Les Riches ? Rentables, vous dis-je !
par Adam Davidson

Les Riches ? Rentables, vous dis-je !

Edward Conard fait partie des 0,1 % des Américains les plus riches. Fort de sa propre réussite, il entend combattre la mauvaise image dont souffrent les gens comme lui. Selon ses calculs, chaque dollar gagné par un très riche en rapporte vingt à la société. Celle-ci a donc intérêt à récompenser massivement la prise de risque. Un plaidoyer convaincant… jusqu’à un certain point.

Publié dans le magazine Books, mars 2013. Par Adam Davidson
Les 1 % les plus riches des États-Unis ont fait beaucoup parler d’eux ces derniers temps. Depuis le début de la crise financière de 2008, on les a entendus, flanqués d’avocats ou de consultants en communication, faire des déclarations lénifiantes et prononcer des plaidoyers pro domo lors d’auditions au Congrès. Ils répètent plus ou moins toujours les mêmes platitudes sur l’investissement, la prise de risque et la création d’emplois, et laissent poindre leur mépris devant l’incapacité de la nation à comprendre leur contribution. On a l’impression qu’ils ont peur de dire ce qu’ils pensent vraiment. Mais que disent-ils, ces super-riches, quand ils sont à l’abri des caméras ? C’est avec ces idées en tête que j’ai récemment rencontré Edward Conard, au croisement de la 57e rue et de Madison Avenue, à deux pas des bureaux de Bain Capital, le fonds de capital-investissement de Mitt Romney, qu’il a contribué à transformer en une affaire valant aujourd’hui plusieurs milliards de dollars en achetant, redressant, et revendant des entreprises. Conard, qui a pris sa retraite l’an dernier à 51 ans, ne fait pas seulement partie des 1 %. Il est membre du club des 0,1 %. Sa fortune s’élève à des centaines de millions de dollars ; il vit dans un magnifique hôtel particulier de l’Upper East Side non loin de la 5e avenue ; et il fut l’un des principaux donateurs de la campagne de son vieil ami Mitt Romney. À la différence de ses anciens collègues, Conard veut en parler ouvertement, de la richesse. Il a passé les quatre dernières années à écrire un livre qui, espère-t-il, changera à jamais la façon dont nous considérons le rôle des super-riches dans notre société. Avec véhémence, il y défend l’idée que l’énorme et sans cesse croissante inégalité des revenus aux États-Unis n’indique en rien que l’économie est grippée. Bien au contraire, écrit Conard. Si même l’inégalité était encore un peu plus forte, tout le monde s’en porterait mieux, notamment les 99 %. Ce pourrait être le livre le plus détesté de l’année [lire notre dossier « Y a-t-il un bon niveau d’inégalité sociale ? », Books, novembre 2010]. Conard connaît bien l’idée courante selon laquelle l’économie américaine profite actuellement aux riches au détriment de tous les autres. De son point de vue c’est dû au fait que la plupart des Américains ne savent pas comment l’économie fonctionne vraiment – ils ignorent que les super-riches ne dépensent qu’une petite fraction de leur fortune pour leur confort personnel ; que le gros de leur argent est investi dans des affaires productives qui améliorent la vie de tout le monde. « La plupart des citoyens sont des consommateurs, non des investisseurs », me dit-il lors d’une de nos longues et parfois houleuses conversations. « Ils ne reconnaissent pas les bénéfices que les consommateurs tirent de l’investissement. » C’est la défense habituelle des 1 %. Sauf que Conard a élaboré une démonstration argumentée pour expliquer à quel point les consommateurs profitent des riches. Prenons le cas des ordinateurs. Un petit nombre d’innovateurs et d’investisseurs ont peut-être gagné des milliards de façon disproportionnée avec l’essor des technologies de l’information, mais ils ont gagné cet argent en rivalisant les uns avec les autres pour améliorer leurs produits et en même temps faire baisser les prix. Leur travail a contribué à l’enrichissement général. Une informatique bon marché et perfectionnée nous aide à travailler plus efficacement et souvent à gagner plus d’argent. D’innombrables autres secteurs (tourisme, télécommunications, loisirs) utilisent ce pouvoir de l’informatique pour baisser les prix et améliorer leurs produits. Cela facilite la vie et favorise la croissance. L’idée que la société profite d’une saine concurrence entre les investisseurs est assez largement acceptée. Éminent économiste de gauche, Dean Baker le confirme : la plupart de ses collègues en sont convaincus, la société tire souvent bénéfice des investissements des riches (1). Baker estime le ratio à 5 pour 1 : pour chaque dollar que gagne un investisseur, le public reçoit l’équivalent de 5 dollars en valeur. Sergey Brin, le cofondateur de Google, est certes très riche, mais grâce à Google le monde s’est beaucoup plus enrichi que lui. Selon Conard, cependant, Baker sous-estime les bénéfices sociaux de l’investissement. Il prend l’exemple de l’agriculture : depuis les années 1940, grâce à un flux constant d’innovations, le coût de l’alimentation a régulièrement diminué. Si les entreprises qui ont bénéficié de ces innovations – comme les semenciers ou les chaînes de restauration rapide – ont fait la fortune de leurs propriétaires, le consommateur américain moyen en a profité encore plus (2). Conard conclut que, pour chaque dollar entré dans la poche d’un investisseur, le public récolte jusqu’à 20 dollars en valeur. C’est le point crucial de son argumentation : c’est la preuve, dit-il, que nous devrions tous apprécier davantage la grande richesse de certains, parce que nous en profitons à proportion. Les banques font leur travail Évidente est la contribution de Google. Qu’en est-il des banques