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Redoutable Madame Mao

Après une carrière d’actrice dans les années 1930, Jiang Qing se hisse au pouvoir en devenant la dernière épouse du Grand Timonier. La Révolution culturelle lui donnera l’occasion de se venger de tous ses ennemis.


En 1937, Jiang Qing fait la couverture du Lianhua huabao, le magazine des studios Lianhua, l’une des grandes compagnies cinématographiques chinoises de l’époque.

Il existe dans l’historiographie chinoise un genre que l’on appelle ye shi, ou histoire « sauvage » – une histoire non officielle qui va au-delà des arides archives impériales et se fonde sur des témoignages et des ragots. Jugés moins fiables que les histoires avalisées par la cour, ces récits sont plus intéressants et souvent bien plus proches de la vérité.

 

Madame Mao, de Ross Terrill, est l’histoire sauvage de Jiang Qing, la quatrième épouse de Mao Zedong et sans doute la femme la plus importante de la Chine du XXe siècle. L’auteur de cette biographie exploite toute une série de sources inédites, parmi lesquelles des témoignages de membres de la famille de Mao, des documents confidentiels de membres du Parti communiste et des récits oraux de Chinois ou d’étrangers qui ont connu Jiang Qing. Il en résulte une analyse surprenante et inquiétante de la face intime de la vie politique chinoise.

 

Les responsables chinois assu­rent depuis longtemps que, sous le régime communiste, les individus ne comptent pas dans la vie politique et que les querelles ne portent que sur les grandes questions idéologiques. Mais, selon Terrill, « les relations personnelles des dirigeants ont plus d’importance en Chine que dans aucun autre grand pays. Les problèmes politiques ne sont rien comparés aux querelles de famille et aux rancunes personnelles ».

 

Et, de fait, si l’on se fie à son interprétation, la Révolution culturelle – l’une des plus grandes catastrophes de l’histoire de la Chine moderne – est à mettre sur le compte du caractère rancunier et capricieux de Jiang Qing et de sa relation orageuse avec Mao. Pour elle, la Révolution culturelle, au cours de laquelle des millions de Chinois ont été persécutés, n’avait pas de véritable signification et n’était en fait que l’occasion de se venger de tous ceux dont elle estimait qu’ils lui avaient fait du tort depuis les années 1930.

 

Voilà une conclusion radicale et frappante pour qui connaît le parcours de l’auteur. Ross Terrill, un historien australien établi aux États-Unis, a contribué dans ses ouvrages précédents à forger une image positive de la République populaire de Chine à une époque où on n’en savait pas grand-chose. Sa biographie du baigujing, le « démon aux os blancs » 1, comme la presse officielle chinoise surnomma Jiang Qing après sa chute, en 1976, traduit ce désenchantement à l’égard des communistes que l’on constate depuis peu chez beaucoup de sinologues.

 

Dans Madame Mao, Jiang Qing se révèle être un personnage extraordinaire. Née dans une famille désunie (sa mère était une domestique et une prostituée), elle avait tôt appris à s’affirmer et à en vouloir à son entourage. Elle avait choisi la carrière d’actrice et adorait se produire devant les foules. Elle pouvait être tour à tour mesquine, charmante, cruelle, séductrice. Dans un pays où les femmes étaient censées rester au foyer, le sexe fut pour elle la seule voie vers le pouvoir. Ross Terrill raconte qu’elle avait déjà été mariée trois fois quand, à 24 ans, elle rencontra et séduisit Mao. L’auteur est parvenu à s’entretenir avec un ancien footballeur qui se souvenait que, en 1934, Jiang Qing, alors jeune actrice des studios Lianhua de Shanghai, lui avait caressé la jambe au cinéma en promettant de lui « donner un plaisir incomparable ».

 

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Chez quelqu’un d’autre, semblable libertinage paraîtrait bien mineur au regard des grands événements de l’époque ; mais celui de Jiang Qing est primordial pour l’avenir de la Chine. Quand les Japonais envahirent Shanghai en 1937, la jeune femme rejoignit Yanan, dans le nord-ouest de la Chine, où les communistes avaient établi leur QG. Là, elle chercha sur qui elle pourrait mettre le grappin, raconte son troisième mari, un critique de théâtre bohème. Après plusieurs aventures, elle jeta son dévolu sur Mao, applaudissant bruyamment à ses discours et s’invitant dans sa grotte. Selon une source que Terrill qualifie de « proche de la famille Mao », un soir, Zhou Enlai alla chercher Mao pour qu’il réponde à un télégramme urgent et découvrit le président allongé sur l’herbe d’un talus en compagnie de Jiang Qing. Diplomate comme toujours, Zhou « souffla sa lanterne et ordonna à ses gardes du corps de l’imiter, avant qu’ils n’aient reconnu leur patron dans cette posture insolite ».

 

D’autres dirigeants communistes furent scandalisés par cette relation. Mao avait 45 ans, presque le double de l’âge de Jiang Qing, et la jeune femme était une jolie actrice contaminée par les manières bourgeoises de Shanghai. Qui plus est, il était marié à une communiste avec qui il avait eu cinq enfants et qui venait d’accomplir la Longue Marche avec lui 2. Finalement, un compromis décisif fut trouvé : Mao fut autorisé par les dirigeants du Parti à divorcer et à épouser Jiang Qing (qui était enceinte), mais à la condition que cette dernière s’abstienne de toute activité politique pendant trente ans.

