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Simone de Beauvoir plus forte que Sartre

Elle est longtemps restée dans l’ombre de Sartre. Mais, aujourd’hui, ce sont sa pensée et sa vie privée qui apparaissent en pleine lumière, alors que l’existentialisme n’intéresse plus personne.


© François LOCHON/Gamma-Rapho / Getty

Rome, 1978. « Dans leur supercouple, on a toujours eu l’impression que Sartre incarnait le pouvoir intellectuel et Beauvoir le couple. »

Pour les Anglo-Saxons, Simone de Beauvoir c’est deux grandes ­figures en une: la compagne de Jean-Paul Sartre au sein d’un couple formidablement stable et scandaleusement flexible; et l’une des pionnières de la défense des droits des femmes au XXe siècle. Le problème, c’est que les deux images – celle de la proto­féministe et celle de « la Grande Sartreuse » – ne se super­posent pas bien du tout.

 

Supercouple philosophique

C’est d’ailleurs d’autant plus difficile que le Castor a longtemps été la première à se définir comme la seconde de Sartre, qui lui avait ravi non seulement la première place à l’agrégation de philosophie (il avait bénéficié d’une préparation bien meilleure et beaucoup plus longue), mais aussi, pendant les premières décennies de leur coopération, les feux de la rampe. «Dans leur supercouple philosophique, on a toujours eu l’impression que c’était lui qui incarnait le pouvoir intellectuel et elle le couple », ironise la ­philosophe féministe britannique Kate Kirkpatrick dans son récent ouvrage.

Cette relation «asymétrique », voire « morganatique » comme la décrivait Simone de Beauvoir elle-même (autrement dit avec quelqu’un d’inférieur, socialement ou sur un autre plan), était fondée sur un partage revendiqué des rôles : à Sartre celui de philosophe, à elle celui – notoirement subalterne – d’« auteur littéraire ». Ce n’est que dans des écrits tardifs et plus récemment dévoilés (par exemple les lettres de Simone à son amant américain Nelson Algren ou celles qu’elle a reçues de Sartre) qu’émerge une autre réalité. Dans ses premiers écrits autobiographiques, Simone « avait sciemment passé sous silence nombre d’aventures amoureuses (notamment homosexuelles), mais aussi son rôle dans la genèse de la philosophie sartrienne », soutient Kate Kirkpatrick.

 

Un projet en commun

Or il apparaît que non seulement Simone avait élaboré sa propre philosophie de l’Être et du Néant avant Sartre, qui s’en était largement inspiré, mais qu’elle était même parvenue à des conclusions assez différentes des siennes. « C’est elle, ajoute Lara Feigel dans The Guardian, qui a forgé les concepts de liberté et de “mauvaise foi” qui ont permis à Sartre d’élaborer une morale de l’existentialisme ; ce fut sa principale contribution au projet philosophique construit en commun avec ­Jean-Paul».

Hélas ! en rétablissant sur le tard son statut philosophique, « Notre-Dame de Sartre » ne ­redore pas pour autant son image auprès des féministes. Elle ne cesse en effet d’être consi­dérée comme le « paillasson » professionnel et sentimental de Jean-Paul, comme l’écrit Lauren Elkin dans The ­Quarterly Conversation, que pour se retrou­ver transformée – aux yeux du public américain notamment – en « icône érotique », symbole de la Française libérée et immorale, « la plus jolie existentialiste qu’on ait pu rencontrer », lit-on dans The New Yorker, la plus ­délurée aussi.

 

Simone observe Beauvoir

Les hurlements féministes ne se taisent pas (d’autant que Beauvoir se félicite encore en 1963 de « n’être pas tombée dans le piège du féminisme » ; elle ne fera son coming out qu’en 1970) mais se transforment en gémissements. Que s’est-il donc passé ? Quelque chose de plutôt noble, en fait, et d’intellectuellement novateur et courageux : Beauvoir a pris la philosophie – et surtout sa philosophie, l’existentialisme – au pied de la lettre. Comme l’explique Kirkpatrick, elle est devenue son propre sujet d’étude. Simone observe Beauvoir jour et nuit, et surtout dévoile hardiment les résultats de ses observations. Le postulat qui forme en effet la base de sa philosophie et de celle de Sartre est que l’homme (ou la femme) n’est que le fruit de l’ensemble de ses actions. Fort bien, mais comment cela se traduit-il en pratique ? Nos actions nous ­révèlent-elles à nous-mêmes (ce qui voudrait dire que nous leur préexistons, et donc que «l’essence précéderait l’existence ») ? Ou bien nous créent-elles et nous transforment-elles au fur et à mesure de leur survenance, comme le postulent nos deux philosophes ?

La grande différence? Ce que Sartre énonce, Beauvoir le dé­montre, sa propre vie à ­l’appui. Dans ses journaux, sa correspondance, ses romans, ses essais, elle en explore sans relâche le déroulé, scrutant l’enchaînement de ses actions, même les mauvaises ou les très privées, s’interrogeant sur leur pourquoi et décrivant leur comment, sans faire l’impasse non plus sur leurs conséquences souvent ­douloureuses.

 

Des désirs tyranniques

On en apprend donc de belles, au fil des publications, notamment sur le légendaire «pacte » reconductible unissant Simone et Jean-Paul, conclu un bel après-midi d’octobre 1929 devant le carrousel du Louvre. Oui, l’amour « nécessaire » entre eux a duré toute leur vie, survécu à tout. Oui, la relation classique (et sexuelle) s’est vite transformée en une « conversation », un partenariat intellectuel d’une fécondité exemplaire. Mais les amours « contingentes » étaient souvent tout sauf contingentes, et Beauvoir a connu des passions intenses et durables, très charnelles (elle avait, dit-elle, « des désirs tyranniques »), et parfaitement toxiques pour la personne aimée, notamment quand il s’agissait de jeunes étudiantes, ses élèves, volontiers sous-­traitées à Sartre.

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Choquant ? Oui, et désormais bien connu. Mais, comme l’ex­plique Kate Kirkpatrick, y avait-il meilleur moyen d’explorer la « dimension éthique de l’amour », et plus précisément de « l’éthique de la liberté » appliquée à l’amour et aux autres rapports humains ? Quelle est, dans ce dessein, la lecture la plus convaincante pour un public que ne fascine pas la théorie : l’essai que Beauvoir a publié en 1947, Pour une morale de l’ambiguïté, ou les récits autobiographiques et les formes précoces d’autofiction (ou d’«autothéorie ») qu’on trouve dans des romans comme Les Mandarins (1954) ou les portraits à peine déguisés qu’elle fait d’elle-même dans Le Deuxième Sexe?

Pour son éditrice américaine, Blanche Knopf, aucun doute: non seulement la vie privée de Simone est passionnante et émoustillante, mais elle permet d’éclairer le chemin de toutes les femmes ; alors que l’existentialisme, juge-t-elle, «personne n’en a plus rien à battre ».

LE LIVRE
LE LIVRE

Becoming Beauvoir: A Life de Kate Kirkpatrick, Bloomsbury, 2019

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