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Spinoza, ou le bonheur à peu de frais

S’affranchir des superstitions, s’en remettre à la raison et profiter des « passions joyeuses » : le philosophe du XVIIe siècle n’a pas attendu les ouvrages de psychologie positive pour trouver la recette.

Le bonheur n’est désormais plus seulement un droit mais une « impérieuse obligation », comme disait Gide. D’où le foisonnement de tout ce qui peut aider à atteindre ce noble but, ouvrages de philosophie, de religion ou de développement personnel. Mais, à la fin du XVIIe siècle, Baruch Spinoza avait déjà réussi l’exploit de conjuguer les trois genres dans un seul ­volume, Éthique.

 

Être heureux, y explique-t-il, est à la portée de tous : il suffit de s’en remettre à la raison. Et son habile théorie semble validée dans la pratique – du moins en ce qui le concerne. La vie de Spinoza débute en effet de façon sinistre : au sortir de l’adolescence, il perd coup sur coup presque tous les membres de sa famille ; puis sa fortune ; puis son amoureuse, la fille de son logeur, qui l’éconduit ; puis sa communauté, qui l’exclut de la synagogue pour impiété, le frappe d’un ignominieux ­herem (« malédiction ») et tente même de le faire assassiner. De quoi conduire au désespoir l’âme la mieux trempée. Mais, plutôt que de sombrer, Spinoza opère un virage à 180 degrés : adieu joies matérielles (et corporelles), en avant toute vers la vie de l’esprit. Il se réfugie dans sa bibliothèque et ses 150 livres, dans l’étude de la philosophie ou dans le dialogue des cerveaux, le plus souvent en correspondant avec des savants tels Huygens ou Leibniz.

 

Pour assurer sa maigre subsistance, le reclus polit des lentilles pour instruments d’optique, promouvant du même coup l’acuité intellectuelle, puisque cette tâche lui occupe les mains mais libère sa réflexion, et l’acuité visuelle, car ses verres sont réputés les meilleurs d’Europe. La recette, dit-il, fonctionne : « Je voyais clairement une chose : tant que mon esprit était occupé de ses pensées, il se détournait des faux biens. […] Ce me fut une grande consolation ».

 

Il faut dire que ladite recette, démontrée « suivant l’ordre géométrique et divisée en cinq parties », repose sur un processus rigoureux étayé par de longues recherches. La première étape consiste à disqualifier la source communément reconnue de félicité sur terre, la religion ou plutôt la « superstition ». Dans son Traité théologico-politique de 1610, Spinoza entreprend une déconstruction méthodique des fondements de la croyance chrétienne et judaïque. Ce n’est pas Dieu, ose-t-il affirmer, qui dispense arbitrairement le bonheur, mais à l’inverse c’est la quête du bonheur, ou du moins de ses accessoires, qui suscite l’invention d’une puissance extérieure : « Si les hommes étaient capables de gouverner toute la conduite de leur vie par un dessein réglé, si la fortune leur était toujours favorable, leur âme serait libre de toute superstition. »

 

Il étaye cette postulation en s’appuyant sur la Bible elle-même, dont il traque impitoyablement les contradictions et incohérences. Véritable précurseur de l’exégèse façon protestante, il interroge le récit biblique dans son historicité et ses subtilités linguistiques, ce qui lui permet ainsi d’affirmer que « Le Pentateuque et les Livres de Josué, des Juges, de Ruth, de Samuel et des Rois ne sont point authentiques », et que la Torah ne peut être l’œuvre de Moïse et que c’est plutôt le scribe Hesdras qui « y a mis la dernière main ».

 

Il affirme, preuves à l’appui, que les prophètes « n’eurent pas en partage une âme plus parfaite que celle des autres hommes, mais seulement une puissance d’imagination plus forte », et que les miracles sur lesquels ils s’appuient généreusement ne sont que supercherie : « Si l’on admettait que Dieu agit contrairement aux lois de la Nature on serait obligé d’admettre aussi qu’il agit contre sa propre nature, et rien ne serait plus absurde. »

 

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Au passage, Spinoza pulvérise aussi l’idée de la prééminence du peuple élu : pourquoi les décrets universels de Dieu seraient-ils réservés à une petite tribu du Proche-Orient ? Même quand il s’agit d’expliquer la nature, le philosophe n’a pas recours à la divinité (cet « asile de l’ignorance ») : Dieu et la Nature ne sont qu’une seule et même chose (« Deus sive Natura »), et les lois « immuables, et connaissables » de la Nature sont véritablement les « décrets de Dieu ».

 

De ce monisme Dieu = Nature en découle un autre : l’unité de la matière et de l’esprit, donc du corps et de la pensée, attributs égaux et complémentaires de la Nature. Il est absurde de les dissocier, de brimer l’un pour élever l’autre comme on le croit si volontiers au XVIIe, ce « grand siècle des âmes », pour reprendre la formule de Daniel-Rops 1. Il faut au contraire – véritable « révolution copernicienne » selon Frédéric Lenoir – unir leurs ressources pour appréhender les fondements de l’existence et en accepter les lois 2. C’est en mettant la raison à contribution qu’on accède à la joie voire à la « béatitude ». La raison nous dicte ce qui est bon pour nous – à savoir ce qui fait l’objet d’un désir rationnel (« Nous ne désirons aucune chose par ce que nous jugeons qu’elle est bonne mais au contraire nous appelons bon ce que nous désirons »). Un désir qu’il faut scruter en nous et à la satisfaction duquel nous devons œuvrer. Incidemment, c’est la société tout entière qui profite de cette quête individuelle de « l’utile propre », car « les notions communes à tous les hommes » que le processus met en évidence permettent de fonder les règles de la vie sociale sur la raison, et donc l’adhésion intérieure, socle beaucoup plus solide que la contrainte.

 

Et que nous disent ces « notions communes » quant à l’obtention du bonheur, une fois qu’on a compris qu’elles en détenaient la clé ? En gros, qu’il faut éliminer les « passions tristes » et cultiver les « passions joyeuses » et le « désir ». Spinoza étant Spinoza, il appuie cette recommandation sur une analyse méthodique de la mécanique des « passions primitives », comment les bonnes se combinent pour augmenter la « puissance d’agir » et comment les néfastes peuvent s’annuler mutuellement.

 

S’il avait vécu au-delà de 45 ans, peut-être aurait-il poussé ses recherches vers la psychologie ou la neurologie, décortiquant les sources corporelles ou autres des « passions tristes » et de leurs conséquences, mélancolie, dépression, lypémanie… Et s’il était encore de ce monde, sans doute se réjouirait-il de constater que notre moderne « science du bonheur » prétend avoir calculé le rapport idéal entre passions joyeuses et passions tristes – il serait très précisément de 2,9 émotions positives pour 1 émotion négative – et confirmé que le bonheur dépend bel et bien du psychique. Pas à 100 % certes – à 40 % seulement, selon la « formule du bonheur » postulée par l’un des grands maîtres de la psychologie positive, ­Martin Seligman. Les 60 % restants dépendent des circonstances extérieures sur lesquelles on n’a guère prise. Mais, sur ces 40 %-là, le système Spinoza peut et doit s’utiliser à plein. C. Q. F. D.

Notes

1. C’est le titre du premier volume de son ouvrage L’Église des temps classiques (1958).

2. Frédéric Lenoir, Le Miracle Spinoza (Fayard, 2017).

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Éthique de Baruch Spinoza, édition et traduction établies par Robert Mizrahi, Le Livre de poche, 2005. Première édition : 1677

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