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Refroidissement climatique

Ce n’est pas la première fois que les sociétés humaines sont bousculées par le climat. Témoin, le Petit Âge glaciaire.

Il est de bon ton de penser que l’impact du changement climatique sur les activités humaines est propre à notre époque. C’est une vue de l’esprit. Le passage de la dernière période glaciaire à l’holocène actuel, ­voilà 12 000 ans environ, a permis l’avènement du néolithique, avec l’invention de l’agriculture puis la fondation des premiers États. Ces transformations ont culminé à une époque qu’on appelle souvent le Grand Optimum, situé en gros entre 7000 et 3000 avant notre ère. Il y faisait probablement plus chaud qu’aujourd’hui. L’optimum climatique romain, qu’évoque dans notre précédent numéro l’historien Kyle Harper était aussi une période chaude, au point que le grand glacier d’Aletsch, dans les Alpes suisses, avait encore plus reculé qu’aujourd’hui. Puis il y eut l’optimum médiéval, époque de la construction des cathédrales. Lequel fut suivi par plusieurs siècles froids, appelés le Petit Âge glaciaire. Le journaliste et historien Philipp Blom consacre son dernier livre à ses effets sur l’aventure humaine.  

La Tamise gela plus de cinq fois entre 1400 et 1550

En 1400, la température globale avait baissé de 1 °C. Elle perdit de nouveau 1 °C au siècle suivant, estime-t-il au vu de la littérature scientifique. Des événements climatiques extrêmes s’ensuivire
nt. La Tamise gela plus de cinq fois entre 1400 et 1550. Le froid se poursuivant et même s’accentuant, elle se retrouva couverte d’une épaisse couche de glace à douze reprises entre 1551 et 1700. Les chevaux y circulaient. En 1666, un hiver glacial suivi d’un printemps sec et d’un été torride dessécha la charpente en bois des maisons de Londres, déclenchant le célèbre grand incendie. Quelque 80 000 personnes se retrouvèrent privées de foyer. En France, il fallait casser à la hache le vin glacé dans les barriques. L’hiver 1709, à Paris, le thermomètre descendit à – 14 °C et de gros arbres se fendirent. En 1789 encore, vers la fin de cette période, on atteignit – 18 °C à Paris, et des boutiques s’installèrent sur la Tamise gelée.  

Notre époque de changement climatique

En Europe, écrit Blom, le cycle des moissons en fut complètement perturbé, entraînant, notamment en Angleterre, une profonde réorganisation des exploitations agricoles et de la structure du pouvoir, ainsi que la recherche de marchés extérieurs. Ce fut le début du commerce à grande distance et de la colonisation, avec toutes ses exactions. « L’idée médiévale d’une vie économique stable et cyclique fut abandonnée au profit de celle d’une expansion continue fondée sur une implacable expansion impérialiste et industrielle. » Sur le plan culturel, après une première période marquée par la recherche de boucs émissaires et l’immolation par le feu de moult sorcières, les esprits se tournèrent vers le rationalisme et une saine conception de l’esprit critique. L’essor des grandes cités marchandes, de Londres à Naples en passant par Amsterdam, favo­risa la mobilité sociale et « un élargissement des horizons intellectuels ». Montaigne et Descartes posèrent les jalons des Lumières. « La démocratie est née des idées d’abord débattues pendant le Petit Âge glaciaire, souligne Blom. Elle pourrait aussi bien mourir ou être vidée de son sens à notre époque de changement climatique, à mesure que les conditions de vie des gens ordinaires se détériorent et que les plus riches s’arrogent davantage de pouvoir. » Le Petit Âge glaciaire n’a pas eu d’effets qu’en Europe. Il a contraint des colons vikings au Groenland à abandonner leurs fermes. Il a contribué à la fin d’Angkor, dont le système hydrau­lique s’est vu bouleversé. Comme les changements climatiques précédents, le Petit Âge glaciaire a été provoqué par des variations de l’activité solaire résultant de variations de l’axe de rotation et de l’orbite de la Terre. Le réchauffement actuel a lui aussi été déclenché par des variations des paramètres astro­nomiques. Il a en effet com­mencé avant que les effets de la révolution industrielle puissent se faire vraiment sentir. Si l’on s’en tient à l’une des mesures les plus fiables dont on dispose, celle de la date de floraison des cerisiers à Kyoto, le réchauffement a commencé en 1840.
LE LIVRE
LE LIVRE

Nature’s Mutiny: How the Little Ice Age of the Long Seventeenth Century Transformed the West and Shaped the Present de Philipp Blom, Liveright, 2019

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