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Trop de démocratie ou trop peu ?

Partout dans le monde, l’image de la démocratie se dégrade. Et si la solution était un régime plus élitaire ?

« À la nomination d’une petite minorité corrompue la démocratie substitue l’élection par une masse incompétente », écrivait George Bernard Shaw. Pour Aristote, la démocratie était synonyme de régime démagogique, car ancré sur les désirs de la masse des plus pauvres. Il lui préférait ce qu’il appelait la politeia, un régime mixte, mi-démocratique mi-oligar­chique, dans lequel la classe moyenne, plus instruite, exerçait un rôle modérateur. L’installation progressive de régimes démocratiques en Europe à partir du XVIIIe siècle est l’histoire des compromis successifs imaginés pour assurer l’élection par le plus grand nombre tout en limitant le risque de dérive démagogique en instituant des instances de contrôle. Le critère ultime de réussite est le degré de satisfaction des citoyens ou, vu de l’autre côté, leur degré d’insatisfaction. De ce point de vue, l’élection de Donald Trump, le Brexit, les ­Gilets jaunes, la montée de l’extrême droite en Allemagne témoignent d’un degré d’insatisfaction croissant dans les grandes démocraties du monde riche.

 

Cette évolution préoccupante vient de se voir confirmée par une étude de synthèse portant sur 3 500 enquêtes d’opinion et 4 millions de répondants entre 1973 et 2020 1. L’« état de ­malaise » de la démocratie dont témoigne à l’évidence la multiplication des régimes démagogiques en Europe de l’Est, en Amérique latine ou encore aux Philippines se constate aussi dans les grandes démocraties, en Europe, en Amérique du Nord, au Japon et en Australie.

 

Dans les années 1990, les deux tiers des citoyens de ces pays se disaient satisfaits du fonctionnement des institutions ; aujour­d’hui, ils sont une majorité à se dire insatisfaits. Quatre pays font exception : la Suisse, le Danemark, la Norvège et les Pays-Bas. Y a-t-il des leçons à en tirer ?

 

Pour beaucoup, le problème est le déficit démocratique. Ils critiquent l’éloignement entre les dirigeants et la population, préconisent un système électoral plus proportionnel et le recours aux référendums. Le déficit démo­cratique européen est jugé largement responsable du Brexit.

 

Pour d’autres, au contraire, les vieilles démocraties ont tendance à laisser trop de place à la vox ­populi, ce qui favorise la tentation démagogique.

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Garett Jones, un économiste américain, vient de lancer un pavé dans la mare en préconisant des réformes visant à réduire la démocratie « de 10 % ». Ni plus ni moins. L’idée est de trouver le moyen de « faire un peu plus confiance aux élites et un peu moins aux masses ». Jones se réfère explicitement à la politeia d’Aristote. Il fonde en partie son analyse sur les travaux de son confrère et compatriote Bryan Caplan, dont le livre « Le mythe de l’électeur rationnel » devrait selon lui être lu par tous ceux que la question de la démocratie intéresse. Il cite aussi le livre du politologue ­Jason Brennan, au titre provocateur (« Contre la démocratie »), qui pousse le bouchon plus loin en prônant l’instauration d’une « épistocratie », où le droit de vote serait réservé à ceux qui en savent plus que les autres.

 

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Garett Jones préconise notamment d’allonger le mandat des députés et des sénateurs, qui est de deux ans aux États-Unis, et de supprimer l’élection de quantité de magistrats : deux mesures sans grand intérêt en Europe, où les mandats sont plus longs et où les magistrats ne sont pas élus. Plus original, il propose de créer un organe consultatif pour faire entendre la voix des porteurs de valeurs du Trésor. Qu’il faille 10 % de démocratie en plus ou en moins, la démarche souligne la nécessité d’engager un peu partout une réflexion de fond sur les moyens d’améliorer le fonctionnement des institutions. Ma modeste proposition : créer une institution dédiée à cette tâche.

Notes

1. Global Satisfaction with Democracy, Centre for the Future of Democracy, 2020..

LE LIVRE
LE LIVRE

10% Less Democracy: Why You Should Trust The Elites a Little More And The Masses a Little Less de Garett Jones, Stanford University Press, 2020

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