Brillez dans les salons ! Avec les 500 faits & idées sélectionnés par la rédaction. Un livre Books Éditions.

Surprises de l’hérédité : nous sommes tous des bâtards

Au vu des dernières avancées de la génétique, l’hérédité est une notion beaucoup plus complexe qu’on l’imagine. Verticale mais aussi horizontale, biologique mais aussi culturelle, proche et lointaine… Et, si tous les Européens descendent de Charlemagne, que penser de la notion de race ?


© Bertrand Rindoff Petroff/Getty

On peut très bien avoir hérité de plus d'ADN de sa grand-mère maternelle que de sa grand-mère paternelle. Ici, Yannick Noah et son père en 2000.

Avant ma grossesse, je pensais avoir compris le fonctionnement de l’ADN : les ­parents transmettent un pan de leur ADN, qui détermine divers caractères héréditaires, à leurs enfants, qui eux-mêmes transmettent un pan de leur ADN à leurs enfants, et ainsi de suite tout le long des ramifications joliment ordonnées de l’arbre généalogique.

 

Ce que j’ignorais, c’est que les femmes peuvent également recevoir de l’ADN de leurs enfants. Pendant la grossesse, des cellules fœtales passent dans le sang maternel, créant ce que les scientifiques appellent une « microchimère », un orga­nisme abritant un petit nombre de cellules provenant d’un autre individu. C’est grâce au microchimérisme qu’une simple prise de sang maternel permet de détecter des marqueurs de maladie dans l’ADN du fœtus. Bien que les cellules fœtales présentes dans le sang maternel soient en grande partie éliminées après l’accouchement, certaines peuvent persister pendant des décennies, voire toute la vie.

 

Ces cellules fœtales peuvent même détecter de quel tissu elles sont entourées et se transformer en cellules de ce tissu, devenant ainsi partie intégrante du corps maternel, ce qui peut avoir des effets à la fois négatifs et positifs sur la santé de la mère – une sorte d’héritage en sens inverse.

 

On a constaté que les cellules fœtales remédiaient au dysfonctionnement de la thyroïde et aidaient l’organisme mater­nel à lutter contre un cancer du sein. Quand un virus pénètre dans le corps de la mère, même des années après une grossesse, les cellules fœtales sont parmi les premières à partir à l’attaque. Mais ces cellules peuvent également favoriser l’apparition de maladies auto-immunes telles que l’arthrite rhumatoïde ou la sclérodermie.

 

Et ce transfert d’ADN marche dans les deux sens : les cellules de la femme enceinte – qui contiennent l’ensemble de ses informations génétiques – peuvent pénétrer dans le fœtus et finir par faire partie du corps de l’enfant, y demeurant bien longtemps après la mort de la mère. Lors d’une deuxième grossesse, des cellules fœtales provenant de la première peuvent coloniser le nouveau fœtus, faisant du deuxième enfant une microchimère de sa mère, de son père et du premier-né. Adieu les ramifications joliment ordonnées de l’hérédité verticale.

 

Dans notre esprit, l’hérédité a le plus souvent trait aux caractères qui se transmettent d’une génération à la suivante, mais, dans beaucoup de sociétés des temps anciens, les mots pour désigner la famille ou la parenté dénotaient des liens de responsabilité partagée. À Hawaii, le même mot servait à désigner la sœur et la cousine. Dans nombre de sociétés d’Amérique du Sud, un homme qui avait eu un rapport sexuel avec une femme enceinte endossait le rôle de père pour l’enfant à naître.

 

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

La notion d’hérédité est aussi liée historiquement à la volonté de consolider la richesse et le pouvoir. Dans la Rome antique, heres (heredis, au génitif) était un terme juridique pour désigner une personne qui hérite, à qui des biens peuvent être transmis. Dans l’Europe médiévale, les grandes familles se sont mises à établir leur généalogie par écrit afin d’attester la noblesse de leurs origines ainsi que de leur droit à prétendre à encore davantage de richesses. En moyen français, les branches d’un arbre généalogique étaient appelées « pié de grue », ce qui a ­donné en anglais pedigree, une notion biologiquement floue, liée à l’idée de partager le même sang 1. Réservé au départ aux lignées humaines, le terme s’est appliqué par la suite à des espèces animales utiles tels que les chiens et les chevaux, pour désigner des groupes appa­rentés qui furent alors qualifiés pour la première fois de « races ».