d’affaires, avec leurs produits dérivés complexes et leurs bilans alourdis par la dette ? Il en va de même, soutient Conard. Elles rendent l’économie plus efficace. La crise financière, écrit-il, n’est pas imputable à des banquiers corrompus vendant des produits financiers douteux. Elle a tout simplement résulté de retraits massifs à l’ancienne. Les banques ont fait leur travail. Beaucoup de gens veulent disposer d’un accès immédiat à leur épargne – les gérants des fonds de pension, les compagnies d’assurance, vous et moi avec notre compte bancaire. Comme la croissance économique vient d’investissements à long terme dans le bâtiment, l’industrie ou la recherche, le rôle central des banques, dit Conard, est de transformer les avoirs à court terme d’épargnants nerveux en prêts à long terme risqués favorisant la croissance. De temps en temps le système déraille. Pour une raison ou une autre, les épargnants paniquent et exigent de récupérer leur argent. Cela pose un énorme problème, car l’argent n’est pas dans la banque ; il est à l’extérieur, dans le vaste monde, sous la forme de prêts à long terme. « Beaucoup de gens ne s’en rendent pas compte : ce qui est arrivé en 2008 est presque identique à ce qui s’est produit en 1929, dit-il. Les déposants se précipitent à la banque pour retirer leur argent – pour découvrir, comme les habitants de Bedford Falls dans le film It’s a Wonderful Life, qu’il n’y a pas d’argent dans la salle des coffres. Tout l’argent a été prêté. » En 2008, ce sont les grands fonds de pension, les compagnies d’assurance et d’autres énormes investisseurs institutionnels qui ont retiré leur argent dans un mouvement de panique. Avec le recul, Conard juge que ce sont ces retraits qui ont conduit à la crise – et non, comme tant d’autres l’ont avancé, une orgie de prêts irresponsables. Selon la commission d’enquête sur la crise financière, fait-il observer, les banques ont certes perdu 320 milliards de dollars du fait de titres adossés à des créances hypothécaires, mais les retraits ont été cinq fois supérieurs. La position de Conard, qui tend à absoudre les banques, est pour le moins minoritaire. Il n’en a cure. Il me dit : « Les banques ont fait ce que nous voulions qu’elles fassent. Elles ont réinjecté de l’argent à court terme dans l’économie. Ce à quoi elles ne s’attendaient pas, c’est que les déposants retirent leur argent, chose qu’ils n’avaient pas faite en masse depuis 1929. » Ed Conard, analyste hors pair Conrad concède que les banques ont commis quelques erreurs, mais l’important aujourd’hui, dit-il, est que les pouvoirs publics leur accordent un soutien encore accru. Il préconise l’adoption par l’État d’un plan d’action leur garantissant d’être renflouées au cas où elles feraient face à de nouveaux retraits massifs. Quant aux produits dérivés exotiques, il n’y voit pas un problème. Il estime que les obligations adossées à des actifs, les couvertures de défaillance, les titres adossés à des créances hypothécaires et autres produits financiers aujourd’hui jugés toxiques étaient fondamentalement sains. Ces nouveaux outils servaient un besoin du marché pour les investisseurs les plus avertis de la planète, qui les ont achetés en quantité. Et ce ne sont pas eux qui provoqué de panique, dit-il ; ce sont les retraits. Même si ces conclusions à l’emporte-pièce vont à l’encontre de la plupart des analyses, plusieurs économistes voient dans la description de Conard plus qu’une simple apologie de la caste des banquiers (bien que ce soit aussi cela). L’éminent économiste de Harvard Andrei Shleifer me dit qu’à ses yeux Conard est un « analyste financier hors pair ». L’un de ses objectifs en publiant ce livre était d’appuyer la candidature de Romney. Je me suis demandé s’il n’a pas eu l’effet inverse. Même d’ardents républicains et des membres du Tea Party ont pu être irrités par une vision qui célèbre l’élite de la côte Est et critique la fréquente absence d’ambition des individus les plus talentueux des classes moyennes. Conard a sans doute contribué à gêner la candidature de son ancien patron en montrant une fois de plus à quel point les gens qui possèdent un ascenseur pour voitures et des Cadillac à ne plus savoir qu’en faire sont loin des réalités. Cela dit, en ces temps de débats explosifs entre des adversaires qui s’écoutent rarement les uns les autres, voilà du moins un membre des 1 % tentant ouvertement de défendre son point de vue. Que vaut-il ? J’ai finalement pris un verre avec Conard dans un café non loin de Madison Avenue. Son livre étant truffé d’abstractions, je lui ai demandé de me montrer comment ses idées s’appliquent au monde réel. Il a saisi une canette de boisson gazeuse et m’a fait remarquer que le côté supérieur était incurvé vers l’intérieur. « J’ai travaillé avec l’entreprise qui fabrique la machine profilant cette canette », me dit-il. Ce petit rétrécissement permet aux fabricants de produire des récipients de la même taille avec un peu moins d’aluminium. « Cela permet d’économiser une fraction d’un penny sur chaque canette, dit-il. Il y a beaucoup de canettes de soda dans le monde. Cela signifie que l’économie peut en produire plus avec la même quantité de ressources. » Cela rend chaque Américain achetant une canette de soda un tout petit peu plus riche, puisque le même salaire lui procure un pouvoir d’achat supérieur. Il paraît difficile de se passionner pour quelques milligrammes d’aluminium, mais Conard dit que les innombrables petits perfectionnements de ce type permettent de vivre plus longtemps, en meilleure santé et plus riches. Les gens qui y contribuent,…
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