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Races : en finir avec l’orthodoxie

Depuis les horreurs du nazisme, un consensus s’est figé, selon lequel les variations entre populations doivent être considérées comme négligeables. Cette orthodoxie est devenue un obscurantisme et doit aujourd’hui être bousculée au profit d’un débat informé. Il est absurde et dangereux de nier les différences.


© Coll. Jonas/Kharbine-Tapabor

«Peuples d’Asie», planche d’une encyclopédie allemande de la fin du XIXe siècle. Les Tibétains ont acquis un gène qui leur permet de vivre en haute montagne sans souffrir de problèmes sanguins.

En 1942, l’anthropologue Ashley Montagu publiait un livre qui allait faire date, « Le plus dangereux mythe de l’humanité : le mensonge de la race ». Il y soutenait que la race est un concept social sans bases génétiques. Un exemple classique, souvent évoqué, est la définition incohérente du mot « noir ». Aux États-Unis, une personne est « noire » si elle compte un ancêtre, même lointain, issu de l’Afrique subsaharienne. Au Brésil, on n’est pas « noir » si on a un ancêtre, même lointain, originaire d’Europe. Si le mot « noir » désigne des personnes différentes selon le contexte, comment peut-il avoir une quelconque base génétique ?

 

À partir de 1972, les avancées de la génétique sont venues conforter cette thèse. Cette année-là, le généticien américain Richard Lewontin publie une importante étude sur les variations dans certains types de protéines du sang. Il regroupe les populations qu’il étudie en sept « races » (Eurasiens de l’Ouest, Africains, Asiatiques de l’Est, Asiatiques du Sud, Amérindiens, Océaniens et Australiens) et constate que la variation dans ces types de protéines est imputable à 85 % à des variations au sein des populations et des « races », et seulement à 15 % à des variations entre ces populations. Pour autant qu’il existe des variations entre humains, conclut-il, la plupart tiennent à des « différences entre les individus ». Il s’est ainsi dégagé un consensus selon lequel il n’existe pas, au sein des populations humaines, de différences suffisantes pour légitimer le concept de « race ­biologique ». La race est une « construction sociale », une ­façon de catégoriser les individus qui varie selon les époques et les pays.

 

Il est vrai que la race est une construction sociale. Il est également vrai, comme l’écrivait le professeur Lewontin, que les populations humaines « sont remarquablement semblables les unes aux autres » d’un point de vue génétique. Mais, au fil des années, ce consensus s’est mué en doctrine, sans apparemment que cela fasse débat. Cette doctrine veut que les différences génétiques moyennes entre les individus, quand on les regroupe suivant les catégories raciales actuelles, soient si mineures pour ce qui est des ­caractères biologiques significatifs qu’elles peuvent être négligées.

 

Cette orthodoxie va plus loin et incite à se méfier des recherches sur les différences génétiques entre populations. La crainte est que ces recherches, si bien intentionnées soient-elles, ouvrent une boîte de Pandore et aboutissent à des thèses pseudoscientifiques sur les différences biologiques comparables à celles qui ont été utilisées dans le passé pour chercher à justifier la traite d’esclaves, l’eugénisme et l’extermination de 6 millions de juifs par les nazis.

 

Je partage la crainte que les découvertes génétiques puissent être utilisées à mauvais escient pour justifier le racisme. Mais, en tant que généticien, je sais ­aussi qu’on ne peut décemment plus faire abstraction des différences génétiques moyennes entre « races ».

 

Les techniques de séquençage de l’ADN ont fait des progrès considérables ces deux dernières décennies. On peut désormais déterminer avec une ­extrême précision l’ascendance génétique d’un indi­vidu et repérer quelle portion ­remonte, disons, à l’Afrique de l’Ouest il y a 500 ans, avant que se mélangent dans les Amériques les patrimoines géné­tiques ouest-africain et européen, qui étaient restés presque complètement isolés pendant 70 000 ans. Grâce à ces outils, nous découvrons que la race a beau être une construction sociale, les différences d’ascendance génétique qui correspondent à nombre de catégories raciales actuelles sont bien réelles.

 

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Des analyses génétiques récentes ont montré l’existence de différences entre populations concernant les déterminants de caractères simples comme la couleur de la peau, mais aussi plus complexes comme les dimensions du corps et la prédisposition à certaines maladies. Nous savons à présent que des facteurs géné­tiques contribuent à expliquer que les Européens du Nord soient en moyenne plus grands que ceux du Sud, que la sclérose en plaques soit plus fréquente chez les Américains d’origine européenne que chez ceux d’origine africaine et que l’inverse soit vrai pour l’insuffisance rénale chronique terminale.