 

Dans les années 1400, ce concept rela­tivement nouveau réenjambe les espèces afin d’être employé en Espagne pour distinguer les chrétiens des juifs, ces derniers étant considérés comme inférieurs et immoraux, porteurs d’un sang de moindre valeur et d’une certaine façon contaminé.

 

Au cours des siècles suivants, au moment où les Européens se lancent dans leurs brutales entreprises de colonisation et de construction d’empires, l’idée qu’il existe des races humaines distinctes, les unes faites pour gouverner, les autres pour être gouvernées, se répand de façon pernicieuse dans le monde, véhiculée par les navires de commerce et de guerre et par les expéditions scientifiques.

 

Dans les années 1800, les mécanismes biologiques de la filiation ont beau rester un mystère, il est communément admis que les traits physiques et moraux se transmettent d’une géné­ration à l’autre. L’hérédité détermine le destin. Après quoi se produit la mutation actuelle : la révolution géné­tique. « À l’aube du XXe siècle, écrit Carl Zimmer, les scientifiques en viennent à réserver le terme “hérédité” aux gènes. Cette définition restrictive se répand bien au-delà des laboratoires de ­géné­tique. Elle plane au-dessus de notre expérience la plus intime de l’hérédité, même si nous ne pouvons nous empêcher d’introduire en douce les vieilles traditions dans le nouveau langage des gènes. »

 

Alors qu’entendons-nous aujourd’hui par « héré­dité »  ? Zimmer, qui tient une chronique scientifique dans The New York Times et est l’auteur de livres sur le cerveau, les virus, les parasites et la théorie de l’évolution, est la bonne personne pour nous guider dans les méandres des mécanismes héréditaires. Sidéré par les questions qu’un conseiller en génétique lui pose peu avant la naissance de sa fille, il s’offre le séquençage complet de son génome (cela aide de connaître quelques généticiens de renommée mondiale). Au gré de ce qui pique sa curiosité, il s’intéresse aussi bien aux anciennes institutions pour enfants qualifiés de « débiles mentaux » qu’à un laboratoire où bourdonnent des mouches aux yeux rouges qui pourraient détenir la clé des espèces génétiquement modifiées de demain.

 

Contre toute attente, She Has Her Mother’s Laugh est un livre haletant, où il est question des origines de la vie sur Terre, de l’eugénisme nazi et des chances et des dangers de l’édition génomique.

 

«Nous utilisons des termes tels que “sœur” et “tante” comme s’ils rele­vaient de lois biologiques rigides, écrit Carl Zimmer, alors qu’il ne s’agit que de règles empiriques. Si certaines conditions sont réunies, elles peuvent facilement être contournées. » Cela ­devient évident lorsque l’on élargit la focale, comme le fait habilement l’auteur pour explorer les multiples canaux de l’hérédité, dont le microbiome, l’épigénétique et la culture. Au fil des pages, il nous montre que la façon dont nous parlons d’hérédité – « il tient sa stature de son oncle », « elle a le rire de sa mère » – ne tient pas compte de l’état des connaissances scientifiques.

 

Zimmer ne manque pas une occasion de complexifier la notion d’hérédité et de remettre en question nos idées ­reçues sur ce qui fait que nous sommes tels que nous sommes. Nous recevons la moitié de notre patrimoine génétique de notre mère et l’autre moitié de notre père, mais, en vertu d’un processus de double division cellulaire « terriblement baroque » appelé méiose, chaque enfant d’une fratrie peut recevoir un assortiment d’ADN très différent de chacun des parents. Cela explique que notre grand-mère maternelle, par exemple, ait pu nous transmettre davantage d’ADN que notre grand-mère paternelle. Ou que, si l’on a deux frères et sœurs, l’on puisse être génétiquement plus proche de l’un d’eux. Chose étonnante, les chercheurs ont décou­vert que deux frères et sœurs peuvent aussi bien avoir en commun 61,7 % de leur ADN que seulement 37,4 %. « Autrement dit, sur le spectre de l’hérédité, ­résume Zimmer. Certains de nos frères et sœurs sont nos vrais jumeaux, d’autres plutôt nos cousins. » She Has Her Mother’s Laugh fourmille de surprenantes découvertes comme celle-ci, ce qui a pour effet d’ébranler nos définitions habituelles de l’individu, de la famille, voire de l’espèce humaine.

