre là où il fait chaud, sec, froid, humide nous fait côtoyer une infinie variété d’agents pathogènes (bactéries, virus, parasites…) qui diffèrent suivant les lieux. C’est que, comme on le sait aujourd’hui, l’évolution nous a armés d’un arsenal défensif extraordinaire.   Cet arsenal repose, d’abord, sur le contrôle, à la surface de nos cellules, de ce qui les conduit à interagir avec ces agents pathogènes variés. La solution trouvée par la sélection naturelle est simple : les cellules des humains sont recouvertes à leur surface de structures extrêmement polymorphes, différentes d’un individu à l’autre. Si une personne est infectée par un dangereux agent patho­gène, son voisin – y compris, souvent, au sein de la même famille – ne le sera pas, tout simplement parce que cet agent pathogène ne pourra se coller à la surface de ses cellules. On pourrait penser qu’il aurait suffi de limiter les structures de surface à un ensemble non reconnu par les agents pathogènes, mais c’est ­oublier que ceux-ci ont une très nombreuse descendance et qu’ils évoluent. Permettre l’interaction avec l’une de ces structures est tellement avantageux qu’un jour ou l’autre un descendant de l’agent pathogène l’aura découverte. La solution trouvée par l’évolution a donc été de multiplier les variants structuraux à la surface des cellules. Bien sûr, comme le nombre des agents pathogènes est illimité, le nombre des variants nécessaires pour éviter toute infection l’est aussi. La solution a alors été de partager la résistance en la répartissant chez un grand nombre d’individus. L’intérêt sélectif de ce polymorphisme est cruel pour celui qui sera contaminé mais extrêmement avantageux pour la population dans son ensemble : au cours d’une pandémie, il y a toujours des personnes qui ne seront pas atteintes ou le seront de façon bénigne.   Cette incompatibilité entre cellules n’est pas limitée aux agents pathogènes – l’évolution n’a pas d’objectif rationnel –, elle existe aussi entre les cellules de personnes différentes. Nous savons tous que ce problème de reconnaissance se pose lorsque nous devons subir une greffe d’organe ou de tissu : il faut trouver un donneur compatible. Ainsi, nous sommes tous différents. Est-ce important de le comprendre ? La question des greffes ­répond bien sûr par l’affirmative. Il est donc très utile de classer les êtres humains selon les caractères (hérités géné­tiquement, donc identifiables dans leur génome
) de la surface de leurs cellules, caractérisées par leur « complexe majeur d’histocompatibilité » ou « système HLA » 2.   Un exemple, extrême par sa simpli­cité, illustre l’intérêt de cette classification en permettant la répartition des individus en deux classes. On a découvert il y a quelques années que les patients ­atteints de narcolepsie (endormissement involontaire spontané) avaient con­tracté cette maladie après une grippe sévère. On comprend désormais la raison de cette association surprenante. Le virus de la grippe, mais pas n’importe lequel, le H1N1, est reconnu par certaines personnes à travers un HLA particulier, que l’on retrouve chez plus de 20 % de la population européenne. Cette reconnaissance déclenche une réponse immu­nitaire très efficace contre le virus en tuant les cellules infectées. Cette réponse apparaît après que des cellules « tueuses » spécialisées ont exposé à leur surface un marqueur de la surface virale. Hélas, ce marqueur est accidentellement identique à un neuropeptide (un médiateur cérébral de la transmission spécialisée de l’influx nerveux) dont le rôle est de contrôler le sommeil. Deux ganglions cérébraux symétriques sécrètent ce peptide, et ils sont alors identifiés et détruits par le système immunitaire de l’hôte. Il convient donc d’avertir les personnes porteuses en cas d’épidémie de grippe H1N1, mais, malheureusement, on ne peut que leur conseiller d’éviter les contacts humains, parce que la vaccination avec le virus entier – si elle est efficace – leur serait aujourd’hui interdite : elle déclen­cherait la maladie exactement comme le fait le virus. Cette donnée est impor­tante pour la politique de vaccination – il sera possible de faire un vaccin sans le peptide incriminé – car elle éviterait les accidents montés en épingle par les adversaires de la vaccination, dont les effets bénéfiques sont pourtant massifs. Il s’agit là d’un exemple très bien documenté d’un carac­tère génétique, réparti un peu partout dans le monde mais dont la fréquence varie suivant la géographie des populations, et qu’il est certainement très intéressant de connaître.   