 

Je crains que les personnes bien intentionnées niant la possibilité qu’il existe des différences biologiques substantielles entre les populations ­humaines s’enferment dans une position intenable qui ne résistera pas aux assauts de la science. Je crains aussi que les découvertes à venir, quelles qu’elles soient – et nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’elles ­seront –, soient présentées comme la « preuve scientifique » que les préjugés et les intentions ­racistes étaient justifiés depuis le début, et que ces personnes bien intentionnées ne comprennent pas suffisamment les données scientifiques pour contrer ces affirmations.

 

Voilà pourquoi il est important, urgent même, de débattre de ces différences franchement et en tenant compte de l’état des connaissances scientifiques, au lieu de faire l’autruche au risque de se trouver pris au dépourvu le jour où on les découvrira.

 

Pour se faire une idée de l’état actuel de la recherche génétique sur les différences biologiques moyennes entre populations, prenons un exemple issu de mes travaux. À partir de 2003 environ, je me suis ­demandé si le brassage de populations qui s’est produit ces derniers siècles dans les Amériques pouvait donner des indications sur les facteurs de risque du cancer de la prostate, une maladie 1,7 fois plus fréquente chez les hommes qui se définissent comme Afro-Américains que chez ceux qui se définissent comme Euro-Américains. Cet écart n’avait pas pu être expliqué par des différences alimentaires et environnementales, ce qui donnait à penser que des facteurs génétiques pouvaient y être pour quelque chose.

 

Les personnes qui se définissent comme Afro-Américains tirent en moyenne environ 80 % de leur ascendance génétique d’Africains amenés aux États-Unis comme esclaves entre le XVIe et le XIXe siècle. Mes collègues et moi-même avons recherché dans les génomes de 1 597 Afro-Américains atteints d’un cancer de la prostate les ­régions où la portion de gènes issus d’ancêtres ouest-africains était plus grande qu’ailleurs. En 2006, nous avons ­trouvé exactement ce que nous cherchions : une région du génome où l’ascendance ouest-africaine est supérieure de 2,8 % à la moyenne.

 

En y regardant de plus près, nous avons constaté que cette région contenait au moins sept facteurs différents de risque du cancer de la prostate, tous plus fréquents parmi la population d’ascen­dance ouest-africaine. Nos ­résultats ­expliquaient pleinement que la prévalence du cancer de la prostate soit plus forte chez les Afro-Américains que chez les Euro-Américains. En effet, chez les Afro-Américains possédant une ascen­dance 100 % européenne dans cette ­petite partie du génome, le risque de cancer de la prostate était le même que chez des Européens pris au hasard.

 

Avons-nous utilisé dans cette étude des catégories telles qu’« Afro-Américains » et « Euro-Américains », qui sont des constructions sociales, et avons-nous caractérisé des segments du génome comme étant probablement d’origine « ouest-africaine » ou « européenne » ? La réponse est oui. Avons-nous identifié de réels facteurs de risque de mala­die dont la fréquence diffère d’une population à l’autre, ce qui a abouti à des découvertes susceptibles d’améliorer la santé et de sauver des vies ? La réponse est oui.

 

La plupart des gens sont d’avis qu’il est important de trouver une explication génétique à l’incidence élevée d’une ­maladie, mais ils y voient souvent la ­limite à ne pas franchir. De leur point de vue, trouver les facteurs génétiques dans le cas d’une maladie est une chose, le faire pour le comportement et les ­capacités cognitives en est une autre.Mais, qu’on le veuille ou non, cette ligne a d’ores et déjà été franchie. Dans une étude récente, l’économiste Daniel Benjamin a rassemblé des données sur le nombre d’années d’instruction de plus de 400 000 personnes, presque toutes d’origine européenne. Après avoir tenu compte des différences de milieu socio-­économique, il a identifié avec son équipe 74 variations génétiques sur­représentées dans des gènes connus pour leur rôle dans le développement neurologique, et toutes incontestablement plus fréquentes chez les Européens plus instruits.

 

On ne sait pas encore très bien comment opèrent ces variations génétiques. Dans une étude complémentaire portant sur des Islandais, le généticien Augustine Kong a montré que ces variations incitent aussi leurs porteurs à repousser le moment de procréer. Ces variations pourraient ainsi expliquer la plus longue durée des études en intervenant sur un comportement qui n’a rien à voir avec l’intelligence.

