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Souvenirs sous influence

Nous avons beau savoir que nos souvenirs peuvent nous tromper, nous aimons y croire dur comme fer. Et détestons les perdre – sauf les plus pénibles d’entre eux. La mémoire est le socle de notre identité. Si elle nous fait défaut, si elle nous ment, si nous la savons manipulable, c’est le sol qui se dérobe sous nos pieds.

C’est seulement à l’approche de la quarantaine que je fus frappée par l’étrangeté de l’image mentale que j’ai conservée du salon de mon enfance : un fauteuil, mon père assis dedans, cheveux argentés, moustache, bottines en daim marron, et moi, âgée d’environ 6 ans, sur ses genoux. La disposition générale est juste – je suis retournée dans l’immeuble et je me suis assise dans le séjour de l’appartement voisin, au plan identique. La porte est au bon endroit, le fauteuil est exactement tel quel, j’en suis sûre, avec son tissu bordeaux ; le tapis à motifs ; les fenêtres donnant sur le mur de brique des bureaux d’en face. Mon père ressemble à mon père sur les photos que j’ai de lui. Je ressemble… eh bien, en réalité, je n’ai aucune photo de moi à cet âge-là. Mais je suis certaine que je ressemblais tout à fait au souvenir que je convoque à volonté. Ce n’est pas une réminiscence particulièrement intéressante. Il ne se passe rien de spécial. Ce pourrait être une peinture, ou une photographie, si ce n’est que je remue comme une enfant sur les genoux de son père. Mais voilà : le problème, c’est que je peux visualiser la scène entière. Comme vous l’avez peut-être remarqué, je me vois moi-même. Mon point d’observation se situe en haut du mur face auquel nous sommes assis, juste en dessous du plafond, et je regarde vers le bas, mon père et moi dans le fauteuil. Je me vois nettement, mais je suis incapable de me mettre sur les genoux de mon père pour devenir partie intégrante de la scène, bien que j’y figure. Je ne peux pas, en d’autres termes, contempler la pièce depuis ma place sur le fauteuil. Comment peut-il s’agir d’un souvenir ? Et si ce n’en est pas un, qu’est-ce que c’est ? Quand je pense à mon enfance, c’est invariablement l’un des premiers « souvenirs » qui remontent, tout prêts : une image qui bouge à peine, sans rien de traumatisant. Jusqu’à l’âge mûr, il ne m’était jamais venu à l’esprit de remarquer l’anomalie du point de vue. Il allait de soi que c’était une « vraie » réminiscence. Depuis, c’est devenu le signe du caractère souvent trompeur de notre mémoire.

La mémoire, ce souci constant. Cette chose dont nous sommes sûrs qu’elle fait de nous ce que nous sommes (sans elle, pas de moi) est aussi, nous le savons, traîtresse, trop obligeante, fugitive : délicieusement et terriblement indigne de confiance. Nous sommes mentalement prisonniers de nos réminiscences (ou de vieilles photos, et maintenant de vidéos, devenues des souvenirs) et il est impossible d’être absolument certains que nous savons ce que nous croyons savoir, ou que nous sommes ce que nous croyons être, sauf en nous fiant parfois aux souvenirs des autres, eux aussi selon toute vraisemblance sujets à caution. Cette inquiétude sur la justesse de la compréhension que nous avons de notre moi passé explique pourquoi bien d’autres aspects alarmants de l’existence ont été reliés au problème de la mémoire ; le thème change et connaît des cycles au fil du temps (droit, guerre, politique, médecine, famille, sexualité), mais sert toujours à nous rappeler qu’il faut se soucier des effets de cette réalité : nous ne sommes jamais tout à fait sûrs de ce dont nous nous souvenons, et de ce dont les autres se souviennent. Les hommes ont consacré à cette question toutes les compétences dont ils disposent ou qu’ils s’inventent. Aux chamans, aux voyants, aux hypnotiseurs, aux historiens, aux scientifiques, aux médecins, aux juristes, aux artistes et aux écrivains, aux psychosociologues et aux psychanalystes, nous avons demandé d’étudier la vérité, les faits, les interprétations, pour nous rassurer sur le mécanisme et la fiabilité de nos souvenirs. Mais, comme le conclut l’habile ouvrage qu’Alison Winter consacre aux controverses du XXe siècle sur la mémoire, nous ne sommes parvenus à aucune réponse définitive.

