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Shin’Ichi Nakazawa : « Réformer le système capitaliste »

Les centrales nucléaires ont été les réacteurs du capitalisme japonais. Il nous faut maintenant tourner la page. Mais comment ? En remettant le don au centre de l’activité économique.

Dans votre livre, vous comparez – défavorablement – la situation que nous connaissons et 1945 : « Il y avait “quelque chose” que la défaite de la guerre du Pacifique n’avait pas réussi à briser, mais il semble que cela se soit effondré cette fois pour de bon et que nous ne savons pas où le destin nous mène »…

Je pense que le choc causé par la capitulation du pays à la fin de la Seconde Guerre mondiale n’avait finalement pas touché les strates les plus profondes de la conscience japonaise. Autrement dit, l’idéologie sur laquelle s’était appuyé ce peuple durant la guerre n’avait pas radicalement changé. Elle avait simplement été canalisée vers le développement économique. La mentalité des Japonais était intacte. Or, cette mentalité à partir de laquelle s’est élaborée la civilisation nippone s’est érodée au cours des années de croissance. C’est dans ce contexte que la catastrophe du 11 mars s’est produite. Du point de vue de la psychologie japonaise, je pense donc que la gravité de la crise est encore plus importante qu’elle ne l’a été au lendemain de la défaite.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre-programme ?

La trame de l’ouvrage est apparue peu après le séisme, vers le 20 mars. L’accident de la centrale de Fukushima a été l’élément déterminant qui a permis de faire le lien entre deux réflexions que j’avais menées jusque-là en parallèle. D’une part, il y avait la volonté de mieux comprendre l’essence même du système capitaliste, et d’autre part mon désir de cerner les rapports entre l’énergie nucléaire et l’environnement. J’ai compris le 11 mars à quel point les centrales sont de véritables « réacteurs » qui alimentent le capitalisme moderne.

Mais si la sortie de l’atome semble inévitable, la question se pose de savoir vers quel type d’énergie nous allons pouvoir nous tourner et quel modèle de société pourrait lui correspondre. C’est lorsque j’ai commencé à écrire sur ces sujets (dans la partie du livre intitulée « Une économie solaire et verte ») que les véritables difficultés ont surgi.

Je me doutais bien que les acteurs économiques rétorqueraient que « la sortie du nucléaire entamera nos capacités industrielles ». Dès avril, certains ont commencé à arguer que « nous ne pouvons quand même pas retourner à l’époque des braseros et des bouillottes ». Il n’est pas question de revenir à un quelconque passé, mais il faut revoir notre conception de l’énergie pour imaginer les systèmes de production de demain. Dans mon esprit, tout cela était parfaitement clair. Mais quelle technologie proposer concrètement pour cela ? Je ne voyais à ce moment-là que les énergies solaire, éolienne ou encore la biomasse. Avec le recul, je réalise à quel point on est démuni lorsqu’on essaie de trouver des solutions novatrices pour l’avenir en partant des technologies à notre disposition. J’ai notamment compris à quel point le solaire se heurtait encore à de nombreuses limites techniques. Notre technologie actuelle en est à un stade intermédiaire de développement et comportera aussi des dangers dès lors qu’elle se déploiera à très grande échelle. Mais je n’étais pas conscient de cela au moment où j’écrivais. Il nous faut capter directement et en temps réel l’énergie solaire pour la convertir en source d’énergie exploitable. La photosynthèse des plantes constitue donc sans doute le meilleur modèle qui nous soit donné pour les technologies énergétiques de demain [lire à ce sujet « Les remèdes énergiques sont les pires », Books, n° 3, mars 2009, p. 17-21].

En filigrane, prônez-vous un bouleversement de l’ordre social ?

Une évolution majeure de notre système de production d’énergie aura forcément un impact profond sur la structure du capitalisme. C’est cela que j’ai voulu mettre en évidence dans mon livre. Il me faudra par la suite développer ces idées en écrivant une suite, puis une autre. C’est pour cela que je voudrais que vous considériez cet ouvrage comme un premier manifeste, à la manière de L’Idéologie allemande de Marx et Engels.