 

D’autres études ont identifié des prédicteurs génétiques des comportements. L’une d’elles, conduite par la généticienne Danielle Posthuma et portant sur 70 000 personnes, a montré des variations dans plus de 20 gènes prédictifs des résultats aux tests de QI. Les résultats à un test d’intelligence ou le niveau d’instruction sont-ils déterminés par la manière dont l’enfant a été élevé ? Bien sûr. Mais cela mesure-t-il quelque chose ayant trait à certains aspects au moins du comportement ou des capacités cognitives ? C’est à peu près certain. Et, puisque tous les traits déterminés par la génétique sont censés différer d’une population à l’autre (parce que la fréquence des variations génétiques est rarement exactement la même dans toutes les populations), les déterminants génétiques du comportement et des capa­cités cognitives diffèrent aussi selon les populations.

 

Vous entendrez parfois dire que les éventuelles différences biologiques entre les populations ne peuvent être qu’infimes, car les humains ont divergé trop récemment de leurs ancêtres communs pour que des différences importantes aient pu apparaître sous l’effet de la sélec­tion naturelle. Ce n’est pas exact. Les ­ancêtres des Asiatiques de l’Est, des Euro­péens, des Africains de l’Ouest et des Australiens ont vécu complètement isolés les uns des autres pendant au moins 40 000 ans et jusqu’à tout récemment. C’est plus que suffisant pour permettre aux forces de l’évolution d’opérer. De fait, l’étude conduite par Augustine Kong montre qu’en Islande la sélection naturelle a agi au cours du seul dernier siècle contre les variations génétiques prédisant une scolarité plus longue.

 

 

Pour comprendre pourquoi il est si dangereux que les généticiens et les anthropologues s’en tiennent au vieux consensus sur les différences entre les populations humaines, il suffit de voir le type de discours qui vient combler le vide que crée notre silence. Dans son livre « Un héritage embarrassant », le journaliste scientifique Nicholas Wade souligne à juste titre que les recherches actuelles remettent en cause l’idée que nous nous faisons des différences entre populations. Mais il fait ensuite une affirmation irresponsable et dénuée de fondement : à l’en croire, ces recherches indiquent que des facteurs génétiques expliquent les vieux préjugés.

 

L’une des principales sources sur lesquelles s’appuie Wade est l’anthropologue Henry Harpending, lequel a affirmé que les personnes d’ascendance africaine n’ont pas de propension à travailler quand elles n’y sont pas obligées, parce qu’elles n’ont pas été soumises au cours des derniers millénaires à la même pression de sélection des individus par le travail que certains Eurasiens. Aucune donnée scientifique ne vient étayer une telle affirmation. De fait, nous avons été 139 généticiens à le souligner dans une lettre ouverte au New York Times à propos du livre de Wade : aucune donnée génétique n’étaye les préjugés racistes qu’il alimente.

 

Un autre exemple qui a défrayé la chronique est celui de James Watson, ­codécouvreur de la structure en double hélice de l’ADN en 1953. Il a été contraint de démissionner de son poste de directeur du centre de recherche Cold Spring Harbor Laboratory en 2007 après avoir déclaré dans un entretien que des facteurs génétiques expliquaient la moindre intelligence des Africains par rapport aux Européens 1.

 

Lorsque je l’ai rencontré, quelques ­années plus tard, avec ma consœur Beth Shapiro, Watson nous a dit en substance : « Quand est-ce que vous allez comprendre, vous les juifs, pourquoi vous êtes tellement plus brillants que tout le monde ? » Il soutenait que, si les juifs sont doués, c’est en raison des avantages génétiques acquis au terme de milliers d’années de sélection ­naturelle favorisant les savants, et que les étudiants d’Asie de l’Est tendent à être conformistes en raison de la pression de sélec­tion ­favorisant le conformisme dans la société chinoise antique. (Contacté récem­ment, Watson a nié avoir tenu ces propos, mais Beth Shapiro s’en souvient comme moi).