 

Prenons les microbes, ces organismes unicellulaires qui nous surpassent si largement en nombre sur la planète et prospèrent dans notre intestin. Quand une cellule microbienne se reproduit, elle duplique ses chromosomes – les molécules d’ADN porteuses de l’information génétique – puis se scinde en deux nouvelles cellules, en fournissant à chacune d’elles un exemplaire quasiment identique de son ADN d’origine. Il s’agit d’une forme d’hérédité verticale proche du clonage. Mais les microbes peuvent également recevoir une copie de gènes venant d’autres ­micro-organismes avec lesquels ils n’ont aucun lien, en vertu d’un processus découvert récemment et extrêmement contre-intuitif, connu sous le nom de « transfert horizontal de gènes ». Certains microbes vont recueillir de l’ADN épars et l’incorporer à leur propre maté­riel génétique ; d’autres vont insé­rer leur propre ADN dans des ­microbes à proximité en développant un appen­dice tubulaire permettant de faire transiter des plasmides jusqu’à la cellule voisine ; d’autres encore reçoivent de l’ADN provenant de virus qui servent de passerelle entre microbes, voire entre ­organismes d’espèces différentes.

 

Cette transmission interespèce de gènes microbiens contribue à expliquer l’apparition de souches de bactéries résis­tantes aux antibiotiques. Le transfert horizontal de gènes est à l’origine de 8 % du génome humain : une partie de notre ADN provient en fait de rétro­virus qui ont un jour introduit leur ADN dans des cellules reproductives humaines (sperme, ovule), devenant ainsi transmissibles. Ainsi, quand nous avons un enfant, nous lui transmettons, par hérédité verticale, des gènes viraux introduits de façon détournée dans notre génome par hérédité hori­zontale. De fait, nous serions incapables de nous reproduire sans transfert horizontal de gènes. Une membrane située entre le fœtus et le placenta, essen­tielle à la reproduction, existe du fait d’un gène viral issu de l’un de ces transferts ­horizontaux rétroviraux. C’est ce gène viral qui rend la gestation possible chez tous les mammifères. Si bien que, dans leur ADN, les êtres humains sont un mélange de différentes espèces.

 

Puisque les cellules du corps humain se divisent tout au long du développement de l’organisme, se ramifiant à la manière d’un arbre généalogique en d’innombrables ­lignées, Zimmer suggère que chacune de nos cellules a sa propre hérédité. Pour illustrer cette idée, il raconte l’histoire de la généticienne britannique Mary Lyon. Dans les années 1950, elle se prend de curio­sité pour les motifs du ­pelage des souris tachetées – dont la robe est une mosaïque de couleurs semblable à celle des chats tricolores ou écaille-de-tortue – et découvre un des grands mystères de l’hérédité cellulaire. Lorsqu’un embryon femelle se développe, ses cellules possè­dent au départ plus de chromosomes X qu’elles n’en ont besoin. Pour compenser cet excès, elles neutralisent l’un de leurs deux chromosomes X au hasard 2. Quand une cellule mère se divise en deux cellules filles, elle leur transmet ce choix aléatoire de chromosome X inactivé, que ces dernières transmettront à leur tour, donnant naissance à une femelle dont « le corps est constitué de lignées cellulaires dont une moitié a inactivé un chromosome X et l’autre moitié, l’autre chromosome X ». D’où le motif aléatoire du pelage tacheté des souris étudiées par Lyon 3. Ce processus, connu sous le nom de ­« lyoni­sation », pourrait aussi rendre le cerveau féminin plus diversifié que le masculin – car doté de davantage de types de neurones différents, connectés de façon plus variée. De fait, chaque fois qu’une cellule mère se divise en cellules filles, elle peut transmettre des mutations génétiques aléatoires. Aussi sommes-nous tous, au niveau cellulaire, ce que les scientifiques appellent une « mosaïque », « un assemblage de différents profils génétiques ». À la lumière de ces éléments, notre propension intuitive à assimiler proximité génétique et parenté paraît pour le moins étrange.