En filigrane de ma démarche, il y a d’abord une réflexion sur le « don », dont l’anthropologie montre qu’il est à la base de tout échange. En dernière analyse, l’activité économique est toujours sous-tendue par le principe du « don », aussi invisible que soit pour nous le phénomène. Même lorsque nous pensons agir consciemment, cet acte conscient est toujours influencé par la parole. Or Freud explique que lorsque nous parlons, même s’il ne se manifeste pas de manière visible, l’inconscient influence notre discours. J’ai toujours été séduit par cette conception. On retrouve des idées assez proches chez Marx. Ce dernier transpose cela dans les rapports régissant les différents échelons de la chaîne de production. Il explique aussi que des forces antagonistes y sont à l’œuvre mais que, en fin de compte, le pouvoir décisionnel réel appartient bien à la force de production représentée par la masse ouvrière, même si cela ne se manifeste pas de manière visible. Je me suis alors dit que cette analyse pouvait s’appliquer aux échanges entre les hommes. Je veux transposer cela dans le domaine économique pour démontrer que le principe du don constitue le fondement de toute activité ; c’est le propos de mes derniers travaux sur Le Capital que je suis en train de rédiger (« Le capital jaune »). Même dans le cadre d’une économie fondée sur le commerce, le don joue un rôle fondamental. Si l’on atténue trop cette dimension ou si l’on coupe tout lien avec elle, il se produit des dérives incontrôlables comme celles que l’on rencontre dans le domaine de la finance. Je pense que l’on peut alors réformer le système capitaliste en recréant ces correspondances perdues. On peut comparer cela à la création artistique. Lorsqu’un artiste crée quelque chose, il le fait de manière consciente, mais la puissance de son imagination est décuplée par l’action de son inconscient. Mon idée est d’appliquer ce principe à l’économie. On pourrait qualifier mon projet d’« artistisation de l’économie ».

Vous annoncez dans votre postface la création du « Parti vert » japonais…

Le « Parti vert » japonais s’apparentera à un mouvement citoyen capable de proposer un nouveau style de vie et de réformer en profondeur notre système d’économie monétaire. Le présent ouvrage constitue ma déclaration officielle en vue de me lancer en politique pour y appliquer mes idées. La création d’un parti prend énormément de temps, notamment pour réfléchir à la forme qu’on lui donnera. Je n’ai pas encore trouvé de réponse définitive, mais il est en tout cas fort probable, pour répondre aux attentes des uns et des autres, que nous nous présentions aux prochaines élections législatives. Il restera encore à définir en quoi cela pourrait servir la cause que nous souhaitons défendre. Comme vous le voyez, nous en sommes encore au stade du tâtonnement dans notre quête d’une nouvelle forme de politique, et les débats sont ouverts au sein du groupe. 

Cet entretien est paru dans Dokushojin le 7 octobre 2011. Il a été traduit par Julien Faury.

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Pour aller plus loin

• Ryôko Sekiguchi, Ce n’est pas un hasard, POL, 2011. L’auteure raconte avec sensibilité comment elle a vécu les jours et les semaines qui ont suivi les événements du 11 mars.

• Jean-François Sabouret, La Fabrique des futurs, CNRS Éditions, 2011. Paru quelques semaines avant le 11 mars, ce petit livre est une invitation prémonitoire à accorder plus d’attention à ce qui se fait et se pense au Japon.

• Shûichi Katô, Le Temps et l’Espace dans la culture japonaise, CNRS Éditions, 2009. Une très belle réflexion sur le Japon par l’un des plus grands penseurs nippons, qui prend une autre dimension après les tragédies de 2011.

• Inio Asano, Bonne nuit Punpun, Kana, 2012. Derrière ce titre un peu simplet se cache l’un des mangas les plus intéressants de ces dernières années, dont l’auteur ne cesse d’interroger ses contemporains sur les dérives de la société japonaise.

Exposition. Journaux muraux réalisés à la main par les journalistes d’un quotidien local, privés d’électricité et d’Internet après le tsunami, musée Guimet, Paris, du 10 mars au 15 avril.

LE LIVRE
LE LIVRE

Un tournant décisif pour le Japon de Shin’Ichi Nakazawa : « Réformer le système capitaliste », Shûeisha

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