Nous n’avons jusqu’ici analysé qu’une seule famille de caractères, notables par leur polymorphisme dans la population humaine. Cette famille conduit à la formation de classes naturelles, celles qui distinguent les individus selon leur HLA. On dénombre plus de 20 000 gènes dans le génome humain, et l’on pourrait raconter des histoires de ce type pour chacun d’entre eux. Leur polymorphisme est toutefois très variable. Certains gènes dont le produit est crucial varient très peu, et leurs variants sont à l’origine de ces « mala­dies génétiques orphelines » qui font la une des médias. Connaître leur répartition ­ainsi que celle de leurs nombreux ­variants dans les populations humaines est donc particulièrement impor­tant. Pour ce faire, il faut associer à chaque individu un ­ensemble de caractères – un phénotype – et voir ensuite s’ils peuvent se regrouper en classes naturelles et comment.   On voit poindre ici une nouvelle question hasardeuse, car elle peut abriter une idéologie cachée, celle qui décide des carac­tères à retenir pour ensuite opérer la classification. Du fait de notre nécessaire anthropocentrisme et des contraintes asso­ciées à notre culture, l’homme est sans doute un mauvais modèle pour raisonner à propos des méthodes de classification et de leurs conséquences. Cela n’est pas sans implication pour la génétique humaine, par exemple, car la bienséance peut opérer un choix dans les caractères et en favoriser certains tout en interdisant d’en noter d’autres. Je vais donc illustrer la méthode avec un animal domestique, la vache (Bos taurus).   La vache est familière à chacun d’entre nous. Cette familiarité vient de ce que nous reconnaissons cet animal par sa forme ou son comportement. L’ensemble des caractères retenus forme son phénotype. Mais ce phénotype n’est pas limité. L’intérêt industriel retiendra la productivité de l’animal et la qualité de son lait ou de sa viande, mais aussi la résistance aux maladies, la durée de la gestation, le nombre de grossesses et de petits, la longévité. Les éleveurs reconnaîtront aussi des caractères comme la beauté (oui, une belle vache cela existe), la couleur de la robe, la forme des cornes, le poids, le volume et la température de la panse, le comportement (solitaire, social, adapté à la traite automatique, etc.).   À ces caractères macroscopiques ­(visibles) s’ajouteront des caractères micro­scopiques, souvent invisibles, révé­lés de façon macroscopique lorsque appa­raît une maladie, par exemple, ou qu’on analyse le sang de l’animal. On peut ainsi constituer une liste de centaines, voire de milliers de caractères phéno­typiques et analyser alors la façon dont ils peuvent s’organiser en classes naturelles. Très vite, on remarquera l’existence de nombreuses races bovines bien caractérisées (en France, charolaise, montbéliarde, normande, salers…) et d’une multitude d’individus intermédiaires, résultant de l’hybridation entre individus de races différentes.   Jusqu’ici, rien de bien surprenant, si ce n’est le fait que ces races peuvent se dissoudre très rapidement dans un mélange plus ou moins homogène, indiquant que la frontière entre les races est nécessairement floue en raison de l’interfécondité au sein d’une même espèce.   C’est la génétique qui a permis d’aller plus loin et de comprendre comment se constituaient ces races, et comment elles évoluent spontanément. En effet, les caractères phénotypiques définissant les races peuvent être associés à une connaissance nouvelle, celle de l’ADN des animaux, de leur génome, qui défi­nit le programme génétique de leur construction, de leur survie et de leur reproduction. Mieux, cette connaissance a permis de découvrir comment, d’une génération à l’autre, ce programme s’altère accidentellement, faisant apparaître de nouveaux caractères (repérés essentiellement par l’apparition de traits négatifs comme la très rare surdité profonde du syndrome de Tietz, analogues à ce que nous voyons dans les « maladies » géné­tiques humaines). Mais le couplage entre la connaissance d’un phénotype complexe et d’un génotype a surtout permis de constater que la situation où un gène est associé directement à un carac­tère spécifique est l’exception plutôt que la règle. En pratique, aucun gène ne fonctionne seul. Les produits dont il code la synthèse interagissent avec d’autres, codés par d’autres gènes.   