Pourtant il existe, en parallèle à l’inquiétude que nous inspire la crédibilité du souvenir, une force contraire et tout aussi puissante, qui nous incline à cette impression pleine de bon sens : nous pouvons tous connaître nos propres réminiscences et nous y fier ; chacun connaît son propre esprit. Quand ils surgissent, nos souvenirs semblent fiables. Quoi que fassent les scientifiques et autres experts dans leur laboratoire, leur bibliothèque ou leur cabinet, nous vivons tous, au quotidien – y compris lesdits experts en dehors de leurs heures de service –, comme si nos souvenirs personnels étaient une base valide pour agir et interagir, de même que les physiciens continuent à marcher sur le sol tout en sachant qu’il est dans une large mesure constitué de vide. Nous serions fous de ne pas le faire. Derrière le sentiment irréfutable d’être nos souvenirs se cache cette autre hypothèse de bon sens : toute notre vie est conservée avec précision quelque part dans la « banque » du cerveau, comme autant d’éléments accumulés avec l’expérience, et nous pouvons récupérer notre existence et notre moi dans le stock toujours croissant de nos réminiscences. Parfois nous n’y parvenons pas, nous avons l’impression d’avoir un mot sur le bout de la langue, une notion qui échappe de peu à notre appréhension, mais ce sentiment nous encourage encore à penser que tout ce que nous avons su ou fait est quelque part en nous, et que seuls nous manquent les outils appropriés pour les déterrer. L’erreur ne se produit pas lors de l’enregistrement, mais à la réécoute. Quand j’étais enfant, cela ne faisait pour moi aucun doute. J’avais dans la tempe gauche la pierre de la mémoire, petite, rouge foncé, et quand on me posait une question à l’école, elle se déplaçait lentement, régulièrement, d’un côté de mon front à l’autre. Avant qu’elle atteigne le milieu, je cherchais la réponse, sachant qu’elle était dans mon esprit, disponible ; mais une fois que la pierre franchissait la ligne centrale entre mes yeux, je cessais de m’inquiéter : je savais que j’ignorais la réponse ; elle n’était « pas là », tout simplement. J’imaginais que tout le monde déterminait ainsi ce qu’il savait ou ne savait pas. Rétrospectivement, je me rends compte que ce système d’archivage et de classement avait hélas disparu quand j’arrivai au collège. Je me rappelle avec nostalgie cette pierre de la mémoire ; de nos jours, c’est l’inefficacité de ma machine cérébrale qui me préoccupe.

Sous le rire, la panique

Il est très difficile de ne pas éprouver l’érosion de la mémoire, liée au vieillissement ordinaire, comme une diminution de la personne qu’on était jadis. Chaque fois qu’on me hèle dans un magasin parce que j’ai oublié mon porte-monnaie, ou oublié de payer, chaque fois que je suis incapable de me rappeler que Machin était marié à Carole Lombard et, de plus en plus, que Machin, mais si, vous savez, celui qui jouait… euh… Rhett Butler… qui était marié à Chose… qui commence par un L ou par un H… j’ai l’impression que je ne suis plus celle que j’étais, que je ne suis plus tout à fait moi-même, ou que je laisse de plus en plus loin en arrière celle que j’étais. L’enjeu, c’est moins la perte de l’information (Carole Lombard était mariée à Clark Gable) que la disparition du moi qui la connaissait. Ceux qui sont plus vieux que jeunes font des plaisanteries qui exagèrent l’impatience et l’auto-dénigrement qui les saisissent lorsqu’ils oublient un nom, un visage ou la raison pour laquelle ils sont allés dans une pièce (selon une étude récente menée à l’université Notre-Dame, c’est peut-être le fait de franchir une porte qui disloque la pensée que l’on avait en tête un instant auparavant… mais je viens d’oublier la fin de cette phrase alors que je n’ai pas bougé, que je ne suis même pas sortie de la pièce). Comme le suggère le rire nerveux qui nous prend quand nous avouons un trou de mémoire, nous savons très bien que la fréquence croissante du phénomène signifie bien plus qu’un irritant moment de blocage. C’est le début « normal » et terrifiant de la perte de nous-mêmes. Sous le rire, la panique totale.

Nos deux convictions contradictoires (la mémoire est fiable, gravée dans la bibliothèque de notre cerveau – la mémoire n’est pas fiable, sujette à toutes sortes d’influences physiques et culturelles) sont les courants contraires qui structurent le livre de Winter sur un siècle de recherches. L’appréhension populaire du fonctionnement de la mémoire se reflète en effet dans deux théories rivales. La mémoire est authentique, répertoire neuronal de chaque expérience, parfaitement préservé dans le cerveau ; ou la mémoire est reconstruite, mélange dynamique d’expériences passées enregistrées et continuellement réagencées en fonction des événements passés et de l’information présente, reformatée pour donner sens au contexte culturel et personnel et aux normes cognitives du moment.