 

« Ce compromis était une bombe à retardement, écrit Ross Terrill. La rancune tenace de Jiang Qing, sa résolution de s’évader immédiatement de la “maison de poupées” où le Parti l’avait confinée et de tirer vengeance de ceux qui avaient contribué à l’y enfermer […] la firent exploser juste à l’expiration des trente ans », à savoir au milieu des années 1960, au début de la Révolution culturelle.

 

À partir des années 1940, Mao et elle eurent de fréquentes disputes. Mais, au moment où il préparait la Révolution culturelle, il était en minorité au sein du Parti et sollicita fréquemment son aide. Elle commença par réformer les arts scéniques puis se lança à la poursuite de ses anciens ennemis. Ainsi, lors d’un grand meeting dans un stade de Pékin, Jiang Qing organisa une « séance d’autocritique » à l’encontre de Fan Jin, une journaliste qui avait épousé son deuxième mari après leur séparation en 1931. Fan Jin était accusée d’avoir publié des articles satiriques insinuant que Mao était un mégalomane et d’avoir présenté un poème sous-entendant que Jiang Qing était une « demi-­prostituée ». Mais le crime impardonnable de Fan Jin, était, selon Terrill, de lui avoir succédé dans les bras de son ex-mari. Elle fut arrêtée au printemps 1968 et mourut peu après.

 

Sur la base d’entretiens et de coupures de la presse chinoise, Terrill montre que Jiang Qing chercha aussi à se venger de la famille Mao. La troisième épouse du président, à laquelle Jiang Qing avait succédé, fut ­internée dans un hôpital psychiatrique pendant des décennies. Quand le fils aîné de Mao mourut au combat lors de la guerre de Corée, sa veuve accusa Jiang Qing d’en avoir éprouvé « un immense contentement ». Plusieurs autres enfants de Mao ou leurs conjoints furent arrêtés, et Jiang Qing obligea même sa propre fille à divorcer de son mari parce qu’il n’était qu’un paysan, ce qui la fit sombrer dans la folie.

 

Madame Mao soulève quelques questions délicates, la plus évidente ayant trait aux sources choisies par Ross Terrill. Beaucoup de témoignages cités dans le livre sont le fait de personnes qui étaient clairement des ennemis de Jiang Qing et qui ont parlé après sa chute. J’aurais tendance à croire le portrait que Terrill fait d’elle dans les grandes lignes ; mais on est en droit de s’interroger sur la véracité de certaines citations.

 

Si Mao et Jiang Qing se disputaient souvent, comment se fait-il que le Grand Timonier ne l’ait pas plaquée, comme il l’a fait avec ses épouses précédentes ? Est-ce parce qu’elle tolérait ses liaisons à répétition avec des secrétaires, des actrices et des conductrices de train, comme le suggère Terrill ? Ou bien lui était-elle réellement utile ? Quelle que soit la réponse, la réputation déjà bien entamée de Mao ne sort pas grandie de ce livre.

 

Faut-il mettre la combati­vité de Jiang Qing sur le compte de l’oppression des femmes en Chine, comme le laisse entendre l’auteur à plusieurs reprises ? En partie sans doute, bien que des femmes comme Wang Guangmei, l’épouse de Liu Shaoqi, le président de la République populaire de Chine (et plus tard le principal rival de Mao), aient joué un rôle politique important sans avoir la méchan­ceté de Jiang Qing. Et il y eut aussi des hommes très déplaisants, tel Kang Sheng, le sinistre chef de la police secrète communiste, qui encouragea sa carrière – sans doute après avoir eu une liaison avec elle.

 

La carrière de Jiang Qing n’a d’ailleurs pas pris fin avec son arres­tation en octobre 1976, moins d’un mois après la mort de Mao, aux côtés des autres membres de ce qu’on appelait la bande des Quatre. Elle avait gardé sa plus étonnante prestation pour la fin, lors du procès à grand spectacle de la bande des Quatre, en novembre 1980. À la différence de la plupart des autres accusés, qui s’empressèrent d’avouer, elle avait ­adopté une atti­tude de défi : « Tout ce que j’ai fait, c’est Mao qui m’avait dit de le faire, hurla-t-elle aux juges. J’étais son chien. Quand il me disait de mordre, je mordais. »

 

Aujourd’hui, Jiang Qing se morfond en prison, où elle purge une peine de réclusion à perpétuité 3. Quelques mois avant de mourir, Mao lui avait envoyé un poème d’adieu : « Toi, tu pourrais ­atteindre le sommet, prophétisait-il. Si tu échoues, tu plongeras dans un abîme sans fond. Ton corps sera détruit. Tes os seront brisés. »

 

— Cet article est paru dans The New York Times le 4 mars 1984. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. Créature maléfique du roman La Pérégrination vers l’Ouest, écrit par Wu Cheng’en à la fin du XVIe siècle.

2. Nom donné au périple effectué en 1934-1935 par les communistes chinois pour échapper aux attaques des nationalistes du Kuomintang, menés par Tchang Kaï-chek. C’est au cours de la Longue Marche que Mao Zedong s’imposa comme le chef des communistes chinois.

3. L’article date de 1984. Jiang Qing sera finalement libérée pour raisons médicales et placée en résidence surveillée à Pékin. Elle se serait suicidée en 1991, mais les autorités chinoises n’ont annoncé sa mort qu’en 1993.

LE LIVRE
LE LIVRE

Madame Mao: The White-Boned Demon Revised Edition de Ross Terrill, Stanford University Press, 2000

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