Dans ce contexte, il faut comprendre que le phénotype d’un organisme vivant est le résultat de 100 % de contraintes dues à son génotype (innées) et de 100 % de contraintes de l’environnement, alors que les lieux communs voudraient séparer l’inné et l’acquis. L’inné ne s’oppose nullement à l’acquis, ce sont des catégories orthogonales. Une conséquence importante est qu’il n’est pas possible de créer une hiérarchie entre elles puisqu’elles ne sont tout simplement pas comparables. Il peut y avoir un ordre dans les performances (qui sont le résultat d’un couple particulier inné/acquis), mais c’est tout. Et, surtout, on peut avoir des performances identiques provenant de couples inné/acquis différents. Il s’ensuit qu’un même phénotype peut être l’expression de deux génotypes différents. Et l’inverse est vrai aussi.   Pour aller plus loin, prenons une métaphore (partiellement inadéquate, comme toutes les métaphores, mais assez parlante), celle d’une œuvre musicale interprétée par un grand orchestre. Lorsqu’on assiste au concert, il va de soi que tout dépend à la fois de la partition et de l’orchestre. Le concert dépend à 100 % de la partition et à 100 % de l’orchestre. Par ailleurs, la partition donne non seulement les notes, mais toutes sortes d’indications, le tempo général, l’état d’esprit du compositeur, le moment où chaque musicien doit intervenir… Et il va de soi que l’état psycho-physiologique des musiciens, leur style, etc., vont influencer l’interprétation de l’œuvre. Il va de soi aussi que cette interprétation ne sera jamais exempte de quelques fausses notes et ­erreurs dans les mesures, que le musicien saura ou non rattraper ou qui seront rattrapées par ses collègues. Chaque interprétation sera ainsi unique. Il peut également arriver que la partition ait été mal reliée, qu’il manque des pages, que certaines soient inversées, floues ou tachées ; elle peut avoir été corrigée ou amendée. L’interprétation est enfin tributaire de l’époque où l’œuvre est jouée. Il est facile de comprendre tout ce qui peut se passer.   Il est dommage que cette façon de voir la relation entre l’inné et l’acquis, finalement assez compréhensible, ne soit pas plus répandue dans le public. Bien sûr, il peut y avoir une phrase musicale jouée par un seul instrumentiste, où les erreurs de la partition ou de l’interprétation ­seront très audibles, mais, en général, le résultat provient de la combinaison du jeu de nombreux musiciens simultanément. Ainsi, si un soliste est malade, cela donnera une interprétation ­médiocre. De même si sa partition est mal imprimée, sauf si le musi­cien a une très bonne ­mémoire. Mais le plus souvent, le résultat final sera la combinaison d’un grand nombre de défauts dans le jeu des musiciens ou dans le déchiffrage de la partition.   On voit là aisément une analogie avec les maladies génétiques monogéniques (premier cas) ou polygéniques (second cas). Et cela y compris dans ce qu’on appelle la « pénétrance » et le « terrain », c’est-à-dire le résultat d’une même anomalie génétique (cas de la partition floue ou absente, jouée par des musiciens différents, certains ne pouvant jouer que très près de la partition, alors que d’autres se souviennent de l’avoir jouée par le passé). Ce qu’il est important de ­comprendre, c’est le dialogue entre l’interprétation (le phénotype) et la partition (le génotype).   Un papillon qui existait naguère en France, Araschnia levana, fournit une illustration concrète de ce dialogue. Il existe deux formes de ce lépidoptère : l’une, printanière, appelée « carte géographique fauve », l’autre, estivale, la « carte géographique brune ». Ces deux formes sont si différentes qu’on a longtemps cru qu’il s’agissait de deux espèces. En réalité, il suffit d’élever les chenilles de ce papillon sur plusieurs générations (à condition de respecter le cycle des saisons, la température en particulier) pour voir qu’il s’agit d’une seule et même espèce. On a là une démonstration particulièrement parlante du rôle de l’environnement dans l’expression du programme génétique. Si l’on maintient alors la reproduction en gardant seulement le cycle hivernal, on n’aura plus qu’une seule des deux formes (la printanière) et, si l’on était parti de la forme estivale, on aura l’impression qu’un caractère acquis est devenu héritable.   