Dans les années 1950, le neurochirurgien Wilder Penfield, traitant des épileptiques à Montréal, a prouvé à sa grande satisfaction que les souvenirs sont des traces individuelles en sommeil, fidèles à la manière d’une séquence filmée d’événements, dont chacun pouvait être amené à la conscience en stimulant une zone particulière du cerveau. Les patients opérés par Penfield, sous anesthésie locale, restaient éveillés et capables de se remémorer des chansons entières (pas simplement des bribes, mais le refrain et les couplets), ou de revivre des incidents de leur vie passée, selon la partie du cortex temporal que le chirurgien activait avec son électrode. Il pouvait revenir au même groupe de neurones et susciter à volonté la même chanson, la même expérience. De plus, un laps de temps mesurable s’écoulait entre la stimulation des neurones et le retour du souvenir à la conscience : le bibliothécaire va chercher le livre entreposé en magasin et le transmet, à la demande du lecteur (1).

Une vie entière de faux souvenirs

En 1913, au Laboratoire de psychologie de Cambridge, Frederic Bartlett avait défendu la vision opposée : la mémoire est un schéma, tracé par l’expérience mais étoffé par pléthore de circonstances sociales, psychologiques et culturelles. Il conçut des tests, en demandant à des membres du public d’observer des formes géométriques, des images et des visages, puis de s’en souvenir. Il découvrit que les gens donnaient à la fois aux stimuli abstraits et figuratifs des noms, des significations et des histoires en fonction de leurs besoins sociaux et personnels, de leurs désirs et de leur compréhension, et que ces associations d’idées déterminaient ce qu’ils se rappelaient et comment. Il en conclut que nous reconstruisons nos souvenirs chaque fois que nous y pensons. Les théories rivales de Penfield et de Bartlett reflétaient des positions défendues depuis déjà bien longtemps, et auxquelles font encore référence les neuroscientifiques d’aujourd’hui.

La fiction prête un intérêt profane, et opportunément cavalier, aux arguments les plus fascinants de la science ; les dangers de la mémoire et de l’oubli sont des ingrédients de base de la science-fiction. Les terreurs liées à l’identité sont exploitées dans les romans et nouvelles de Philip K. Dick (Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, Souvenirs à vendre) et dans les films qui s’en sont inspirés (Blade Runner, Total Recall). Comme encore le film de Charlie Kaufman Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2), ce sont des hymnes à l’humanité des humains conçue comme l’accumulation de leur vécu. Chez Philip K. Dick, les androïdes reçoivent une vie entière de faux souvenirs pour les convaincre qu’ils sont humains, tandis que l’esprit de Jim Carrey, dans Eternal Sunshine, finit par se révolter contre l’idée de supprimer les émotions associées à une ancienne et douloureuse histoire d’amour. Nous aimons penser que nous sommes nos souffrances et nos bonheurs, que l’expérience et le souvenir que nous en avons comme événements et comme émotions, que la manière dont nous nous les approprions forment notre personnalité morale. Winter évoque le Conseil de bioéthique réuni par George W. Bush durant son premier mandat, dont le champ d’action incluait la recherche sur les cellules souches, mais aussi sur les nouvelles possibilités d’effacement de la mémoire : « Supprimer sélectivement des souvenirs pourrait “déconnecter les gens de la réalité ou de leur vraie personnalité”, avertissait le Conseil. Sans donner de définition du “moi”, il proposait des exemples de la façon dont ces techniques pouvaient nous pervertir en “falsifiant notre perception et notre compréhension du monde”. La technique potentielle “risque de faire paraître les actes honteux moins honteux et les actes terribles moins terribles qu’ils ne sont vraiment”. »

Le droit est obsédé par la mémoire autant que la science et la fiction. La déposition des témoins est au cœur des procès. Mais, même à supposer que les gens veuillent dire la vérité, comment croire à leurs souvenirs, et, dès lors, à qui se fier pour accréditer la véracité ou la faillibilité de la mémoire ? De nombreux romans policiers décrivent les procédures permettant de découvrir ce que les suspects cachent, ou de les conduire à l’aveu. Mais l’éventualité que les gens ignorent la vérité est plus dérangeante pour l’idée de justice : les témoins, les victimes et même les criminels ne se rappellent pas bien, ou se rappellent selon des critères sans lien avec ce qui s’est réellement passé. Winter ouvre son livre sur l’histoire d’un jeune homme, Richard Ivens, qui, en 1906, à la suite d’un interrogatoire intense et peut-être d’un recours à l’hypnose, en était venu à croire – c’est-à-dire, à se souvenir – qu’il avait assassiné une femme dont il avait retrouvé le corps, crime qu’il nia ensuite mais pour lequel il fut exécuté. Son cas fut examiné par deux psychologues de Harvard, Hugo Münsterberg et William James, perturbés non seulement par l’idée que les aveux d’Ivens étaient peut-être mensongers mais aussi par le processus mental qui l’avait amené à se souvenir semble-t-il authentiquement et en détail de l’exécution du meurtre. Les systèmes judiciaires reposent sur l’hypothèse que quelqu’un connaît tout ou partie de la vérité, quelqu’un d’autre jugeant si cette vérité a été dite. Les témoins se rappellent souvent mal les événements et, déjà au début du siècle dernier, ces éminents psychologues pensaient que l’accusé, lui aussi, pouvait être manipulé au point de s’inventer des souvenirs. Les jurés écoutent les dépositions, mais en réalité ils doivent arbitrer entre des experts ayant des opinions divergentes sur l’exactitude des témoignages.