 

Ce qui rend les affirmations de James Watson et de Nicholas Wade si insidieuses, c’est que tous deux partent d’un constat exact – beaucoup de chercheurs nient contre toute logique qu’il puisse exister des différences génétiques entre les populations – pour prétendre ensuite qu’ils savent quelles sont ces différences et qu’elles étayent les préjugés racistes. Ils exploitent la réticence qu’a le monde universitaire à débattre ouvertement de ces sujets épineux pour apporter une caution rhétorique à des idées odieuses et à de vieux bobards racistes.

 

Voilà pourquoi les scientifiques qui connaissent leur sujet doivent s’exprimer. Si nous ne créons pas un cadre rationnel dans lequel discuter des différences entre populations, nous risquons de perdre la confiance des citoyens et de contribuer à accroître la défiance à l’égard des experts, aujourd’hui si répandue. Nous laissons un vide qui se remplit de pseudo­science, ce qui est bien pire que tout ce qui ­pourrait arriver si nous débattions en toute franchise.

 

Si les scientifiques peuvent être sûrs d’une chose, c’est que tout ce que nous croyons savoir aujourd’hui sur l’origine génétique des différences entre populations est très probablement faux. Mon laboratoire a par exemple découvert en 2016, grâce au séquençage de génomes humains anciens, que les « Blancs » ne sont pas issus d’une population existant depuis des temps immémoriaux, comme certains le croient. En réalité, les « Blancs » sont un mélange de quatre populations qui vivaient voilà 10 000 ans et étaient aussi différentes les unes des autres que le sont aujourd’hui les Européens et les Asiatiques de l’Est.

 

Comment nous préparer dès lors à la probabilité que les analyses génétiques montrent dans les prochaines années que de nombreux traits sont déterminés par des variations génétiques et que ces traits diffèrent en moyenne d’une population à une autre ? Il sera impossible de nier ces différences.

 

À mon sens, le mieux est de s’inspirer de l’exemple des différences biologiques qui existent entre hommes et femmes. Ces disparités sont nettement plus profondes que celles qui existent entre les populations humaines. Elles sont le résul­tat de plus de 100 millions d’années d’évolution et d’adaptation. Les hommes et les femmes diffèrent par d’énormes portions de matériel génétique – le chromosome Y, que les hommes possèdent et pas les femmes, et le second chromosome X, que les femmes possèdent et pas les hommes. Tout le monde ou presque admet l’idée qu’il existe de grandes différences biologiques entre hommes et femmes, sur le plan de l’anatomie mais aussi de la stature et de la force physique. Ainsi que des différences de tempérament et de comportement, quoiqu’on ignore encore dans quelle mesure elles sont dues aux attentes ­sociales et à ­l’éducation reçue.

 

Comment prendre en compte des différences biologiques entre hommes et femmes ? La réponse me paraît aller de soi : nous devons à la fois admettre que ces différences existent et ­accorder à chaque sexe les mêmes libertés et les mêmes chances, indépendamment de ces ­différences.

 

Au vu des inégalités qui subsistent entre les femmes et les hommes dans nos sociétés, satisfaire ces aspirations en pratique est une gageure. Mais, du point de vue conceptuel, c’est parfaitement clair. Et, si tel est le cas pour les hommes et les femmes, alors il en va forcément de même pour les différences que nous pourrions trouver entre les ­populations humaines, et qui seront pour la plupart bien moindres.

 

Traiter chaque être humain comme un individu et donner à chacun toutes ses chances, quelles que soient les cartes dont il dispose au départ, est un défi constant pour notre civilisation. Comparées aux différences considérables qui existent entre les individus, les différences entre les populations sont en moyenne infiniment plus faibles. Ce ne devrait donc pas être si compliqué de prendre en compte le fait que les contributions génétiques aux caractères humains diffèrent.

 

Nous nous devons d’affronter tout ce que la science nous révélera, sans préjuger du résultat et en sachant que nous avons la maturité suffisante pour y faire face. Prétendre qu’il ne peut y avoir de différences importantes entre les populations humaines ne fera que favoriser le dévoiement raciste de la génétique que nous souhaitons éviter.

 

— Ce texte, paru dans The New York Times le 23 mars 2018, est un extrait adapté de son livre Comment nous sommes devenus ce que nous sommes. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1. Watson a réitéré ses propos dans un documentaire diffusé en janvier dernier aux États-Unis sur la chaîne PBS, ce qui lui a valu de se voir retirer tous ses titres honorifiques par le Cold Spring Harbor Laboratory.

LE LIVRE
LE LIVRE

Man’s Most Dangerous Myth: The Fallacy of Race de Ashley Montagu, Whitley Press, 2008

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