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Shangai la sulfureuse

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Au début des années 1930, Shanghai est la capitale de toutes les turpitudes. Un ouvrage très documenté, qui se lit comme un roman, la ressuscite.

On a affaire ici à une étude historique précise et très documentée, mais agencée, comme un roman, autour de personnages parfaitement authentiques, quoique hauts en couleur et même complètement déjantés. Des personnages inscrits de surcroît dans la géométrie romanesque par excellence, le bon vieux triangle amoureux. Au sommet, Emily Hahn, dite Mickey, une ravissante journaliste américaine à l’esprit large et aux mœurs animées, souvent accompagnée d’un singe en manteau de fourrure. Et, aux deux autres pointes du triangle, sir Victor Sassoon, le célèbre homme d’affaires juif britannique, et Zau Sinmay (Shao Xunmei) un poète chinois renommé, lui aussi très riche et très décadent, opiomane qui plus est. Autour de ce trio évolue un pittoresque contingent d’agents doubles et de seconds couteaux (au sens propre du terme). La base du triangle – et le sujet de l’étude historique – est la Shanghai des années folles de la fin de l’entre-deux-guerres, sise à la jonction des fleuves et de la mer, et au « confluent éphémère de la culture, de l’idéologie et de la finance internationales », écrit José Teodoro dans le quotidien canadien The Globe & Mail. Shanghai était alors la première ville chinoise et la première ville d’Orient, la capitale de toutes les turpitudes, de tous les trafics, de toutes les violences (son nom ayant même donné un verbe en anglais, to shanghai, qui signifie « embarquer de force un marin à bord d’un bateau »). Mais c’était aussi une (petite) cité occiden
tale peuplée de 6 000 Shanghailanders, comme on les appelait, des insulaires claquemurés dans le quartier des concessions – îlot d’opulence dans un océan de pauvreté –, où ils menaient des vies culturelles et mondaines agitées. L’épicentre en était le Cathay Hotel, le palace le plus luxueux d’Extrême-Orient (et l’un des premiers climatisés), construit et animé par Victor Sassoon, qui y résidait et y donnait des fêtes d’anthologie. « Avec ses bars peuplés de gangsters et de journalistes et ses ruelles qui sentaient la soupe parfumée, l’opium et l’insecticide, Shanghai était bien le “sulfureux vieux Paris de l’Orient” », note Jamie Fisher dans The New York Times, et un point de passage obligé, voire un lieu de résidence, pour tous les intellectuels-aventuriers du moment, de Harold Acton à Ernest Hemingway en passant par Vicki Baum, Edgar Snow, Christopher Isherwood et André Malraux. Le journaliste et écrivain canadien Taras Grescoe réussit à produire l’impossible : un récit qui se lit comme un roman mais qui procure au lecteur une masse d’informations utiles voire indispensables, car, postule hardiment l’auteur, « si on ne comprend pas l’histoire de Shanghai, on ne peut comprendre la Chine d’aujourd’hui, et, si on ne comprend pas la Chine d’aujourd’hui, on ne peut comprendre à quoi ressemblera le monde de demain ». Mais comment Grescoe fait-il pour unir le yin et le yang, le romanesque et l’historique, l’imagination et la précision historique ? La réponse, c’est qu’il a choisi un sujet déjà ultradocumenté, mais aussi et surtout des personnages qui se sont autodocumentés avec passion. Emily Hahn était une polygraphe aussi extravagante par son comportement que par sa productivité : 52 livres, des brassées d’articles (pour The New Yorker essentiellement), des centaines de lettres et surtout un copieux journal ; Zau Sinmay était un poète très égotiste et très prolifique ; quant à Victor Sassoon, il parvenait, malgré sa vie trépidante, à tenir lui aussi un journal (illustré de ses photos) reflétant ses intenses activités diurnes et nocturnes et ses très prescientes analyses géopolitiques. Car l’histoire viendra hélas sonner la fin du bal, le 14 août 1937 à 16 h 27 très précisément, lorsqu’une bombe chinoise rate l’Izumo – un navire de guerre japonais ancré dans le Huangpu – et pulvérise quelques immeubles de la ville européenne. « La triple convulsion de la Seconde Guerre sino-japonaise, de la Seconde Guerre mondiale et de la prise de pouvoir par les communistes de Mao Zedong » va balayer cette « période d’opulence tapageuse et de charme exotique », résume José Teodoro. Shanghai passera brutalement de la décadence joyeuse et échevelée aux rigueurs de l’occupation japonaise puis à l’austérité morale et économique du communisme. « Ce que le monde gagnera en probité, il le perdra en romanesque », conclut sobrement l’auteur, auquel on saura gré d’avoir fait revivre ce romanesque shanghaïen.
LE LIVRE
LE LIVRE

Shanghai la magnifique. Grandeur et décadence dans la Chine des années 30 de Taras Grescoe, Noir sur Blanc, 2019

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