Redonner du sens au travail
par Emmanuel Todd

Redonner du sens au travail

La majorité des Américains blancs diplômés de l’université ont voté pour Trump. C’est le signe du ralliement d’une partie des élites à un point de vue qui fait sens : il faut réinjecter dans la politique des valeurs autres que purement économiques. Et viser le bien-être de la société dans son ensemble.

Publié dans le magazine Books, avril 2019. Par Emmanuel Todd

© Andrea Mantovani / Hans Lucas

Des « gilets jaunes » occupent un rond-point dans la Creuse, en novembre 2018. « Une large part de la population a été condamnée par la mondialisation et ses propagandistes venus de l’université. »

Les membres de la classe supé­rieure française qui ne lisent en ­général de la presse américaine que The New York Times et The Washington Post (ce qui est sans doute déjà leur faire trop d’honneur) voient volontiers en ­Donald ­Trump le représentant le plus saillant d’une vague « populiste » ­abjecte. Il serait le porte-voix d’un peuple mépri­sable, non éduqué, qui fume, boit, pollue l’atmosphère avec ses pots d’échappement. Face à lui se dresseraient les classes moyennes ouvertes et civilisées. Une telle conception des choses est fausse, bien entendu. Il suffisait d’examiner le vote en faveur de Trump, en 2016, pour s’en apercevoir : la majo­rité des Américains blancs diplômés de l’université ont voté pour lui (pas ceux qui sont allés au-delà de la licence, il est vrai, surtout s’ils étaient passés par les meilleures universités, inexpugnables citadelles du conformisme intellectuel, et donc du clintonisme). En vérité, le simple fait que Trump ait été élu montrait que le ralliement d’une partie des élites américaines à la nouvelle ligne qu’il prônait en matière d’économie, d’immigration et d’environnement était déjà réalisé.   Le discours de la mondialisation : de la merde dans un bas de soie Reste que l’opposition entre mouvements dits « populistes » et mouvements desdites « élites » a longtemps été brouillée par un paradoxe de taille : les « élites » expriment en des termes élégants et en apparence modé­rés des idées absurdes qui sont, en réalité, d’une très grande violence. Le discours de la mondialisation, qu’on me pardonne l’expression, c’est de la merde dans un bas de soie. Nous avons affaire, avec ses propagandistes, à des personnes bien élevées, qui affichent tous les titres ­universitaires imaginables, mais qui disent des horreurs et condamnent une part importante de la population à l’exclusion sociale. Dans le camp adverse, on trouve des personnages improbables comme Trump qui profèrent certes des obscénités, mais des obscénités qui, dans leurs implications économiques, sociales, démographiques, sont en fait beaucoup plus raisonnables et modérées. L’ouvrage d’Oren Cass The Once and Future Worker pourrait aider à résorber ce hiatus. C’est une remarquable mise en forme intellectuelle du « popu­lisme », une sorte de manifeste du trum­piste apprivoisé, si l’on veut, débar­rassé de ses odieux excès de langage et rendu ainsi terriblement convaincant. Pour preuve : la critique très favorable qu’en a fait le chroniqueur David Brooks dans le très anti-Trump New York Times. L’article suggère que le livre fait partie de ces rares ouvrages capables de susciter chez leurs lecteurs les moins dogmatiques un changement d’attitude : il convainc par sa modération, son ouverture ­d’esprit, sa volonté de négocier des idées. Il commence par énoncer une thèse à laquelle le spécialiste des dynamiques profondes des sociétés que je suis ne peut rester insensible : selon lui, aucun projet politique ayant pour objectif la prospérité durable d’une nation ne saurait se focaliser sur des questions purement économiques. Sa critique du PIB et du taux de croissance (qui ne sont pas des fins en soi) est d’autant plus intéressante qu’elle évite les écueils habituels du discours décroissionniste. Pour être prospère, explique Cass, une société doit faire en sorte que les ­familles et les communautés locales se portent bien. Et cela n’est possible qu’à condition que l’on donne aux gens les moyens de gagner leur vie par leur travail. L’économie est donc au service d’un but supérieur : une prospérité géné­rale et (à peu près) partagée, ­laquelle, du reste, finira par bénéficier à l’économie elle-même, grâce à un ­effet de rétroaction vertueuse. « Les politiques qui ciblent l’économie sans se soucier de la trajectoire économique à long terme ou du bien-être de la ­société tendent à éroder les fondements mêmes de la croissance », note Cass. Privilégier, par exemple, l’importation de marchandises bon marché au détri­ment de la production nationale ou bien favoriser l’immigration massive d’une main-d’œuvre sous-payée au détriment de la main-d’œuvre ­locale peut bien, dans un premier temps, faire gagner quelques points de PIB. Il n’est pas sûr que ce soit un calcul payant au bout du compte : « Même si les gains sont au départ supérieurs aux coûts, que se passe-t-il si cela finit par détruire des familles stables, décimer des communautés entières, ­encourager l’assistanat, faire exploser le taux de suicides ? » interroge-t-il. Comment créer ce marché du travail qui permette à chacun de vivre correctement ? Ce sont en fait presque tous les principes de la mondialisation qui sont remis en cause. Par prudence, Cass évite le terme de protectionnisme, qu’il n’emploie qu’une ou deux fois avec des pincettes. Mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Il arrive à…
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