Au milieu du XXe siècle, la science s’efforça d’élaborer des techniques pour dénicher la vérité censément enfouie dans des cerveaux qui ne voulaient ou ne pouvaient y accéder. La justice ne serait pas la seule à bénéficier de l’élixir magique appelé « sérum de vérité » – bromhydrate de scopolamine, amytal de sodium et penthotal. L’armée tenta d’arracher des secrets aux prisonniers ennemis ; et les psychothérapeutes, soucieux d’apaiser les souffrances des soldats traumatisés au front ou de remettre les hommes d’aplomb pour combattre, se jetèrent sur ces substances en les combinant aux techniques de lavage de cerveau ou d’abréaction (3). Un demi-sommeil provoqué par un somnifère était perçu comme un état inoffensif, qui devait libérer les souvenirs refoulés que le patient serait incapable de maîtriser. On soutirait toute la vérité à un ennemi ou à un criminel ; quant aux victimes de blessures psychiques, elles revivaient leurs terribles expériences, sans plus s’en dissocier, et semblaient s’en porter mieux. Je suppose que si un tel sérum fonctionnait vraiment, si une substance permettait de récupérer des souvenirs très précis, d’en parler et de revivre ces expériences, le monde serait un paradis de paix et d’harmonie. À moins qu’il ne se révèle un tel enfer que les laboratoires pharmaceutiques s’empresseraient de trouver un sérum de non-vérité pour nous rendre la félicité du mensonge et de l’oubli.

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Un système de protection inefficace

La psychanalyse, qui voyait dans le recouvrement de l’expérience refoulée la voie royale vers la maturité, a fourni l’une des bases les plus solides à l’idée que la vérité remémorée guérit. Elle aussi présumait que tout était accessible mais qu’en chassant le désagréable, l’inconscient n’agissait pas dans l’intérêt de l’organisme. C’était un système de protection bien intentionné mais inefficace, qui finissait tôt ou tard par se retourner contre soi. Libérer les mauvais souvenirs « oubliés » et les affronter, estimait Freud, nous délivrerait d’une vie passée à répéter les conséquences d’un traumatisme précoce et nous permettrait de mener une existence vraiment réfléchie et indépendante. Dans les années 1980 et 1990, cette proposition séduisante engendra d’affreuses conséquences. L’idée que nous possédons mais refoulons les souvenirs trop difficiles à supporter et qu’il serait bénéfique de les affronter, conjuguée à une grande confusion sur les théories de Freud relatives à l’inceste réel ou fantasmatique subi par ses patients, conduisit un groupe de psychologues et de travailleurs sociaux exaltés à partir en croisade pour libérer les femmes des horreurs des abus sexuels dont elles avaient été presque inévitablement victimes dans l’enfance. En voyant la facilité avec laquelle le « souvenir retrouvé » (d’avoir été violées par leur père ou soumises aux mauvais traitements de parents et de voisins) était prêt à surgir de sa cachette dans l’inconscient, moyennant une petite suggestion enthousiaste et un peu de sympathie, on s’étonne que quiconque ait pu conserver la moindre foi en la puissance répressive de l’inconscient. L’inceste est une réalité, et se produit sans doute plus souvent qu’on n’aime à le croire, mais, à cette époque, tant de femmes ont déterré le souvenir d’abus sexuels que l’American Medical Association a fini par déclarer, après l’explosion des affaires déférées en justice à la fois par les parents et par les enfants dans les années 1990, que « les souvenirs retrouvés étaient “d’une authenticité incertaine” et nécessitaient “une vérification externe” », rappelle Winter. Et l’American Psychiatric Association fit valoir qu’il était « impossible de distinguer entre faux et vrais souvenirs ».