 

Si l’on élargit encore un peu la perspective, comme le fait Zimmer, ce que l’on voit est encore plus bizarre. Si vous avez un frère ou une sœur biologique, vous avez au moins un parent en commun, si bien que vous avez tous les deux des chances de posséder de vastes pans de l’ADN de ce parent dans votre génome respectif. Lorsqu’il s’agit d’un parent plus éloigné, comme un cousin au quatrième degré, vous devez remonter plus haut dans l’arbre généalogique pour trouver un ancêtre commun – un arrière-arrière-arrière-grand-parent. Au fil des générations, l’ADN provenant de cet ancêtre s’est dilué et mêlé à de plus en plus d’ADN provenant d’ancêtres que vous et votre cousin au quatrième degré n’avez pas en commun. Zimmer mentionne une étude montrant que, sur 100 paires de cousins au troisième degré, une n’a aucun segment d’ADN en commun. Et, sur 100 paires de cousins au quatrième degré, 25 n’en ont pas. Cela ne nous empêche pas de dire que ces cousins nous sont apparentés. Lorsqu’on considère l’hérédité d’un point de vue génétique, on ne peut décemment plus prendre les gènes comme seul critère de parenté (ou même d’appartenance à l’espèce humaine).

 

À plus grande échelle – celle de nos ancêtres lointains –, la question de savoir à qui nous sommes apparentés met également à mal notre intuition. Sans parler d’ADN, si nous concevons nos ancêtres simplement comme des personnes qui ont procréé ensemble, nous nous retrouvons inéluctablement confrontés à un paradoxe, explique Zimmer : « Nous concevons la généalogie comme une arborescence, nos deux parents étant le fruit de nos quatre grands-parents, qui descendent eux-mêmes de huit arrière-grands-parents et ainsi de suite. Mais cet arbre généalogique débouche sur une impossibilité logique. Pour remonter à l’époque de Charlemagne, par exemple, il faudrait tracer plus de 1 000 milliards de branches. Autrement dit, le nombre de nos ancêtres issus de la seule génération de Charlemagne est supérieur à celui des êtres humains ayant jamais vécu.

 

La seule façon de sortir de ce paradoxe est de raccorder à nouveau certaines de ces branches. Ce qui veut dire que nos ancêtres sont tous forcément apparentés, à un degré proche ou éloigné. […] Si l’on remonte assez loin dans l’histoire d’une population humaine, on arrive à un stade où tout individu ayant un descendant en vie aujourd’hui est l’ancêtre de tous les individus vivants de cette population. »

 

Voilà pourquoi, comme cela a été souligné à plusieurs reprises ces dernières années, tout Européen ­vivant aujourd’hui est un descendant de Charlemagne. Cet entortillement de notre arbre généalogique est difficile à appréhender, mais il montre que la manie de vouloir « descendre en ligne directe » d’un personnage illustre a plus à voir avec le fait que certains liens de parenté sont valorisés socialement – être un enfant « légitime » et non « illé­gitime », par exemple – qu’avec la science. En un sens, nous sommes tous de sang royal, même si notre ­génome ne contient pas d’ADN royal. Nous n’en sommes pas moins obsédés par la généalogie. « Selon une estimation, la généalogie est désormais le sujet le plus recherché sur Internet après la pornographie », écrit Zimmer.

 

En 2002, les généticiens Jonathan Pritchard et Noah Rosenberg découvrirent avec des collègues qu’ils pouvaient identifier des groupes humains à partir de leur ADN à l’aide d’un logi­ciel nommé Structure, que Pritchard et son équipe avaient conçu quelques ­années plus tôt à Oxford. Le programme recher­chait les variations génétiques et affectait l’ADN de chaque individu à un ou plusieurs groupes d’ancêtres présentant des variations similaires. Quand les chercheurs paramétrèrent le logiciel de manière à répartir la popu­lation en cinq groupes, ils constatèrent que ces groupes correspondaient au continent dans lequel vivaient les individus. Autrement dit, le logi­ciel retrouvait en gros les cinq grandes ­régions géographiques (Afrique, Eurasie, Asie de l’Est, Océanie et Amériques). ­Détail d’importance, les frontières de ces groupes d’ancêtres n’étaient pas clairement définies. « Quand deux groupes se rencontraient sur la carte du monde, ­relate Zimmer, les chercheurs ont ­trouvé des individus qui avaient de l’ADN les reliant à un groupe et de l’ADN les reliant à l’autre. »

 