Nous avons vu l’intérêt de classer, comme prélude à l’identification de relations causales, comme c’est le cas pour les maladies liées au polymorphisme ­humain. Cela permettrait aussi de déter­miner si un fonds génétique particulier peut être associé à des accidents médicamenteux, en particulier lorsqu’ils sont graves. Mais un aspect particulièrement signifiant de la classification est sa relation à l’histoire. Classer permet de proposer des arbres généalogiques. Le genre Homo, apparu à la suite d’un accident génétique qui a fusionné tête-bêche deux chromosomes que nous partageons avec nos cousins anthropomorphes, formant notre long chromosome 2, a conduit (en Afrique très probablement) à l’apparition d’Homo sapiens. Cet animal mobile et adaptable a sans doute envahi l’Europe à plusieurs reprises, où un autre hominien, Homo neanderthalensis – on ne connaît pas bien l’origine exacte de cette espèce humaine, car on trouve en Europe des squelettes d’hominiens plus primitifs –, l’avait précédé. Et ces deux espèces se sont métissées.   L’étude du génome humain nous a appris que les néandertaliens et l’homme moderne se sont croisés en Europe au moins deux fois au cours des 100 000 dernières ­années. Comme il s’agissait d’espèces différentes, la plus grande partie des segments d’ADN néandertalien introduit chez l’homme moderne a été rapidement éliminée dans la descendance des individus ­hybrides. En revanche, certaines séquences hybri­dées dans le génome ­sapiens ont été conservées, et, si l’on met bout à bout l’ensemble des fragments néandertaliens trouvés dans les génomes européens, on peut reconstituer presque la moitié du génome néandertalien ances­tral. Venu d’Afrique, et mal adapté aux virus de l’Europe – au contraire des néandertaliens, qui étaient là depuis longtemps –, l’homme moderne gagnait alors un certain nombre de gènes adaptatifs grâce à ce métissage qui offrait à sa descendance une résistance accrue à ces virus. Nous trouvons ici que les segments les plus longs et les plus fréquemment rencontrés de l’ascendance néandertalienne chez l’homme moderne sont très probablement adaptatifs. Ils sont en effet enri­chis en protéines qui interagissent avec les virus. Les régions qui codent pour des facteurs reconnaissant spécifiquement les virus à ARN comme celui de la grippe sont plus susceptibles d’appartenir à des segments d’ascendance néandertalienne chez les Européens modernes.   Ces résultats montrent que les segments conservés d’ascendance néandertalienne peuvent être utilisés pour détecter des épidémies anciennes. Une histoire semblable se déroule plus à l’est avec un ou probablement plusieurs événements de métissage mettant en jeu un autre hominien, l’homme de Denisova. Et, là encore, apparaît un avantage sélec­tif ­relevant du métissage, peut-être parce que l’ancêtre Denisova avait vécu en alti­tude : les Tibétains ont ainsi ­acquis un gène qui leur permet de vivre en haute montagne sans souffrir des problèmes sanguins rencontrés par les hommes ­modernes habitant en plaine.   La formation de classes naturelles permet de reconnaître ces événements et d’en comprendre la chronologie. Elle explique aussi la différente prédisposition aux maladies selon les groupes humains [lire l’article de David Reich, p. 28]. Aujourd’hui, on peut reconnaître quatre grandes classes naturelles chez l’homme moderne (et cette classification s’affinera au cours du temps). Une première dichotomie distingue d’une part les habi­tants de l’Afrique subsaharienne et d’autre part un groupe constitué par les Européens de l’Ouest, les Asiatiques et les Océaniens – tous porteurs d’un pourcentage significatif de génome d’hominiens autres ­qu’Homo sapiens. Ce groupe se scinde à son tour en au moins trois groupes, en fonction de la quantité de génome d’homme de Denisova que contient le leur, les Océaniens étant particulièrement riches en génome dénisovien.   Bien sûr, comme nous l’avons vu plus haut à propos de la domestication, les frontières entre ces classes naturelles sont floues, et elles le seront de plus en plus en raison des grands déplacements que nous vivons aujourd’hui. On voit d’ailleurs parmi quelques populations d’Afrique de l’Ouest qu’un peu de ­génome néander­talien s’est introduit chez les personnes de certaines ethnies, et cela permet de suivre les migra­tions humaines au cours de l’histoire. Par ailleurs, plus nous connaîtrons de génomes humains, mieux nous comprendrons cette aventure migratoire vers le nord et vers l’est, commencée très tôt, probablement avec la migration de l’ancêtre des néandertaliens.   