Cette image que j’ai de moi-même enfant, remuant sur les genoux de mon père, n’a pas de contexte. Ce serait un moyen parfait pour un psychothérapeute soucieux d’affirmer l’omniprésence des abus sexuels sur enfants : il y verrait un souvenir écran. En décrivant la scène, j’imaginais que l’esprit du lecteur s’orientait vers une révélation. J’ai moi-même senti le poids de cette attente, en écrivant « je remue comme une enfant sur les genoux de son père ». Si j’écrivais un roman ou une autobiographie, ce serait sans doute le prologue d’un souvenir d’abus sexuel. Le mouvement du souvenir retrouvé a peut-être été remplacé par l’idée de syndrome du faux souvenir, mais il a laissé sa marque. Néanmoins, le débat entre souvenir retrouvé et faux souvenir recycle l’éternel raisonnement : soit nous nous rappelons tout avec précision et le souvenir peut être récupéré, soit nos prétendues réminiscences sont éminemment plastiques et nous avons tendance à nous rappeler les choses en fonction de nos attentes et de celles d’autrui.

Craindre notre mémoire

Le dernier chapitre (troublant) de Winter montre comment la neurophysiologie de la mémoire ébranle nos idées les plus fondamentales sur les souvenirs, le traumatisme et le danger du refoulement. Eternal Sunshine empruntait son hypothèse de l’effacement non à la science-fiction, mais à la recherche contemporaine sur le cerveau. Il semble que l’émotion liée à un événement soit enregistrée séparément (dans l’amygdale) du souvenir de l’événement lui-même (dans l’hippocampe), et que les réminiscences traumatiques soient physiologiquement différentes des autres [Sur le cheminement des différents types de souvenir dans le cerveau, lire « Le cas H.M. », p. 33]. Ce type d’expérience s’accompagne d’une montée des hormones surrénales de stress, qui renforce le souvenir, et chaque fois que l’événement est remémoré, une nouvelle bouffée d’adrénaline et de cortisol en renforce l’impact affectif et le rend plus facile à rappeler. Autrement dit, chaque fois que vous pensez à un événement pénible, le souvenir et la détresse qui y sont associés sont renforcés. Le trauma est recréé et mis en relief à chaque fois. À l’université de New York et à l’université de Californie à Irvine, les chercheurs ont soumis des rats et des humains à des tests, en créant des événements émotionnellement troublants ou douloureux et en injectant des inhibiteurs de protéines dans l’amygdale de certains sujets. Ces individus et ces animaux ont pu se rappeler ou revivre ce qu’ils avaient vécu sans aucune détresse affective, et ils ont pu oublier l’événement plus facilement, alors que la détresse devenait sensiblement plus vive à chaque fois chez les sujets non traités.

S’il faut en croire ces études, affronter les souvenirs douloureux refoulés ou le stress post-traumatique ne fait qu’aggraver le mal, alors que ne pas y penser l’apaise. Le soleil éternel exige une mémoire à trous, et non immaculée. Gardez le bon, oubliez le mauvais. Alors que le XIXe siècle pensait que les épreuves forgent le caractère, et que le xxe siècle préconisait d’affronter ses démons, on peut s’attendre à un avenir faisant de l’oubli une valeur positive [lire « Les vertus de l’oubli », ci-contre]. Aux États-Unis, on prescrit aux anciens combattants atteints de trouble de stress post-traumatique du propranolol, qui bloque les hormones surrénales. Winter suggère que nous pourrions avoir une réaction négative face à cette possibilité de moduler sélectivement notre mémoire, tout comme il y eut une opposition aux antalgiques et à l’anesthésie lorsqu’ils furent découverts. Ma résistance presque réflexe à l’idée d’oubli bienveillant provoqué par un médicament prouve peut-être simplement l’influence de mon époque et de ma culture. Sans doute devrions-nous davantage craindre nos souvenirs et apprendre à mieux apprécier notre inconscient répressif.

Cet article est paru dans la London Review of Books le 9 février 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

Notes

1| Ces expériences ne signifient pas que les souvenirs sont stockés dans le lobe temporal, car l’ablation du tissu sollicité ne supprimait pas le souvenir.
2| Le titre est un vers d’Alexander Pope, « Le soleil éternel de l’esprit immaculé ».
3| Ce terme utilisé en psychiatrie ou en psychothérapie désigne toute décharge émotionnelle qui permet à un sujet d’extérioriser un affect lié à un souvenir traumatique et de se libérer de son poids pathogène (la catharsis).

LE LIVRE
LE LIVRE

La mémoire, fragments d’une histoire moderne de Alison Winter, Chicago University Press, 1998

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