Et, s’ils faisaient varier le nombre de catégories, les chercheurs obte­naient des résultats différents. ­Ainsi, quand ils paramétrèrent le logi­ciel pour répartir les génomes en six groupes, une population émergea du groupe eurasiatique pour former un nouvel ensemble. Il s’agit d’une petite population de quelques dizaines de milliers d’individus, les Kalashs, qui vivent dans la ­région montagneuse de l’Hindou Kouch, au Pakistan. « Que les Kalashs aient été isolés dans l’étude de Pritchard est peut-être révélateur de leur histoire, remarque Carl Zimmer. Ils ont peut-être été longtemps coupés des autres peuples du Pakistan, accumulant ainsi un petit nombre de ­variations ­génétiques qui les distinguent de groupes de population plus vastes. Mais cela ne signifie pas que les Kalashs constituent une race. »

 

De fait, comme ont pu le constater Pritchard et ses collègues, « c’est entre individus que l’on observe la plus forte variabilité génétique. Les différences intergroupes ne représentaient que de 3 à 5 % de la diversité génétique ». Loin de définir des frontières biologiques entre groupes raciaux, les études géné­tiques avancées telles que celle de Pritchard tendent à indiquer une dissolution de ces frontières.

 

Malheureusement, certains s’accro­chent à l’idée que la population peut être divisée en groupes ancestraux ­issus des cinq continents. « À la grande décep­tion de Pritchard et de ses collègues, certains ont pris, à tort, ces résultats pour la preuve du fondement biologique du concept de race. Mais toute ressemblance entre des groupements génétiques de populations et des caté­gories raciales élaborées avant l’avènement de la génétique est absurde ».

 

Le fait que notre génome présente des variants génétiques plus proches statistiquement de ceux d’autres populations du même continent ne signifie pas que nous appartenions tous à une quelconque « race » biologique commune ni que nous ayons la même couleur de peau, ce marqueur culturel universel de la race. Mais ce genre d’idées fausses a conduit ces dernières années à des conclusions stupéfiantes d’aberration à propos des races et des sociétés humaines.

 

L’un des cas les plus flagrants est « Un héritage embarrassant », un livre publié en 2014 par le journaliste scientifique Nicholas Wade, un ancien collègue de Zimmer au New York Times4. Dans cet ­ouvrage dangereux et bien peu rigou­reux consacré à la génétique et à la ­notion de race, Wade suppose que, sous l’action de la sélection naturelle, les ­variants génétiques des comportements et des institutions sociales ont évolué au même titre que ceux qui ­déterminent la couleur de la peau.

Cette thèse mène à d’autres supputations sans fondement scientifique sur les différences entre les sociétés des divers continents et le « succès » de certaines par rapport à d’autres. Plus d’une centaine de généticiens et de biologistes du monde entier ont ­récusé ces conclusions dans une lettre publiée dans The New York Times: « Wade fait un exposé incomplet et inexact de nos travaux sur les différences génétiques entre les humains, qu’il juxtapose à l’idée purement spéculative que la sélection naturelle récente a entraîné des différences dans les scores aux tests de QI, les institutions politiques et le développement économique à l’échelle mondiale. Wade cherche ­ainsi à ­insinuer que les résultats de nos recherches étayent ses conjectures. Il n’en est rien. »

 

Plus récemment, le généticien ­David Reich a suscité des réactions enflammées avec son livre Comment nous sommes devenus ce que nous sommes et sa tribune de mars 2018 dans The New York Times. Dans une lettre ouverte publiée sur le site d’information BuzzFeed, 67 chercheurs affirmaient à propos de la thèse de Reich : « Elle donne une idée fausse des travaux des nombreux spécialistes qui ont démontré que la notion biologique de “race” ne tient pas la route scientifiquement. » 6

 

Carl Zimmer ne cherche pas à ­évacuer le concept de race en tant que catégorie pertinente, et sa façon habile de traiter le sujet représente une contribution bienvenue aux débats houleux à propos de la race et de la génétique. « La race n’est peut-être pas une notion pertinente du point de vue de la biologie, écrit-il, mais elle n’en est pas moins une réalité prégnante en tant que façon habituelle de ranger les individus dans des caté­gories sociales. Ces catégories ont eu en retour une profonde incidence sur la vie des gens. […]. Parce que la race est une expérience partagée, elle peut unir des individus qui n’ont pas de liens de ­parenté. »