Si les grandes étapes de la science ont souvent été précédées par la cartographie ou la classification, c’est que présidait à ces activités une intention particulière, sous-tendue par un modèle du monde. C’est ainsi que le concept de race est né de l’exploitation de la domestication. Il s’agit d’un avatar des classifications, essentielles pour définir le concept d’espèce. Alors qu’il s’agit bien de déterminer des classes naturelles d’individus au sein d’une grande population, intention tout à fait bienvenue pour décider de politiques de santé ou comprendre l’histoire de l’espèce humaine, est venue se superposer l’idée de « pureté » de la race puisque, pour la domestication, il était important (et cela l’est toujours) d’éviter les mélanges.   Il est amusant de remarquer à ce propos que, s’il existe une race sapiens « pure », elle est évidemment africaine. De fait, alors que cette question du ­mélange n’est que d’une importance anecdotique quand il s’agit d’espèces animales ou végétales (on peut vouloir produire des mules à partir d’un cheval et d’une ânesse, et cela nécessitera toujours de procéder de la même manière, parce que les mules et mulets ne sont pas féconds, ce qui évite la question de la pureté de la descendance), le mélange est possible et même probable, et fécond, au sein d’une même espèce. Il s’ensuit que des caractères phénotypiques particuliers, qui peuvent être valorisés pour une raison ou une autre, apparaîtront de plus en plus, et de façon apparemment aléatoire. Par ailleurs, certains caractères, dits récessifs, sont rapidement masqués par d’autres. Or, de façon tout à fait classique, la ­rareté est bien souvent considérée comme une valeur par l’homme. La rareté a un prix, ce qui fait disparaître, pour l’être humain, sa dignité, comme le remarquait Emmanuel Kant dans Fondements de la métaphysique des mœurs : « Dans le règne des fins tout a un prix ou une dignité.»   La génétique moderne, hélas, perpétue cette idéologie, car elle utilise le pseudoconcept de « purification » lorsque des gènes changent ou disparaissent à la suite de mutations ou lorsqu’un segment d’ADN étranger s’est introduit au sein d’un génome. De fait, ce dernier type de transfert horizontal – c’est-à-dire qui ne passe pas par la voie normale, verticale, des parents à leurs descendants – résulte le plus souvent d’une hybridation chez les espèces multicellulaires. Mais l’incompatibilité qui apparaît alors entre produits de gènes voisins et pourtant différents impose la gestion, dans la descendance, d’un ajustement ou d’un rééquilibrage qui sera réalisé par la perte complète des gènes étrangers. La disparition d’une grande partie du génome néandertalien chez les Européens n’est pas une purification mais simplement un effet différentiel sur la survie des individus qui possèdent certains gènes, à l’avantage de ceux qui les ont perdus ou remplacés par une ­copie homologue provenant du génome ­d’Homo sapiens.   Ce qu’il convient de voir disparaître n’est nullement le concept de race, parfaitement clair et normalement inoffensif, mais celui de « pureté » qui lui est associé. Il faudrait d’ailleurs se débarrasser de bien d’autres concepts voisins, comme ceux d’« altruisme » ou d’« égoïsme », associés à des gènes qui n’ont certainement aucune conscience morale ! Aucun gène, bien sûr, n’est égoïste, aucun gène n’est pur. On peut attribuer à chaque gène une fonction – en général plutôt une contribution à la mise en œuvre d’une fonction – qui dépendra fortement du contexte où elle est mise en œuvre. Avoir la peau noire lorsque le soleil domine contribuera à avoir une descendance viable. Au contraire, ce sera un handicap sous les hautes latitudes en raison d’un déficit en vitamine D, conduisant à un défaut d’ossification. Autre exemple, la peau glabre protège de nombreux parasites mais rend plus sensible au froid. Le polymorphisme génétique est ce qui a permis à l’homme d’envahir la planète.     — Antoine Danchin a dirigé le département Génomes et génétique de l’Institut Pasteur. Il a notamment publié La Barque de Delphes. Ce que révèle le texte des génomes (Odile Jacob, 1998). Il est membre du comité éditorial de Books. — Ce texte a été écrit pour Books.
LE LIVRE
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Fondements de la métaphysique des mœurs de Emmanuel Kant, Le Livre de poche, 1993. Première édition : 1785

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