 

L’expérience de la discrimination ­raciale reste un levier d’action essentiel pour les combats de libération partout dans le monde, un point de ralliement à partir à duquel des groupes marginalisés peuvent s’organiser et se mobi­liser. Et la race a des implications majeures pour la médecine. Comme l’explique Zimmer, « certaines maladies touchent plus particulièrement des populations dont les membres se définissent comme noirs, hispaniques, irlan­dais, juifs ». Mais, pour comprendre quelles peuvent en être les raisons et trouver des traitements plus efficaces, les médecins doivent regarder au-delà de la biologie : « Ils doivent prendre en compte la vie que mènent les Noirs et les Blancs aux États-Unis : vivent-ils dans des quartiers dangereux, bénéficient-ils de soins de santé de qualité ? Ces choses-là aussi se transmettent, même si elles ne sont pas inscrites dans l’ADN. Pour les scientifiques qui font l’effort de désen­chevêtrer ces facteurs, une conception biologique désuète de la race n’est d’aucune aide ».

 

Pour enfoncer le clou, Carl Zimmer montre que la discipline naissante qu’est la paléogénétique permet, à partir de l’ADN prélevé sur d’anciens squelettes, d’élargir notre vision de l’histoire de l’humanité. Elle nous révèle que nous sommes tous des bâtards du point de vue de la génétique et que toute idée de pureté raciale relève du fantasme.

 

Parmi les notions biologiques dépas­sées auxquelles la science nous recommande de renoncer figure celle de « race blanche ». « Dans notre esprit, les Blancs sont les Européens à la peau claire, un groupe humain rassemblé sur un seul continent, partageant un même patrimoine héréditaire qui remonte à des dizaines de milliers d’années. Les peuples qui vivaient en Europe il y a vingt mille ans avaient peut-être un mode de vie différent du nôtre – ils chassaient le rhinocéros laineux au lieu de poster des photos sur Instagram –, mais, dans notre esprit, ils n’en sont pas moins blancs. Les scientifiques qui ont analysé l’ADN des Européens d’aujourd’hui et d’il y a des ­dizaines de milliers d’années ont démontré à quel point cette idée était erronée. »

 

Comme le souligne Zimmer, « l’ADN ancien ne remet pas seulement en cause l’idée de la pureté blanche, mais la dénomination même de “Blanc” ». Des catégories biologiques fallacieuses servent depuis longtemps à conforter des hypothèses racistes ou xéno­phobes à propos de l’existence de différences intrinsèques entre les peuples et les cultures. Mais la génétique actuelle discrédite ces idées de « pureté » raciale et montre qu’elles procèdent d’aspirations politiques et culturelles qui n’ont rien à voir avec la biologie.

 

— Cet article est paru dans la London Review of Books le 25 octobre 2018. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Notes

1. Selon le Trésor de la langue française informatisé, les formes anciennes du mot anglais pedigree (pedegrewe, pedigrew, pedegru) viendraient du moyen français « pié de grue », qui aurait désigné la marque faite de trois traits (semblable à l’empreinte de cet oiseau) usitée dans les registres généalogiques pour indiquer la succession.

2. Les mammifères femelles ont deux chromosomes sexuels X et les mâles un chromosome X et un petit chromosome Y. Sans le processus d’inactivation du chromosome X, les femelles verraient nombre de leurs gènes s’exprimer en double, ce qui serait source d’aberrations.

3. Le gène codant pour la couleur du pelage est localisé sur le chromosome X. En fonction du chromosome X inactivé au hasard, la robe des souris femelles sera tachetée de noir, de roux ou de blanc.

4. A Troublesome Inheritance (Penguin Books, 2014).

5. Quanto, 2019.

6. L’auteure omet de préciser que David Reich figurait au nombre des signataires de la lettre ouverte publiée dans The New York Times contre le livre de Wade.

LE LIVRE
LE LIVRE

She Has Her Mother’s Laugh: The Powers, Perversions, and Potential of Heredity de Carl Zimmer, Dutton, 2018

SUR LE MÊME THÈME

Dossier Vieillir dans la dignité, mourir avec grâce
Dossier Vieillir : à partir de quand la vie ne vaut plus la peine d'être vécue ?
Dossier La vieillesse est bien un naufrage

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.